07/03/2026 mondialisation.ca  9min #306914

Ancien narco-président hondurien Hernández gracié, Maduro séquestré : le cynisme de Trump

Par  Eric Toussaint

Entre fin novembre 2025 et début 2026, Donald Trump a une fois de plus montré l'étendue de son cynisme politique et judiciaire. Le 1ᵉʳ décembre 2025, il a gracié Juan Orlando Hernández, ancien président hondurien condamné à 45 ans de prison pour trafic massif de cocaïne, tout en ordonnant à l'armée américaine de commettre des exécutions extrajudiciaires contre plus de cent occupants d'embarcations en mer des Caraïbes et du Pacifique Est, sans procès ni preuve de culpabilité. Quelques semaines plus tard, les forces armées étasuniennes ont attaqué le Venezuela, fait environ 80 morts, capturé et séquestré Nicolás Maduro et son épouse, toujours sans aucune preuve. Entre indulgence pour un criminel avéré, répression meurtrière de présumés trafiquants et criminalisation arbitraire d'un dirigeant étranger, Trump applique un deux poids, deux mesures au service de ses intérêts politiques et géopolitiques.

Donald Trump a accordé, le 1ᵉʳ décembre 2025, une grâce présidentielle complète à l'ancien président hondurien Juan Orlando Hernández (en fonction de 2014 à 2022), qui purgeait aux Etats-Unis une peine de 45 ans de prison pour avoir conspiré pour acheminer plus de 400 tonnes de cocaïne vers les États-Unis et avoir protégé des barons de la drogue en échange de millions de dollars de pots-de-vin dans une des plus grandes affaires de trafic de l'histoire récente ; la justice fédérale américaine l'avait jugé et condamné après un procès avec jury (Source : Le site du Congrès des E-U., publié le 8 décembre 2025,  congress.gov)

Cette clémence, défendue par la Maison-Blanche comme une correction d'un "excès de poursuites", a suscité une vive réprobation de nombreux élus et observateurs, soulignant qu'un individu reconnu coupable de collusion étendue avec des cartels se retrouve libre sans répondre de ses actes (Source : U.S. Senate Judiciary Committee, publié le 2 décembre 2025,  judiciary.senate.gov).

Trump veut montrer aux chefs d'États étrangers qui sont dociles à son égard qu'il a le pouvoir de les faire libérer quel que soit leur crime

Trump en agissant de la sorte veut montrer aux chefs d'États étrangers qui sont dociles à son égard qu'il a le pouvoir de les faire libérer quel que soit leur crime. Trump voulait aussi intervenir dans la politique intérieure du Honduras. L'annonce par Trump du pardon a été effectuée le 28 novembre 2025, deux jours avant le scrutin électoral présidentiel dans un contexte où le candidat soutenu par Trump, Nasry "Tito" Asfura, du Parti National (lié à l'ancien président hondurien) était en compétition avec deux autres candidats (Source :  intellinews.com). Des deux autres candidats, l'un, Salvador Nasralla, était moins docile à l'égard de Trump que Nasry Asfura, et l'autre, Rixi Moncada, représentait la gauche héritière de l'actuelle présidente Xiomara Castro, carrément critique à l'égard de celui-ci. Le résultat officiel a été très serré. Le candidat de Trump a été proclamé vainqueur avec 40,3% contre Nasralla avec 39,7%. La candidate de gauche a obtenu officiellement 19,2%. Les deux candidats "perdants" ont dénoncé la fraude et ne reconnaissent pas les résultats. Rixi Moncada a qualifié la proclamation de la victoire de Nasry Asfura comme une fraude et une ingérence étrangère, accusant le Conseil National Électoral (CNE) d'"assassiner" la démocratie hondurienne en obéissant aux instructions de l'impérialisme — une référence aux pressions américaines et au soutien de Donald Trump envers le candidat vainqueur.

Dizaines d'embarcations détruites et leurs occupants assassinés sur ordre de Trump

Depuis août 2025, des dizaines d'embarcations ont été attaquées en eaux internationales dans la Caraïbe et le Pacifique Est par l'armée américaine, au nom de la lutte antidrogue. Les occupants (au total plus de 130 entre le 2 septembre 2025 et mi-février 2026) ont été tués sans qu'aucune preuve de culpabilité n'ait été rendue publique et sans la moindre forme de procès. Sur ordre de Trump, l'armée des E.-U. n'a pas arraisonné ces embarcations, elle les a détruites avec leurs occupants. Ces actions sont qualifiées d'exécutions extrajudiciaires par des organisations comme Human Rights Watch (voir  hrw.org publié le 16 décembre 2025) et des organismes et experts de l'ONU (lire  ohchr.org publié le 16 septembre 2025 et  reliefweb.int publié le 4 novembre 2025). Elles sont aussi dénoncées par des élu-es au Congrès étasunien. Aucune mise en accusation, aucun débat contradictoire, aucune décision judiciaire : il a suffi d'une décision de Trump pour que son armée exécute des présumés délinquants sans aucune forme de procès et commette ainsi des crimes.

Depuis août 2025, des dizaines d'embarcations ont été attaquées en eaux internationales dans la Caraïbe et le Pacifique Est. Il a suffi d'une décision de Trump pour que son armée exécute des présumés délinquants sans aucune forme de procès

Quelques semaines plus tard, le 3 janvier 2026, les forces américaines ont mené une opération militaire contre le Venezuela, aboutissant à la capture et à la séquestration du président Nicolás Maduro et de son épouse dans une prison des Etats-Unis. Maduro est accusé par Trump de "narcoterrorisme" et de trafic de drogue — sans qu'aucune preuve n'ait été présentée par l'administration Trump pour étayer ces accusations.

Ce qui rend cette juxtaposition si accablante d'actions criminelles de la part de Trump, c'est qu'elle dévoile une logique politique brutale et totalement arbitraire. Pardonner Hernández revient à effacer une condamnation pour trafic massif de cocaïne tout en justifiant une action militaire majeure contre le Venezuela et son président Maduro sur la base de la même lutte contre la drogue.

La véritable motivation derrière l'attaque contre le Venezuela n'a rien à voir avec la drogue, mais tout à voir avec le contrôle géopolitique des ressources

La véritable motivation derrière l'attaque contre le Venezuela n'a rien à voir avec la drogue, mais tout à voir avec le contrôle géopolitique des ressources — en particulier le pétrole vénézuélien, parmi les plus vastes du monde. Cette bataille n'est pas tant une lutte contre le narcotrafic qu'une reconfiguration stratégique de l'action des Etats-Unis dans l'hémisphère occidental, centrée sur l'énergie (et des terres rares dans le cas du Groenland).

En clair, l'administration Trump a montré qu'elle pouvait absoudre un ancien président jugé coupable pour protéger des intérêts politiques, tout en procédant à des exécutions extra judiciaires de présumés trafiquants de drogues ou en criminalisant un autre dirigeant sans preuves publiques, au service d'objectifs géopolitiques évidents. C'est l'application la plus flagrante de la politique cynique du deux poids, deux mesures pratiqué par l'occupant de la Maison blanche.

Rodrigo Duterte, ex-président des Philippines, jugé pour exécutions extrajudiciaires

Soulignons que Rodrigo Duterte, président des Philippines de 2016 à 2022 a été livré en mars 2025 par les autorités de Manille à la Cour Pénale Internationale (CPI) de La Haye et qu'il est présentement dans l'attente de son procès dans un centre d'internement aux Pays-Bas. (Sur ce sujet : lire  blick.ch publié le 10 octobre 2025, lire également le communiqué d'Amnesty International :  amnesty.fr publié le 13 mars 2025).

Depuis le 4 juillet 2025, les procureurs de la CPI de La Haye ont formellement inculpé Rodrigo Duterte de trois chefs de crimes contre l'humanité pour son implication directe ou indirecte dans au moins 76 exécutions extra judiciaires réalisées au nom de la lutte contre la drogue pendant qu'il était président. Aucune chance que Trump soit jugé par la CPI pour des des crimes du même ordre. Autre exemple du deux poids deux mesures.

Conclusion :

Washington veut absoudre ou punir selon ses intérêts, qu'il s'agisse de soutenir un allié politique dans une élection étrangère ou de s'emparer de ressources stratégiques

Le pardon d'Hernández et la séquestration de Maduro ne sont pas des exceptions isolées mais le symbole d'une logique systémique : Washington veut absoudre ou punir selon ses intérêts, qu'il s'agisse de soutenir un allié politique dans une élection étrangère ou de s'emparer de ressources stratégiques, comme le pétrole vénézuélien. Entre exécutions extra judiciaires dans les eaux internationales et indulgence totale pour des criminels reconnus, la Maison Blanche démontre que le droit et la morale peuvent céder devant le calcul politique et les intérêts économiques les plus sordides. C'est le cynisme du deux poids, deux mesures appliqué à l'échelle internationale.

Eric Toussaint

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Eric Toussaint :Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d'ATTAC France.Il est l'auteur des livres,  Banque mondiale - Une histoire critique, Syllepse, 2022,  Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020,  Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ;  Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ;  Procès d'un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ;  Un coup d'œil dans le rétroviseur. L'idéologie néolibérale des origines jusqu'à aujourd'hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres  AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ;  La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le  Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la  Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

La source originale de cet article est  CADTM

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