06/03/2026 euro-synergies.hautetfort.com  14min #306900

Néoconservatisme et crise de l'universalisme occidental

par Tiberio Graziani

Source : La Fionda &  ariannaeditrice.it

Généalogie philologique, périphéries européennes et adaptations de l'hégémonie américaine

Cet article propose une tentative de reconstruction généalogique et philologique du néoconservatisme en tant que forme adaptative de l'hégémonie occidentale dans une phase de crise de l'universalisme libéral-démocratique. Loin d'être interprété comme une simple idéologie contingente ou comme une régression réactionnaire, le néoconservatisme est ici analysé comme un mode de réorganisation du pouvoir alors que la capacité de l'Occident à générer un consensus à travers des valeurs universalistes tend à s'amenuiser progressivement.

À travers l'analyse de ses origines américaines, de sa transformation en doctrine de gouvernement et de ses reformulations discursives successives, l'essai reconstitue la séquence qui mène de l'universalisme décisionniste de la phase bushienne aux tentatives de restauration libérale-internationaliste, jusqu'à l'émergence de formes d'hégémonie post-universaliste. Une attention particulière est accordée à la structure centre-périphérie au sein de l'Occident dirigé par les États-Unis, montrant comment le néoconservatisme européen ne constitue pas une tradition autonome, mais une dérivation discursive et stratégique, légitimée par des réseaux transatlantiques et des références culturelles sélectives.

Le présent texte soutient que la réduction de l'autonomie européenne ne doit pas être comprise comme une absence de capacité d'initiative politique, mais comme sa canalisation progressive dans un espace de discours politiquement légitime de plus en plus restreint. En conclusion, la crise de l'Occident est interprétée non pas comme une crise des valeurs en tant que telles, mais comme une crise de leur pouvoir sémantique : lorsque l'universalisme perd sa capacité d'intégration, l'hégémonie tend à se réorganiser à travers des dispositifs moraux, décisionnels et stratégiques qui restreignent l'espace du pluralisme politique interne.

Le néoconservatisme au-delà de l'idéologie

Le néoconservatisme est généralement interprété comme un courant idéologique spécifique, attribuable à certains milieux politiques américains ou à une période historique circonscrite. Cette lecture ne saisit toutefois que la surface du phénomène. Le néoconservatisme n'est pas simplement une idéologie parmi d'autres, mais une forme historique adaptative de l'hégémonie occidentale, apparue au moment où l'universalisme libéral-démocratique a commencé à perdre sa capacité à générer un consensus.

L'hypothèse qui guide ce travail est que le néoconservatisme ne représente pas une rupture avec le libéralisme, mais plutôt sa transformation fonctionnelle dans des conditions de crise systémique. Lorsque l'hégémonie ne peut plus se fonder principalement sur l'attrait normatif, elle se réorganise à travers des dispositifs moraux, décisionnels et sécuritaires. Le néoconservatisme est le nom de cette réorganisation.

Nous proposons donc une lecture critique du néoconservatisme, non pas comme une idéologie marginale, mais comme un dispositif central à travers lequel l'Occident réorganise son hégémonie après la crise de l'universalisme libéral. La position européenne est ici analysée non pas comme une simple subordination passive, mais comme un espace de capacité d'initiative politique progressivement canalisé dans des contraintes discursives et stratégiques de plus en plus strictes.

Pour comprendre ce processus, il est nécessaire d'adopter une perspective philologique et généalogique, capable de suivre l'évolution des lexiques politiques, des catégories conceptuelles et des structures de légitimation du pouvoir, ainsi qu'une perspective systémique, qui tienne compte des asymétries internes à l'Occident dirigé par les États-Unis.

Universalité libérale-démocratique et hétérogénéité des fins

L'universalisme libéral-démocratique qui s'affirme après la fin de la guerre froide se présente comme un horizon normatif mondial. La démocratie, les droits de l'homme, le marché et l'État de droit sont considérés non pas comme des produits historiquement situés, mais comme des normes universelles du progrès politique. À ce stade, le langage libéral joue un rôle éminemment hégémonique : il rend l'ordre occidental intelligible en tant qu'ordre rationnel et désirable.

Suivant une perspective qui tient également compte de l'enseignement de Gramsci, cet universalisme fonctionne comme une direction morale et culturelle, capable de traduire l'intérêt particulier de l'Occident en intérêt général. Cependant, c'est précisément cette universalisation qui produit une profonde hétérogénéité des fins. La démocratie cesse progressivement d'être une pratique d'auto-gouvernance et se transforme en critère de légitimation; les droits deviennent des instruments sélectifs d'inclusion et d'exclusion; le pluralisme n'est toléré que dans des limites compatibles avec l'ordre existant.

L'universalisme ne s'effondre pas, mais se rigidifie. Lorsqu'il perd sa capacité à générer un consensus, il tend à se transformer en norme coercitive.

C'est dans ce passage que mûrit la nécessité historique du néoconservatisme. Cette nécessité ne doit toutefois pas être comprise dans un sens déterministe, mais comme le résultat d'une combinaison contingente de crise sémantique, de transformations géopolitiques et de réorganisations du pouvoir au sein de l'Occident.

Origine philologique du néoconservatisme : le libéralisme désenchanté

D'un point de vue généalogique, le néoconservatisme est né aux États-Unis entre les années 1960 et 1970 comme une critique interne du libéralisme progressiste, et non comme un retour au conservatisme traditionnel. Des personnalités telles qu'Irving Kristol sont issues de milieux libéraux anticommunistes et partagent les principes fondamentaux de la modernité politique: confiance dans le progrès, centralité relative de l'État, rationalisation de l'ordre social.

La rupture se produit sur le plan anthropologique et moral. Dans les textes néoconservateurs, des concepts tels que vertu, ordre, responsabilité, clarté morale apparaissent. Philologiquement, ces termes ne renvoient pas à une restauration prémoderne, mais à une tentative de correction normative de la modernité. Le libéralisme est accusé non pas d'être moderne, mais d'être moralement neutre et politiquement faible.

À ce stade, le néoconservatisme ne renonce pas à l'universalisme, mais le reformule. Il n'est plus considéré comme le résultat spontané de l'histoire, mais comme une mission consciente. La politique doit orienter l'histoire, et non se limiter à l'administrer.

Du discours à la décision: le néoconservatisme comme doctrine de gouvernement

La transformation décisive se produit lorsque le néoconservatisme passe de la sphère intellectuelle à la sphère gouvernementale, en particulier sous les administrations de George W. Bush. À ce stade, le langage néoconservateur devient un principe décisionnel souverain.

Des expressions telles que "axe du mal", "programme de liberté" et "guerre contre le terrorisme" marquent un passage philologique crucial : l'universalisme n'est plus un horizon normatif, mais une justification de l'exception. La démocratie n'est pas négociable, mais imposable ; le conflit géopolitique est moralisé ; la politique internationale prend la forme d'une lutte entre le bien et le mal.

Ici, le néoconservatisme converge implicitement avec le décisionisme de Carl Schmitt. La distinction ami/ennemi structure le champ politique, tandis que la décision remplace la médiation. C'est la phase de coïncidence maximale entre universalisme et puissance.

Centre et périphérie dans l'Occident usocentrique

Le néoconservatisme ne se développe pas de manière uniforme dans l'espace occidental. Au contraire, il révèle une structure centre-périphérie. Les États-Unis constituent le centre de l'élaboration conceptuelle, stratégique et discursive; l'Europe occupe une position structurellement subordonnée dans l'élaboration et la diffusion de l'orientation politique dominante.

Cette asymétrie devient évidente dans le rôle joué par les centres d'élaboration stratégique (think tanks) américains - tels que l'American Enterprise Institute et la Heritage Foundation - qui fonctionnent comme des usines transnationales de l'hégémonie. Ils n'influencent pas seulement la politique américaine, mais légitiment et orientent les élites conservatrices européennes, en leur fournissant des langages, des catégories et des priorités.

Le néoconservatisme européen ne découle donc pas d'une continuité avec le conservatisme européen historique, traditionnellement sceptique à l'égard de l'universalisme et enclin à la médiation institutionnelle. Il apparaît comme une dérivation hétéro-dirigée, produisant un écart croissant entre la tradition européenne et le nouveau conservatisme euro-atlantique.

La notion de "périphérie européenne" ne vise pas à nier les différences nationales, mais à indiquer une condition structurelle commune de dépendance discursive et stratégique vis-à-vis du centre américain.

Roger Scruton et la légitimation périphérique du néoconservatisme européen

Dans le processus de diffusion du néoconservatisme dans les périphéries de l'Occident centré sur les États-Unis, Roger Scruton, souvent considéré comme une référence théorique par les droites européennes contemporaines, joue un rôle particulier. Scruton n'est pas un néoconservateur au sens propre du terme et n'appartient pas à la généalogie américaine du libéralisme désenchanté. Sa pensée s'inscrit plutôt dans la tradition du conservatisme britannique, caractérisée par un scepticisme envers l'universalisme abstrait, une attention aux limites et une centralité des institutions historiques.

Cependant, dans le contexte européen actuel, Scruton est fréquemment extrait de son horizon théorique et utilisé comme source de légitimation culturelle d'un conservatisme qui a progressivement rompu le lien avec ses traditions historiques. Des concepts tels que l'oikophilie, la communauté morale, l'identité nationale et la critique du cosmopolitisme sont isolés de leur contexte d'origine et intégrés dans un lexique euro-atlantique qui ne remet pas en question l'ordre géopolitique occidental dirigé par les États-Unis.

En ce sens, Scruton joue un rôle paradoxal: il permet aux droites européennes de prendre leurs distances avec le libéralisme progressiste sans remettre en cause l'hégémonie occidentale. Sa pensée fournit une légitimation philosophique dérivée, qui remplace l'autonomie théorique par l'adaptation discursive. Il en résulte un écart supplémentaire entre le conservatisme européen historique - fondé sur la limite, la médiation et la pluralité des traditions - et le néoconservatisme euro-atlantique, orienté vers la moralisation du conflit et la subordination stratégique.

Dans cette perspective, l'utilisation européenne de Scruton ne représente pas une continuité avec le conservatisme britannique, mais un processus d'appropriation fonctionnelle, qui contribue à consolider la position périphérique de l'Europe au sein d'un Occident centré sur lui-même.

Cela n'implique pas la disparition de la capacité d'initiative politique européenne, mais sa réorganisation progressive dans un horizon de discours politique défini ailleurs et de plus en plus contraignant.

La fermeture du champ politique européen décrite ici ne nécessite pas une altérité externe radicale, mais se réalise de manière endogène par la combinaison de la légitimation culturelle, de la dépendance discursive et, surtout, de la subordination stratégique.

Obama: le dernier universalisme hégémonique

L'administration de Barack Obama représente une phase de transition. Obama tente une re-sémantisation de l'universalisme libéral à travers un lexique fondé sur le multilatéralisme, l'engagement et les valeurs partagées. Il s'agit d'une tentative de reconstruire le consensus après l'usure de l'interventionnisme néoconservateur.

Cependant, cet universalisme est déjà réflexif et défensif. Il fonctionne davantage comme une gestion de crise que comme un projet historique. Obama incarne le dernier moment où l'hégémonie américaine tente de se présenter comme un ordre souhaitable, même dans un contexte qui réduit considérablement son efficacité.

Trump I: la déconstruction du langage universaliste

L'élection de Donald Trump (2017-2021) marque une rupture éminemment philologique. Trump I abandonne le langage universaliste et adopte un lexique transactionnel: deals, interests, winners and losers. La politique est dépouillée de toute justification morale universelle.

Cette phase ne produit pas encore de nouveau projet hégémonique cohérent, mais démystifie le langage précédent. La critique de l'État profond ne remet pas en cause l'objectif hégémonique des États-Unis, mais dénonce ses méthodes inefficaces. L'hégémonie demeure, mais perd son vocabulaire légitimant.

Steve Bannon et la première articulation idéologique du post-universalisme

Au sein de la phase Trump I, Steve Bannon occupe une position particulière, dont la fonction ne peut être comprise ni en termes de néoconservatisme classique ni comme simple expression d'un populisme antisystémique. Bannon représente plutôt une tentative d'articulation idéologique de la crise de l'universalisme occidental.

Contrairement aux néoconservateurs, Bannon rejette explicitement l'idée que les valeurs occidentales soient universalisables. Son lexique n'est pas celui des droits, mais celui de la décadence civilisationnelle, du conflit historique permanent et de la régénération par la rupture. En ce sens, il opère une translation sémantique: de la démocratie comme valeur universelle à la civilisation comme sujet en lutte.

Cependant, cette rupture n'implique pas l'abandon de l'horizon hégémonique américain. Au contraire, l'hégémonie est reformulée en termes post-universalistes : elle n'est plus le guide moral du monde, mais le centre décisionnel d'un conflit systémique entre civilisations. Bannon fournit ainsi la première tentative de donner une forme idéologique à ce que Trump I avait exprimé de manière principalement pragmatique et déstructurée.

Il est également significatif que Bannon joue un rôle central dans le rapprochement entre le trumpisme américain et les droites européennes, anticipant une circulation idéologique alternative à celle des think tanks néoconservateurs traditionnels. Cette circulation ne produit toutefois pas d'autonomie européenne, mais une nouvelle forme de dépendance périphérique, fondée non plus sur l'universalisme libéral, mais sur une subordination civilisationnelle au centre américain.

Dans cette perspective, Bannon ne représente pas une alternative au néoconservatisme, mais une figure de transition: il prépare le terrain discursif sur lequel le programme MAGA de Trump II pourra s'imposer comme une hégémonie explicite, dépourvue de justification universaliste.

Biden et la restauration inachevée

L'administration de Joe Biden tente une restauration du langage hégémonique classique: démocratie contre autocratie, ordre international fondé sur des règles, défense de la démocratie. Cependant, ces signifiants sont affaiblis. Ils ne produisent plus d'intégration, mais de délimitation.

La rupture avec Trump I est avant tout stylistique. Sur le plan stratégique, la continuité demeure : centralité de la compétition systémique, utilisation sélective des valeurs, subordination du pluralisme. L'universalisme est réintroduit comme langage, mais ne retrouve pas sa fonction hégémonique d'origine.

Trump II et MAGA: l'hégémonie post-universaliste

C'est dans ce contexte que s'inscrit Trump II et son slogan-programme MAGA (Make America Great Again). Philologiquement, MAGA est un syntagme post-universaliste: il ne promet pas des valeurs partagées, mais la puissance; non pas l'universalité, mais la hiérarchie.

La "grandeur" évoquée est positionnelle, et non morale. Trump II renonce définitivement à l'universalisme comme langage légitimant et propose une hégémonie explicite, compétitive et ouvertement asymétrique. Il ne guide pas le monde: il prévaut sur lui.

En ce sens, Trump II représente l'une des formes les plus cohérentes et abouties du néoconservatisme, libéré de tout résidu universaliste.

Conclusion. Le néoconservatisme comme nécessité systémique

Le néoconservatisme n'est pas une parenthèse idéologique, mais une nécessité systémique de l'hégémonie occidentale en crise. Cette nécessité ne doit toutefois pas être interprétée comme le résultat inévitable d'un mécanisme impersonnel, mais comme une forme historiquement récurrente d'adaptation hégémonique, apparue au sein d'un ensemble fini de possibilités politiques et discursives.

Lorsque le langage des valeurs perd de son efficacité, il est remplacé par les langages de la décision, de la sécurité et de la hiérarchie.

Dans les périphéries de l'Occident centré sur lui-même, en particulier en Europe, ce processus entraîne une perte d'autonomie théorique et politique. Le conservatisme européen, dans sa forme néoconservatrice, ne conserve rien: il importe, traduit et radicalise un paradigme élaboré ailleurs.

La crise de l'Occident n'est pas seulement une crise de puissance, mais aussi une crise de pluralité interne. Lorsque même les périphéries parlent le langage du centre, l'hégémonie ne se renouvelle pas: elle se rigidifie. Et c'est dans cette rigidité que le néoconservatisme révèle sa nature la plus profonde: non pas un choix idéologique, mais une forme historique de survie du pouvoir.

 euro-synergies.hautetfort.com