05/03/2026 journal-neo.su  7min #306757

 Israël et les États-Unis lancent des frappes contre l'Iran

Diplomatie bombardée : comment les bombardements israélo-américains contre l'Iran a enterré le droit international au nom de l'hégémonie régionale

 Ricardo Martins,

Lancée en plein cœur de négociations nucléaires porteuses d'espoir, l'attaque contre l'Iran ne relève pas de la dissuasion mais de l'effondrement de la diplomatie et de l'ordre juridique international. Ce qui était présenté comme une "frappe préventive" s'est transformé en embrasement régional, au sein d'un conflit dont les lignes ne cessent de s'élargir.

Une frappe au milieu des négociations : la diplomatie reléguée aux ruines

La récente attaque menée par Israël contre l'Iran, rapidement suivie par les États-Unis, a brutalement interrompu un processus diplomatique qui semblait pourtant avancer. Sous médiation d'Oman, les discussions entre Washington et Téhéran sur l'enrichissement de l'uranium avançaient, et l'Iran aurait même accepté de placer son uranium enrichi dans un pays tiers - concession majeure dans toute négociation nucléaire.

Dans ce contexte, le timing des frappes soulève des questions géopolitiques fondamentales. Si la dynamique diplomatique était positive, pourquoi choisir l'escalade militaire ? À mes yeux, l'attaque apparaît moins comme une nécessité défensive - du moins du côté américain - que comme un calcul stratégique israélien visant à empêcher un accord américano-iranien susceptible de rebattre les cartes régionales. Une fois encore, la force l'a emporté sur la négociation.

En droit international, la légitimité d'une action militaire préventive demeure extrêmement controversée, sauf en cas de menace imminente clairement démontrée. Or, l'argument d'une menace directe et immédiate de l'Iran contre le territoire américain reste peu crédible. La justification semble plutôt s'inscrire dans la doctrine israélienne de la préemption, invoquée de longue date pour neutraliser des menaces jugées existentielles. Mais sans imminence avérée, la frontière entre défense et agression devient dangereusement floue, surtout en l'absence d'autorisation explicite du Conseil de sécurité des Nations unies.

Aux États-Unis, l'absence d'approbation du Congrès complique encore la légitimité de l'intervention. La question n'est pas seulement géopolitique ; elle est constitutionnelle : l'exécutif peut-il engager une nouvelle guerre majeure sans consentement législatif ? Les manifestations anti-guerre dans plusieurs villes américaines montrent que l'escalade est loin de faire consensus.

Calculs stratégiques : hégémonie régionale et logique de changement de régime

La logique israélienne semble s'inscrire dans une vision régionale plus large. Le Premier ministre Benyamin Nétanyahou présente l'Iran comme la menace centrale pour la sécurité d'Israël - et ce depuis les années 1990, répétant régulièrement que Téhéran serait à quelques semaines ou mois d'obtenir l'arme nucléaire. Pour ses détracteurs, l'objectif dépasse la simple limitation nucléaire : il s'agit d'affaiblir, voire de provoquer l'effondrement du régime iranien. Pour Netanyahu, seul un Iran intégré dans la logique des Accords d'Abraham serait acceptable.

Les déclarations de l'ancien Premier ministre Naftali Bennett affirmant que "la Turquie est le nouvel Iran" laissent entrevoir une stratégie plus large : neutraliser successivement les puissances régionales émergentes afin de préserver la supériorité militaire israélienne. Dans cette perspective, le chaos en Iran pourrait déboucher sur un paysage fragmenté où Israël demeurerait la puissance dominante.

Pourtant, l'histoire enseigne que les opérations de changement de régime réussissent rarement par de simples frappes aériennes. L'assassinat du Guide suprême Ali Khamenei, loin de précipiter l'effondrement du système, semble avoir renforcé le sentiment nationaliste. La figure du martyr joue un rôle puissant dans la culture politique iranienne : l'attaque extérieure peut consolider la cohésion interne plutôt que de la briser. Les frappes ayant touché des hôpitaux et des écoles de jeunes filles ont, en outre, renforcé l'indignation internationale.

L'Europe divisée : entre alignement et malaise stratégique

La réaction européenne révèle des fractures au sein de l'Union européenne. La haute représentante Kaja Kallas a adopté un ton perçu comme sévère envers l'Iran, sans condamner explicitement les frappes israélo-américaines. De son côté, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a évoqué la nécessité d'une "transition crédible" en Iran, déclaration interprétée comme un soutien implicite à un changement de régime, alors même que la politique étrangère relève collectivement des États membres.

À l'inverse, l'Espagne s'est distinguée. Le Premier ministre Pedro Sánchez a dénoncé une violation du droit international et refusé l'utilisation des bases espagnoles en dehors du cadre bilatéral. Le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a rappelé que les bases navale de Rota et aérienne de Morón demeurent sous souveraineté espagnole stricte.

Des discussions en Allemagne autour d'une éventuelle participation, notamment via Ramstein Air Base, illustrent le dilemme stratégique européen. À la différence du dossier ukrainien, aucune stratégie commune claire n'émerge. Pourtant, l'Europe pourrait payer le prix fort : hausse des prix de l'énergie, flux migratoires accrus et montée des forces d'extrême droite.

Escalade régionale et risque d'embrasement

Le Moyen-Orient est désormais pris dans une spirale dangereuse. L'Iran a visé les pays abritant des bases américaines, britanniques et françaises ayant autorisé l'usage de leur espace aérien par les États-Unis, élargissant le conflit. Les revendications d'attaque visant l'USS Abraham Lincoln illustrent la rapidité de l'escalade horizontale.

L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis semblent s'aligner davantage sur Washington et Tel-Aviv. Selon les analyses diffusées sur France Télévisions , les Émirats apparaissent comme le pays le plus exposé après Israël : carrefour logistique, financier, touristique et militaire du Golfe, ils concentrent des infrastructures sensibles et des intérêts occidentaux majeurs. Leur modèle économique, fondé sur la stabilité, les flux d'investissements internationaux et l'exportation ininterrompue d'hydrocarbures, est désormais confronté à un risque existentiel en cas d'escalade prolongée.

De son côté, la Chine avance prudemment. Partenaire économique clé de l'Iran, elle a intérêt à éviter l'effondrement du régime mais cherchera probablement à privilégier le soutien diplomatique et économique plutôt qu'une implication militaire directe. La Russie, consciente des risques d'embrasement global, agit également avec prudence.

Un tournant historique ?

Sur le plan intérieur, le président Donald Trump prend un risque politique majeur. Une nouvelle guerre au Moyen-Orient, sans un large soutien populaire ni validation du Congrès, pourrait accentuer les fractures internes.

Pour Israël, la victoire reste incertaine. La supériorité aérienne ne garantit pas une transformation politique durable. Pour l'Iran, la mobilisation nationaliste pourrait renforcer la légitimité du régime.

Au fond, le paradoxe géopolitique est saisissant : présentée comme une action préventive, l'opération pourrait consolider l'unité interne iranienne, fragiliser économiquement les monarchies du Golfe et l'Europe et inscrire la région dans une instabilité de long terme.

En définitive, cette crise dépasse largement l'Iran. Elle révèle une réalité inquiétante : le droit international semble progressivement réduit à l'état de gravats, son autorité ensevelie dans les cimetières des guerres contemporaines - une tendance que reflète aussi la rhétorique de Pete Hegseth, qui a affirmé que les décisions stratégiques américaines ne devraient pas être subordonnées à des contraintes démocratiques, juridiques internationales ou multilatérales lorsque celles-ci entravent ce qui est perçu comme l'intérêt national.

Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique

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