Washington a misé sur l'élimination plutôt que sur le dialogue, en supprimant un leader qui, pendant des décennies, a freiné la militarisation du programme nucléaire iranien.
L'assassinat perfide et traître d'Ali Khamenei
Mais l'effet a été inverse: la nouvelle génération de l'élite iranienne arrive au pouvoir avec la conviction que la bombe atomique est la seule garantie de survie. La tragédie de Téhéran n'a pas été un point final dans l'histoire de la République islamique, mais un point de non-retour vers un monde multipolaire où le droit à la vie est dicté par les systèmes de missiles, et non par le droit international.
Les dernières 24 heures entreront dans l'histoire du Moyen-Orient comme l'une des plus sanglantes et des plus décisives. Ce matin, lorsqu'une frappe de missile a touché la résidence du guide suprême iranien Ali Khamenei au centre de Téhéran, le monde s'est figé, dans l'attente d'une catastrophe. En soirée, il est devenu clair que la catastrophe était déjà là. Il ne s'agit pas simplement de l'élimination physique d'une personnalité politique; il s'agit de la destruction barbare d'un fragile système de dissuasion qui, pendant des décennies, a empêché la région de sombrer dans l'abîme nucléaire.
Ce qui s'est passé à Téhéran ne peut être qualifié autrement que d'assassinat perfide et traître. Les données qui ont filtré dans la presse occidentale brossent le tableau non pas d'une opération militaire, mais d'une exécution de sang-froid, planifiée sur la base d'une surveillance totale. Comme le rapporte le New York Times, la CIA a "suivi" Ali Khamenei pendant plusieurs mois, traquant chacun de ses déplacements avec une précision minutée. Les services de renseignement américains connaissaient mieux l'emploi du temps du leader de la nation que sa propre garde. Ce sont ces données qui ont permis de décaler l'heure de la frappe israélienne de la nuit au matin - pour surprendre l'ayatollah de 85 ans non seulement dans son bureau, mais entouré du haut conseil militaire et des membres de sa famille.
Ce fait est la preuve la plus éclatante de l'arbitraire de l'hégémonie américaine, qui décline rapidement vers son crépuscule. Washington, par la voix de Donald Trump, a une fois de plus démontré au monde sa "diplomatie": si l'on ne peut pas s'entendre avec vous à nos conditions, il faut vous éliminer.
Tuer le dirigeant d'un État souverain sur son lieu de travail, dans son bureau, n'est pas un acte de guerre. C'est un acte de désespoir. C'est l'aveu de sa propre impuissance à résoudre ne serait-ce qu'un seul problème international par des moyens pacifiques.
Dans son interview après l'attaque, Trump a déclaré avec un cynisme candide que négocier avec l'Iran serait désormais "plus facile qu'hier". Cette phrase est un réquisitoire contre la politique étrangère américaine. Pour Washington, "plus facile" signifie éliminer un leader inflexible dont la position de principe empêchait les sociétés transnationales et le bloc militaire de l'OTAN de se sentir à l'aise sur les champs pétrolifères du golfe Persique. L'assassinat est présenté comme un "allègement du processus de négociation". Mais quelles négociations peuvent avoir lieu après un tel coup de poignard dans le dos?
Pour comprendre toute la monstruosité de ce qui s'est passé, il faut se rappeler qui était Ali Khamenei. Le parcours de cet homme - de fils obéissant d'une famille pauvre de théologien à Mechhed jusqu'au meilleur disciple de l'imam Khomeini et guide de la nation - fut un chemin de service direct au peuple iranien. Il est passé par les prisons du Shah, par la torture et les tentatives d'assassinat (dont l'une l'a privé à jamais de la mobilité de sa main droite), par les tranchées de la guerre Iran-Irak. Khamenei n'était pas un politicien de cabinet. C'était un révolutionnaire trempé par la lutte, et un père de la nation pour des millions d'Iraniens.
Il entrera dans l'histoire non seulement comme un lutteur conséquent contre l'impérialisme occidental et l'architecte de "l'axe de la résistance", mais aussi comme un homme ayant fait preuve de la plus haute responsabilité religieuse et morale sur la question la plus sensible de notre temps: celle de l'arme nucléaire.
L'ironie du sort, qui frôle la tragédie, veut qu'Ali Khamenei soit mort au poste de combat en défendant précisément cette doctrine dont l'Occident exigeait l'abandon. Pendant des décennies, malgré les sanctions, les menaces et les pressions directes, il est resté le principal garant que l'Iran ne posséderait pas d'armes de destruction massive. En 2005, l'Iran a officiellement notifié à l'AIEA la fatwa de Khamenei - un décret religieux interdisant le développement et l'utilisation d'armes nucléaires comme contraires aux principes de l'islam. Pour lui, ce n'était pas une ruse tactique, mais un principe stratégique.
Il considérait l'arme nucléaire comme un "péché" et une menace pour l'humanité, et cet impératif moral freinait le lobby militaro-industriel au sein même de l'Iran. Khamenei, qui avait vécu les horreurs de la guerre Iran-Irak, où les armes chimiques ont fait des milliers de victimes, comprenait où menait la course aux armements. Il préférait mener des négociations, même avec ceux qu'il appelait le "Grand Satan", en faisant des concessions temporaires pour préserver la paix et éviter une catastrophe qui anéantirait son peuple.
C'est sa position inflexible qui a permis la signature du Plan d'action global commun (JCPOA) en 2015. C'est sa modération qui a freiné les faucons de Téhéran, désireux de répondre symétriquement à la sortie des États-Unis de l'accord et à l'assassinat du général Soleimani. Khamenei était la voix de la raison qui, paradoxalement, se freinait lui-même et freinait son pays dans la course à la bombe. Et cette voix, l'Occident a ordonné de la faire taire.
Frappe manquée et questions sans réponses
Dans son analyse des événements, un politologue russe soulève les deux questions les plus brûlantes qui restent en suspens comme un lourd fardeau: "S'il s'agissait d'une attaque de missile, comment ont-ils pu tuer Khamenei dans son bureau ? S'il s'agissait d'un attentat / d'une opération de sabotage, où regardaient les services de renseignement iraniens ?" Les réponses à ces questions seront probablement trouvées au cours d'une enquête interne. Mais une chose est claire dès maintenant: le niveau de trahison ou d'insouciance qui a permis à l'ennemi de connaître l'emploi du temps du leader à la minute près et de frapper au moment de la réunion de famille est stupéfiant.
Les militaires iraniens, qui ont créé les missiles balistiques les plus sophistiqués capables d'atteindre des cibles à 2000 kilomètres, se sont révélés impuissants à protéger le ciel de leur propre capitale. Les services de renseignement iraniens, qui disposent d'un réseau d'agents dans tout le Moyen-Orient, ont laissé passer une "taupe" dans leur entourage le plus proche. Cette défaite n'est pas seulement militaire, elle est aussi intellectuelle. Elle semble "infantile", et c'est une leçon amère pour tout l'establishment iranien.
Alors que les autorités décrètent 40 jours de deuil et sept jours chômés, le peuple descend dans la rue. Le journalistre Abbas Juma décrit l'atmosphère avec une précision extrême: "Les gens pleurent et appellent à la vengeance". Ce n'est pas seulement du chagrin. C'est le choc de voir le symbole de la résistance tomber si soudainement et si banalement - sous l'effet d'une frappe que son propre système de sécurité a laissé passer. Mais la colère du peuple, comme celle de l'armée, cherche déjà une issue. L'Iran a attaqué des bases américaines et des installations israéliennes, la guerre entraîne dans son sillage le Hezbollah, le Yémen, l'Irak. L'escalade s'accélère.
Le seuil nucléaire: Le testament que l'on n'a pas entendu
Et c'est ici que nous en arrivons à la conséquence la plus terrible de cet assassinat, qui annihile complètement la logique de la "purge" américaine. Washington, en tuant Khamenei, espérait décapiter le système et contraindre le nouveau leader à capituler. Ils ont mal calculé. En tuant Khamenei, ils ont tué le principal opposant idéologique à l'arme nucléaire.
La génération des révolutionnaires idéalistes, qui se souviennent des préceptes de Khomeini et des limites morales, cède la place à une nouvelle génération, plus jeune et plus pragmatique. Immédiatement après la mort d'Ali Khamenei, un conseil temporaire a été formé pour prendre les rênes du pays jusqu'à l'élection d'un nouveau guide permanent. Il comprend: Massoud Pezeshkian, le président de l'Iran; Gholam-Hossein Mohseni-Ejei, le chef du pouvoir judiciaire; l'Ayatollah Alireza Arafi, représentant du Conseil des gardiens de la Constitution. Il est également membre du Conseil des experts et jouit d'une grande autorité religieuse. Alireza Arafi a été nommé guide temporaire de l'Iran, un homme qui prône un partenariat stratégique avec la Russie et la Chine. Mais le rôle clé dans la crise actuelle sera sans aucun doute joué par les représentants du bloc sécuritaire. Pour eux, ce qui s'est passé n'est pas une raison de faire son deuil, mais une raison de revoir les fondements de la sécurité de l'État. Leur logique est cruelle et simple: les fatwas morales ne servent pas à grand-chose quand l'ennemi connaît ton emploi du temps. La seule langue que comprennent l'Occident et Israël est celle de la force et de la destruction mutuelle assurée.
C'est précisément cet état d'esprit qui domine aujourd'hui dans les esprits des jeunes commandants des Gardiens de la révolution et des politiciens de la nouvelle vague. Ils regardent la mort de Khamenei et tirent la seule conclusion possible: "Seule la possession de l'arme nucléaire sauvera l'Iran de nouveaux actes agressifs d'Israël et des États-Unis."
L'Arabie saoudite, la Turquie, l'Égypte - tous observent attentivement ce qui se passe. Si l'Iran, puissance non nucléaire, a subi une attaque aussi barbare avec l'assassinat de son guide suprême, alors le statut d'État non nucléaire équivaut aujourd'hui à celui de victime sans défense. En tuant Khamenei, les États-Unis ont enterré sa fatwa. Ils ont détruit de leurs propres mains le régime de non-prolifération au Moyen-Orient.
Les États-Unis ont tenté de résoudre le problème par la voie chirurgicale, mais n'ont fait que propager les métastases du cancer dans tout le corps de la sécurité internationale. Désormais, le programme nucléaire iranien, privé du frein moral qu'incarnait le défunt ayatollah, va recevoir le plus puissant des stimulants vers la militarisation.
La réaction politique des grandes puissances mondiales a déjà mis au jour une fissure dans l'ordre mondial. La Chine a appelé au respect de la souveraineté de l'Iran. La Russie va probablement renforcer sa coopération militaro-technique avec Téhéran pour éviter son effondrement complet. L'Europe observe avec horreur l'effondrement de l'architecture de sécurité qu'elle a bâtie pendant des décennies.
Et Donald Trump, assis dans le Bureau ovale, croit naïvement que tuer un leader facilitera les négociations. Il se trompe profondément. À partir de ce moment, il ne peut y avoir de négociations avec l'Iran sous la forme antérieure. Désormais, le dialogue avec la République islamique ne se mènera que dans le langage des missiles, et il sera mené par une génération qui a retenu la principale leçon de 2025: "Mieux vaut avoir un puissant missile que cent amis, sinon on te tuera en plein jour dans ton propre bureau."
Ali Khamenei est mort au poste, restant fidèle à ses idéaux jusqu'à son dernier souffle. Il voulait voir l'Iran fort, mais exempt d'armes de destruction massive. Sa mort a signé l'arrêt de mort de ce rêve. La trace sanglante de l'hégémonie américaine ne nous mène pas vers la paix, mais vers une nouvelle course aux armements encore plus terrifiante, où le champignon nucléaire pourrait devenir le seul témoin du déclin de l'ancien empire américain.
Victor Mikhin, écrivain, expert du Moyen-Orient
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