02/03/2026 reseauinternational.net  5min #306415

 Israël et les États-Unis lancent des frappes contre l'Iran

Le crépuscule de l'hégémonie

Guerre contre l'Iran et aveu de fragilité stratégique

par Laala Bechetoula

La question interdite

Avant toute analyse technique, une seule question importe :

Qu'est-ce qu'une victoire ?

Détruire des cibles n'est pas stabiliser un ordre.
Frapper n'est pas convaincre.
Dissuader n'est pas gouverner.

La guerre déclenchée le 28 février 2026 par Washington et Tel-Aviv est présentée comme préventive, nécessaire, inévitable. Elle serait l'ultime barrière contre une menace nucléaire.

Mais une puissance qui est certaine de sa légitimité n'a pas besoin de rappeler sa centralité par le feu.

L'image inaugurale

Dans les premières heures des frappes, une école élémentaire de filles à Minab (Hormozgan) a été touchée. Les autorités iraniennes ont annoncé un bilan montant à 85 morts dans la journée - présenté comme "85 personnes, dont des enfants" - avant que d'autres chiffres plus élevés ne circulent ultérieurement. Les images ont été authentifiées par des médias internationaux. Washington a indiqué examiner les informations relatives aux victimes civiles. Le bilan exact et l'attribution opérationnelle restent contestés.

Mais en géopolitique, l'effet symbolique précède la précision juridique.

Une opération revendiquée comme défensive s'ouvre sous le signe d'enfants morts.
Cela suffit à fissurer le récit moral.

Le Sud global ne lit pas les communiqués techniques.
Il observe les séquences inaugurales.

La démocratie contournée

Les frappes ont été déclenchées sans autorisation préalable du Congrès américain.

Une résolution bipartisane visant à limiter les pouvoirs de guerre est en préparation. La première puissance mondiale engage un conflit majeur sans validation parlementaire formelle.

Washington invoque la défense d'un ordre fondé sur des règles.
Mais les règles commencent chez soi.

Quand la légalité interne devient secondaire, la légitimité externe s'érode.

Les élites en crise

La guerre intervient dans un contexte de crise morale profonde des élites américaines, exposées publiquement dans les auditions liées à l'affaire Epstein.

Aucun lien causal ne peut être démontré avec la décision militaire.

Mais le contexte est déterminant :
une classe dirigeante contestée déclenche une guerre sans consensus national clair.

Dans le reste du monde, cela ne ressemble pas à une croisade pour la stabilité.
Cela ressemble à un système sous pression.

L'Iran comme message

L'Iran n'est pas seulement une cible régionale.

Il est un maillon d'une architecture multipolaire émergente : partenariats énergétiques eurasiens, coopération stratégique avec la Chine, convergences tactiques avec la Russie.

Frapper Téhéran, c'est envoyer un signal à Pékin et Moscou.

Mais ce signal n'est pas univoque.

Il affirme la capacité de frappe.
Il révèle aussi l'inquiétude stratégique.

Une hégémonie confiante élargit son cercle.
Une hégémonie fragilisée teste sa coercition.

La rupture historique

En 1991, Washington dirigeait une coalition mondiale incontestée.
En 2003, malgré les divisions, sa supériorité restait indiscutable.
En 2011, la Libye montrait déjà les limites de l'ingénierie militaire.
En 2015, l'accord nucléaire iranien démontrait qu'une alternative diplomatique existait.

Le 28 février 2026 appartient à une autre séquence.

Il ne se déroule plus dans un monde unipolaire.
Il ne repose plus sur une coalition massive.
Il ne bénéficie plus d'une autorité normative incontestée.

Ce n'est plus l'assurance d'un empire.
C'est la réaction d'un centre qui sent le déplacement.

La succession et l'inconnu

La mort d'Ali Khamenei ouvre une phase d'incertitude.

Consolidation autoritaire accélérée ou fragmentation interne sous bombardement : dans les deux cas, la stabilité régionale est compromise.

Une guerre déclenchée pour prévenir un risque peut générer un désordre supérieur.

L'histoire regorge d'interventions qui visaient la dissuasion et ont produit la prolifération.

Ormuz et la réalité géoéconomique

Entre 20 et 30% du pétrole mondial transite par le détroit d'Ormuz.

Dans un système mondial surendetté, un choc énergétique prolongé n'est pas un incident sectoriel. C'est un multiplicateur de crise.

L'Iran ne peut pas vaincre militairement les États-Unis.
Mais il peut rendre la stabilité mondiale plus coûteuse.

La guerre se propage aux marchés, aux devises, aux chaînes logistiques.
La démonstration de force devient facteur d'instabilité globale.

L'absence de coalition

Aucun pays musulman n'a soutenu militairement l'Iran.
Mais aucun bloc international structuré ne s'est aligné massivement derrière Washington.

Les monarchies du Golfe restent prudentes.
La Turquie temporise.
Le Pakistan observe.
La Russie et la Chine dénoncent sans s'engager.

Il n'y a pas d'adhésion.
Il n'y a pas d'alignement massif.
Il y a une fragmentation.

Or l'hégémonie repose sur l'adhésion.

Les trois issues

Escalade prolongée et instabilité énergétique durable.
Gel conflictuel et Iran affaibli mais intact.
Accélération nucléaire et prolifération régionale.

Dans aucun scénario la domination n'est restaurée sans coût majeur.

Le déplacement du centre de gravité

La supériorité militaire occidentale demeure.

Ce qui vacille, c'est l'évidence de son autorité.

Si la guerre accroît le scepticisme du Sud global,
si elle fragilise la cohésion des alliances,
si elle déclenche un choc énergétique systémique,
si elle transforme la dissuasion en crise permanente,

alors la victoire tactique masquera une perte stratégique.

Verdict

Le 28 février 2026 ne marque pas la fin immédiate de la puissance occidentale.

Il marque la fin de son évidence.

Une hégémonie stable n'a pas besoin de frapper pour rappeler qu'elle domine.
Lorsqu'elle doit le faire, c'est qu'elle sent déjà le glissement.

Ce n'est pas encore la chute.

C'est le moment où la domination cesse d'être naturelle et devient défensive.

Et lorsqu'une puissance agit pour prouver qu'elle contrôle encore l'ordre,
elle signe souvent le début de la négociation de sa propre centralité.

L'histoire retiendra peut-être ceci :

Ce jour-là, l'Occident n'a pas seulement frappé l'Iran.
Il a frappé pour se rassurer.

Et un empire qui frappe pour se rassurer a déjà commencé à douter de lui-même.

 Laala Bechetoula

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