
Guy CHAPOUILLIE
Dans un tableau du peintre palestinien El Alaj, une jeune femme enceinte est assise sur un âne, petit animal insécable de l'identité de ce peuple.
Son ventre est un soleil rouge rayonnant qui annonce les promesses humanistes de la naissance inéluctable d'une Palestine libre pour un peuple digne de décider enfin de son destin.
Leila Shahid est l'incarnation de cette image et dès le premier jour de notre rencontre, au milieu des années 70, je l'ai su.
Elle parlait droit dans les yeux de toute personne, d'une voix unique, chaude, pénétrante, avec une articulation frappante comme un éclair déchirant qui fait voir l'horizon.
Des mots justes, sans injures, des réparties redoutables et redoutées, faisaient vibrer les micros comme personne d'autre pour rendre compte d'un regard soucieux de complexité mais surtout de justice tout en largeur, en longueur et en profondeur.
Mais qu'y avait-il donc dans sa voix ? D'emblée, éloigné d'elle, je l'entends et sans distinguer un seul mot, je trouve dans sa voix je ne sais quoi de languissant et de tendresse qui me procure une singulière émotion, un accent affectueux, paisible et serein qui me recharge, je me rapproche et le dire devient une autre mélodie claire et précise où elle parle du livre de sa maman qui lui sert toujours de socle racinien.
Elle donne de la voix avec une force de la bouche rare où les mots et le souffle sont étroitement entrelacés.
Elle articule et roule les r à la manière du sculpteur qui taille, du peintre qui gratte, caresse, propulse les couleurs, car sa voix creuse, râpe, pénètre et dépose une empreinte, empreinte vocale partageuse, fraternelle, palestinienne quoi.
C'est l'inflexion d'une voix de chair, profondément humaine et structurellement politique, ce qui n'est pas le moindre tour de force de Leila.
Elle sait trop bien où elle en est, où le peuple palestinien est acculé, et elle souffre.
De nombreux témoignages ont parlé de sa douleur et ont célébré ses qualités tout en l'enterrant sous des monceaux de louanges sans jamais ou rarement insister sur l'anéantissement de Gaza et la colonisation de la Cisjordanie.
Naïf, je suis bien naïf, car j'ai cru que le verbe coloniser ne se conjuguait plus qu'au passé.
Il se conjugue au présent et se célèbre même au présent.
Elle est une victime collatérale d'un génocide qui fera honte au 21ème siècle et qui m'empêche de me sentir utile au monde.
Pourtant j'ai coréalisé deux films pour tenter de savoir qui sont les Palestiniens et Leila m'a permis de les comprendre.
Elle a cru au courage de certains artistes dont le cinéaste Serge Le Peron, le peintre Claude Lazar et Jean Genet, son ami le plus cher, qui l'accompagnera dans les camps dévastés de Sabra et Chatila où furent massacrés sans distinction de sexe ni d'âge des milliers de réfugiés.
Le poète publiera plus tard Quatre heures à Chatila.
Elle avait pris conscience de la nécessité de lutter contre l'oubli et a sans cesse encouragé les cinéastes palestiniens à occuper les écrans tels des terres vierges à cultiver pour y vivre enfin en toute liberté d'expression.
Je l'ai croisée dans de nombreux festivals, ambassadrice infatigable, de Paris et Douarnenez à Beyrouth en passant par Toulouse, en quête de la clarté rouge de Jéricho, des mirages de la mer morte, des chants de mariages heureux et du rire des gamins moqueurs de son peuple.
Magnifique résistante pour qui faire des films c'était vivre en Palestine puisque faire des films c'est mettre en oeuvre l'efficience du cinéma : se mêler du vivant ! Eprise de cinéma, elle l'était aussi de langue et de voix, soucieuse de rythmer sa voix claire et sombre à l'unisson des palpitations de la vie.
Et si ce que peut une voix, c'est donner la présence du corps, sans le corps lui-même, la Palestine vivra à jamais par la voix fixée de Leila.
Guy Chapouillié
24 février 2026
