
par Franck Pengam
L'épisode serait presque comique s'il ne révélait pas une dérive profondément inquiétante de notre vie démocratique. Voici donc un Premier ministre de la République française qui, devant le dîner annuel du CRIF, accuse un député d'avoir prononcé une phrase "digne des nazis", phrase que l'intéressé n'a tout simplement jamais prononcée dans les termes rapportés.
Quelques semaines plus tôt, le ministre des Affaires étrangères réclamait la tête d'une rapporteuse de l'ONU en s'appuyant sur une citation qu'elle n'avait pas davantage formulée. Le Quai d'Orsay avait fini par reconnaître, piteusement, l'existence d'une "fausse phrase", avant que Jean-Noël Barrot ne balaye l'incident d'un revers de main : peu importe la rigueur factuelle, l'intention suffisait à justifier la charge. Cette répétition n'est plus un accident, c'est une méthode.
Que l'on apprécie ou non Aymeric Caron, et que ses positions animalistes comme ses sorties médiatiques passées puissent légitimement agacer, n'est pas le sujet. Le sujet, c'est qu'un chef de gouvernement déforme publiquement les propos d'un élu pour le ranger dans la catégorie infamante des "nouveaux antisémites". Le député avait écrit, en réaction au message d'un internaute sur Gaza :
"De manière évidente Gaza a montré que non, nous n'appartenons pas à la même espèce humaine. Il y a des soutiens qui ne seront jamais pardonnés, car ils ont montré la pourriture dans l'âme de certaines personnes".
On peut trouver cette formule outrancière, maladroite, contestable dans sa rhétorique hyperbolique. Mais le "nous" et le "ils" de Caron ne désignent manifestement pas les juifs d'un côté et les autres de l'autre. Il vise ceux qui soutiennent inconditionnellement la politique israélienne à Gaza, une position politique, non une appartenance ethnique ou religieuse. Sébastien Lecornu a délibérément fait disparaître ce contexte pour transformer une invective politique en profession de foi racialiste. C'est une falsification.
Après consultation de mon avocat Maître Jean-Christophe Bonte Cazals, j'ai décidé de porter plainte contre le Premier ministre @SebLecornu.Hier soir au dîner du Crif, celui-ci a tenu à mon encontre des propos extrêmement graves.
Il m'a accusé d'avoir prononcé une phrase digne... pic.twitter.com/k1VvegBPQW
- Aymeric Caron (@CaronAymericoff) February 20, 2026
L'accusation d'antisémitisme comme arme de disqualification
Il fut un temps où l'accusation d'antisémitisme était réservée aux authentiques manifestations de haine antijuive : négationnisme, théories du complot, agressions, discriminations. Cette rigueur était nécessaire : l'antisémitisme est un mal réel, ancien, résurgent même dans certains quartiers de France et qui appelle une vigilance constante. Banaliser l'accusation, c'est désarmer ceux qui luttent contre le phénomène véritable.
Le procédé est d'autant plus pervers qu'il fonctionne à sens unique. Quand des responsables politiques français réclament sans relâche des sanctions contre la Russie, personne ne les accuse de russophobie pathologique. Quand d'autres critiquent la politique chinoise au Xinjiang, nul ne les taxe de racisme anti-Han.
Mais dès qu'il s'agit d'Israël, la critique glisse instantanément vers le soupçon de haine ethnique. Cette exception israélienne dans le traitement médiatique et politique constitue en elle-même un problème démocratique.
La France, nation souveraine héritière d'une tradition diplomatique d'équilibre au Proche-Orient, celle du général de Gaulle puis de Jacques Chirac, devrait pouvoir débattre librement de la politique d'un État étranger, fût-il allié. Ce n'est manifestement plus le cas dans les cercles du pouvoir macroniste, où l'alignement semble devenu la norme et la nuance un délit.
🔴ALERTE INFO⚖️🇫🇷 Le député de La France insoumise, @CaronAymericoff, a annoncé avoir déposé une plainte pour diffamation contre le Premier ministre, @SebLecornu, après avoir été accusé à tort d'antisémitisme. Ces accusations ont été formulées hier soir lors du dîner annuel du... pic.twitter.com/jOnXLQiVFm
- Les Spectateurs (@SpectateursFr) February 21, 2026
Un pouvoir aux abois qui préfère diffamer qu'argumenter
Ce qui frappe, dans l'affaire Lecornu comme dans l'affaire Barrot-Albanese, c'est la paresse intellectuelle. Plutôt que de répondre sur le fond, qu'il s'agisse de la situation humanitaire à Gaza, du respect du droit international ou des perspectives de paix, le gouvernement choisit la disqualification morale de l'adversaire. C'est plus rapide, plus spectaculaire et cela évite de s'aventurer sur un terrain où les faits ne plaident pas toujours en faveur de la position officielle.
Car les faits sont têtus. Le bilan humain à Gaza est effrayant. Les images de destructions massives font le tour du monde. La Cour internationale de justice a ordonné des mesures conservatoires à Israël. Même les alliés les plus fidèles de l'État hébreu, États-Unis en tête, ont exprimé des réserves sur l'ampleur des opérations. Dans ce contexte, qualifier quiconque s'émeut de la situation d'"antisémite" relève moins de l'analyse que de l'anathème.
On reconnaît là une mécanique bien rodée du macronisme : l'adversaire n'est jamais un contradicteur légitime, c'est toujours un extrémiste, un populiste, un complotiste ou désormais un antisémite. Cette stratégie de cordon sanitaire permanent dispense de tout effort argumentatif. Elle permet de régner au centre autoproclamé en repoussant toute opposition vers les marges de l'infréquentable.
La France mérite mieux que des dirigeants qui falsifient les citations pour accabler leurs opposants. Elle mérite un débat public où l'on argumente au lieu de diffamer, où l'on répond sur le fond au lieu de brandir l'accusation suprême comme un talisman. Ce n'est pas en multipliant les procès en sorcellerie idéologique que l'on combattra l'antisémitisme réel, celui des actes, des violences, des profanations qui souillent encore le pays.
source : Géopolitique Profonde