Philippe Stroot
AFP
La Havane, février 2026. Après avoir tout essayé depuis 65 ans pour détruire la Révolution cubaine, sans autre succès que de compliquer la vie des Cubains, l'empire étasunien semble envisager désormais un génocide à la manière du blocus de Léningrad par les Allemands en octobre 1941 : laisser mourir de faim tout en peuple pour tenter de le soumettre et de s'emparer de ses richesses.
Trump a annoncé cyniquement qu'il n'y aurait plus une goutte de pétrole pour Cuba, dans l'indifférence générale de la communauté internationale droit-de-l'hommiste. Le hasard a voulu que cette annonce coïncide avec une succession sans précédent de vagues de froid sur l'île, où a ainsi été enregistrée le 3 février la température la plus basse jamais relevée dans le pays : 0 degré à Indio Huatey, localité de la province de Matanzas. Tous les coups de froid viennent décidément du nord... Le prix du bois de chauffage a explosé en même temps que s'allongeaient les files de voiture et de camions faisant la queue pendant des heures dans l'espoir quasi désespéré d'obtenir quelques litres d'essence ou de diesel. S'ajoutent à cela les coupures de courant de plusieurs heures par jour qui frappent le pays depuis des mois, par manque de combustible mais aussi en raison de la vétusté des centrales électriques, incapables de se procurer des pièces de rechange pour cause de blocus étasunien.
Pas dupes
Un voyage à travers le pays permet de se faire une idée de la réaction des Cubains : si tout le monde fustige "le fou Trump", ceux qui rêvaient que le peuple s'en prenne à ses dirigeants en sont jusqu'à présent pour leurs frais. La plupart des Cubains sont fort bien informés de ce qui se passe dans le monde et ne s'en laissent pas conter. Leur optimisme et leur joie de vivre légendaires sont cependant mis à rude épreuve par les incertitudes actuelles. Sur le long terme, quatorze voyages en 30 ans, en sillonnant l'île, ont permis de suivre l'évolution de la vie et de l'économie du pays : de 1996 à 2019 l'amélioration était sensible et visible d'une fois à l'autre, mais dès 2020 le renforcement des sanctions par Trump a commencé à se faire sentir. En outre, l'irruption de la Covid a porté un coup fatal au tourisme, importante source de revenus pour Cuba. Quant au candidat démocrate Biden, qui avait pourtant promis de revenir sur les sanctions de Trump, il n'a rien fait pour détendre les relations. En 2023 l'afflux de touristes sur les plages de rêve du nord de l'île s'était déjà considérablement réduit, mais en 2026, à la suite des menaces étasuniennes, les stations balnéaires se vident littéralement. Les touristes canadiens, les plus nombreux car ils viennent traditionnellement chercher un peu de soleil en hiver, rentrent chez eux en toute hâte, quant aux Allemands, en général omniprésents dans tous les lieux touristiques de la planète, ils brillent par leur absence. L'honneur est sauvé par des petits groupe de Français, Italiens, Grecs, Russes, Hongrois et Sud-américains, notamment. La plupart des magnifiques hôtels construits à Cayo Santa Maria et à Varadero lorsque le tourisme était en plein essor sont désormais vides dans l'attente de jours meilleurs et donnent une terrifiante impression de fin du monde.
L'avenir semble n'avoir jamais été aussi incertain, même pendant la "période spéciale" qui a suivi la disparition de l'Union Soviétique et du camp socialiste. Un vaste mouvement de solidarité avec Cuba s'organise, certes, surtout en Amérique latine, mais même un pays ami comme le Mexique, s'il envoie des centaines de tonnes d'aide humanitaire, n'ose pas livrer ce qui manque le plus, du pétrole, car il est manifestement terrorisé par la menace de Trump d'augmenter les droits de douane pour ceux qui commercent avec Cuba. Seules la Chine et la Russie sont suffisamment puissantes pour passer outre et apporter une aide concrète et décisive. Encore faut-il qu'elles se dépêchent, car cette fois le temps presse !
Si ce tableau de Cuba en février 2026 est plutôt sombre, quelques raisons d'optimisme existent toutefois, notamment le fonctionnement excellent d'internet à peu près partout, pour autant qu'il y ait de l'électricité, ainsi que le record de production d'énergie solaire grâce à de nombreux parcs photovoltaïques, installés avec l'aide la Chine. Ce qui est en revanche préoccupant est l'apparition de mendiants, même à La Havane, alors qu'on n'en voyait pratiquement jamais auparavant, sauf parfois dans une ville ultra-touristique comme Trinidad. Plus consternant encore est la multiplication des décharges sauvages d'ordures, dans la nature mais aussi dans les villes et les villages. Il y a dix ou vingt ans, Cuba était un pays pauvre mais d'une propreté remarquable. L'irruption du plastic a, comme partout, changé la donne, ainsi que le manque de camions-poubelles et de carburant pour les faire fonctionner, mais on perçoit aussi une certaine indifférence, qu'expliquent sans doute l'inquiétude et le désespoir engendrés par la situation actuelle. Il n'en reste pas moins que les produits agricoles cubains, notamment les fruits et légumes, bio par nécessité et manque d'intrants chimiques, sont d'une qualité exceptionnelle, sans parler du miel, reconnu comme le meilleur du monde, même par une chaîne de télévision française pourtant connue pour son manque de sympathie, au minimum, à l'égard de Cuba et de sa Révolution. Un peu de douceur dans un monde devenu fou...
