Radwan Mortada
Ahmad et son fils Hassan tué 2 ans plus tôt
Quand la vérité est plus dure que la fiction... Des assassinats sont perpétrés après des appels téléphoniques menaçants dans tout le sud du Liban. Les victimes sont averties par téléphone peu avant d'être frappées par l'armée israélienne.
Hier, dans la ville de Tallousa (au Liban, près de la frontière israélienne), le martyr Ahmad Tirmis (62 ans) rendait visite à sa famille. Il était assis avec sa femme chez le frère de celle-ci. Le bruit d'un drone dans le ciel, puis d'un second. Il venait à peine de s'asseoir que son téléphone sonna. Ahmad répondit. Une voix froide et claire se fit entendre : "Est-ce Ahmad Tirmis ?" Il répondit oui, et son interlocuteur lui dit : "Ici l'armée israélienne, Ahmad. Veux-tu mourir, toi et ceux qui sont avec toi... ou juste toi ?" Il répondit immédiatement : "Juste moi."
Il raccrocha le téléphone. Son visage changea d'expression. Le frère de sa femme, Salem, le regarda et lui demanda : "Que s'est-il passé, Ahmad ?" Il répondit avec un calme déterminé : "Ce sont les Israéliens. Levez-vous, partez et laissez-moi ici. Ils disent que soit vous mourez avec moi... Soit je meurs seul."
Il ne supplia pas. Il ne cria pas. Il leur demanda de partir, de se sauver, de le laisser affronter son destin seul. Ils refusèrent d'abord et lui dirent qu'ils ne le quitteraient pas, qu'ils mourraient avec lui. Il les calma, puis les convainquit de partir.
Pendant un instant, il n'a pas réalisé qu'il n'était pas chez lui. Puis il s'en est rendu compte. Il ne voulait pas mourir dans une maison qui n'était pas la sienne. Il a décidé de les soustraire à la mort. Il leur a demandé de rester pour qu'il puisse partir. Il leur a fait ses adieux. Il est monté dans sa voiture. Il a démarré le moteur et s'est éloigné de la maison, puis a garé sa voiture. Quelques secondes plus tard, le drone a tiré deux roquettes.
La voiture a brûlé. Le corps d'Ahmad a été dispersé. Il a brûlé... Mais son histoire reste. Il est l'un des héros de notre époque.

Ahmad avait fait ses adieux à son fils Hassan, un martyr, deux ans plus tôt. Puis il l'avait vu dans un rêve il y a environ un an, lui disant qu'ils se reverraient au mois de février. Il en a parlé à sa belle-fille, qui lui a répondu en plaisantant : "Alors la guerre va durer encore un an ? Peut-être cinq ans." Il lui a répondu que son fils avait précisé février prochain. Quelqu'un l'a filmé alors qu'il répétait qu'il serait martyrisé au mois de février, et aujourd'hui, les habitants de sa ville ont commencé à partager cette vidéo, tout comme ils ont partagé la conversation WhatsApp.
Personne ne sait ce que ressent une personne lorsqu'elle reçoit un appel lui annonçant l'heure prévue de sa mort. Personne ne sait comment la vie est évaluée en quelques secondes, puis comment on lui demande de choisir : mourir seul... Ou mourir avec ses proches. Quel cœur peut supporter un appel qui oblige à choisir sa manière de mourir et à se séparer de ses proches ? Quelle résilience, quel courage, quel altruisme ces personnes doivent-elles avoir pour simplement rester debout dans un tel moment ?
Avant Ahmad, un autre jeune homme conduisait sa voiture avec sa femme à ses côtés. Il a reçu le même appel. Il a arrêté la voiture. Il a laissé sa femme descendre. Il l'a renvoyée. Puis il s'est dirigé seul vers la fusée.
Des schémas qui se répètent dans le sud. Un appel qui sépare la vie de la mort. Des jeunes gens marchant vers la mort d'un pas assuré...
Je ne peux m'empêcher de poser la question suivante : où est notre État dans tout cela ? Où est l'État qui prétend protéger notre jeunesse par la diplomatie ? Que fait-il pour mettre fin à cette situation ?
Chaque crime commis contre ces jeunes, jour après jour, renforce une vérité... La légitimité de la résistance comme seule option lorsque toutes les autres voies ont été bloquées.
Quelle période difficile... Et quelle clarté dans ses positions.
J'ai hésité avant d'écrire. Je ne savais pas si cela ferait une différence face à l'horreur de ce qui se passe. Et je me suis demandé : est-ce que cela nous détruit... Ou nous plonge dans un chagrin que nous ne pouvons repousser ? Puis j'ai compris que notre voix et nos mots pouvaient être une forme de fermeté face à la machine à tuer israélienne.
Quelle noblesse chez ces martyrs ! En effet, la dignité commence avec les restes de nos morts.
Source : Radwan Mortada
Biographie du journaliste Radwan Mortada

