Carlos Fazio
AFP
Après le blocus économique, les attaques contre les navires et le kidnapping de Maduro, la guerre multidimensionnelle des Etats-Unis se poursuit contre le Venezuela. La cible du moment ? Delcy Rodríguez. (I'A)
L'attaque américaine et ses zones d'ombre
Un mois après l'attaque criminelle des États-Unis contre le Venezuela - qui a inclus le bombardement de cibles militaires et d'infrastructures critiques à Caracas et dans d'autres régions du pays, et s'est soldée par l'enlèvement du président constitutionnel et légitime Nicolás Maduro et de la Première dame Cilia Flores - de nombreuses zones d'ombre demeurent, rendant difficile la pleine compréhension de ce qui s'est réellement produit sur le terrain.
Une "paix" imposée sous la menace
La pause actuelle dans la violence militaire punitive nord-américaine ne signifie en rien, contrairement à ce que diffuse la propagande de guerre impériale, l'instauration d'une "paix" sous tutelle de Washington. On ne négocie pas avec un pistolet sur la tempe, et selon la Convention de Vienne, aucun accord signé sous la menace ou l'usage de la force n'a de validité.
Ce qui persiste aujourd'hui, c'est une guerre hybride, marquée par les opérations psychologiques et les campagnes de désinformation orchestrées par la CIA et le Pentagone, avec la complicité directe des grandes plateformes numériques (Instagram, TikTok, Facebook, YouTube), des messageries comme WhatsApp et des médias hégémoniques tels que The New York Times, The Guardian, AP ou Reuters.
La guerre cognitive : arme de manipulation massive
Dans cette guerre totale, la guerre psychologique et la guerre cognitive sont devenues des instruments essentiels pour remporter la bataille. Ainsi, dans les heures qui ont suivi le kidnapping du président Maduro, les plateformes ne discutaient pas du crime en soi, mais diffusaient à la chaîne des images et des audios fabriqués par intelligence artificielle, appelés deepfakes, dans le cadre d'une opération de désinformation reposant sur un schéma bien connu : "choc + saturation + attribution".
D'abord, on provoque un choc émotionnel ; ensuite, on inonde l'espace public d'informations contradictoires pour rendre impossible le traçage des sources ; enfin, on impose des "récits" et on désigne des "coupables", même quand le contenu original a déjà été démenti.
La fabrication d'une trahison : Delcy Rodríguez dans le viseur
Après l'échec de l'un des objectifs majeurs de l'agression armée - changer de régime et installer un gouvernement fantoche -, les usines de désinformation de l'empire ont semé l'idée d'un complot de palais autour d'une prétendue "trahison" de Delcy Rodríguez, devenue présidente par intérim conformément à la Constitution.
Figure symbolique du processus chaviste, incarnant une sorte de "surmoi collectif" producteur de sens politique, Delcy Rodríguez est dès lors devenue la cible privilégiée de la guerre psychologique états-unienne : un "objectif" à neutraliser, corrompre, ou détruire - par le chantage, la corruption, ou la diffamation.
Une confrontation asymétrique : l'empire contre la diplomatie bolivarienne
Dans cette guerre multidimensionnelle - où l'on retrouve la participation active du sionisme et du Mossad (le renseignement israélien), ainsi que le blocus naval et pétrolier illégal imposé par Washington -, s'exprime une opposition brutale : celle du "désordre fondé sur les règles" d'inspiration mafieuse et gangstériste du pôle impérial, face à la nouvelle diplomatie de paix mise en œuvre par le gouvernement de Delcy Rodríguez.
L'"État voyou" et la patience stratégique
Dirigé par Donald Trump et soutenu par le deep state (l'État profond), l'État voyou américain foule aux pieds le droit international avec une impunité totale. Face à lui, un gouvernement émergent choisit de répondre à la guerre cognitive de saturation de l'ennemi par la prudence et la patience stratégique - deux armes tactiques permettant de déjouer les chantages constants, d'éviter les provocations et de gagner du temps pour consolider la résistance populaire.
L'Amérique latine et ses ambiguïtés
Cette confrontation se déroule dans un contexte de fragmentation régionale, où plusieurs pays - tels que le Brésil, le Chili et l'Uruguay - qui aujourd'hui condamnent l'agression, avaient choisi pendant des années le silence, l'ambiguïté ou la distance politique, renonçant à défendre les principes d'autodétermination, de souveraineté et de résolution pacifique des conflits.
Ainsi, le "corollaire Trump" de la doctrine Monroe n'est pas apparu par hasard. Résultat de décisions à courte vue et d'un nombrilisme politique, la balkanisation de l'Amérique latine a offert le terrain idéal à cette stratégie impériale, appliquée sans coût immédiat dans la région elle-même.
Dignité et solidarité des peuples
Face à la frénésie impériale du moment, il devient indispensable de renforcer la solidarité des peuples du sous-continent avec le processus bolivarien - une solidarité qui s'étend à Cuba, car le Venezuela et Cuba représentent aujourd'hui la dignité de notre Amérique.
Carlos Fazio est un journaliste d'investigation uruguayen naturalisé mexicain et universitaire spécialisé dans l'analyse politico-stratégique et militaire en Amérique latine. Professeur à la Faculté de sciences politiques et sociales de l'UNAM et à l'Université autonome de la ville de Mexico (UACM), il est considéré comme l'un des analystes critiques les plus reconnus sur les questions de guerre, sécurité et droits humains dans la région. Collaborateur habituel du quotidien mexicain La Jornada et de l'hebdomadaire uruguayen Brecha, il a publié une dizaine de livres, dont Terrorismo mediático et Estado de emergencia, où il démonte les mécanismes de la propagande, de la militarisation et de la "guerre contre le peuple" menées sous couvert de lutte contre le crime.
Source: Estrategia
Traduit de l'espagnol par Bernard Tornare
