16/02/2026 reseauinternational.net  3min #304980

 Le rituel nihiliste Iii

Rituel nihiliste Vii

par Amal Djebbar

An VI de l'ère Covid

Flash info - 06 h 18 : La propreté est une illusion d'optique.

Je me demande à quel moment précis on a signé un pacte avec l'à-peu-près ?

De loin, tout brille. La vitrine est impeccable. Et puis quand on s'approche... on entre dans le royaume du "Jean-Michel À Peu Près".

L'hygiène est un concept connu. Théoriquement maîtrisé. Pratiquement abandonné. On nettoie, oui... mais avec la rigueur d'un élève qui rend une copie blanche en écrivant son nom en gros au milieu. Je ne parle pas de ceux qui frottent, javellisent, désinfectent avec amour. Ceux-là existent, Dieu merci ! Non, je parle des autres. Les propres en façade, les douteux en coulisses.

Quand je vois l'état des rues, des villes, des administrations, des gares... je me demande à quel moment on a appris à enjamber la saleté. On contourne une crotte avec la souplesse d'un danseur étoile. Plus personne ne ramasse, plus personne ne dit rien. La merde est là, mais la responsabilité, elle, a mystérieusement disparu.

Vous l'aurez compris : je fais partie de la confrérie des amoureux de la propreté. Ceux dont le cœur bat un peu plus vite quand le carrelage reflète la lumière. Autant vous dire que lors de la situation suivante... mon cœur n'a pas simplement vacillé. Il a sombré.

*

Soirée chez des amis. Vous entrez : coussins alignés, parquet lustré, bougie parfumée "fleur de coton". L'ambiance est douce. Tout respire l'ordre. Et puis survient la scène. Médor, pris d'un élan physiologique, laisse une petite offrande liquide sur le sol. La maîtresse de maison intervient avec assurance. Elle saisit... l'éponge de la cuisine. Oui. Celle-là même. Elle éponge. Elle presse. Elle essuie. Puis, dans un geste d'une sérénité confondante, elle repose l'objet, encore humide d'émotion, dans l'évier, sur la vaisselle.

À cet instant précis, j'ai senti mon âme quitter mon corps.

Moi, debout, le regard effaré... je faisais le deuil de l'apéritif.

Flash info - 10 h 12 - C'est la tempête, j'ai plus internet !

Alerte tempête Nils. Le vent souffle, les arbres plient... et le Wi-Fi s'évanouit. Les opérateurs d'une célèbre marque de téléphonie ont vécu une journée digne d'un centre d'appel en zone de guerre. Toute la journée :
"C'est la tempête, je n'ai plus internet. Qu'est-ce que je fais ?"

Il a donc fallu expliquer, calmement, doucement, avec une voix proche du service après-vente spirituel :
- Oui, il y a du vent.
- Oui, cela peut perturber le réseau.
- Non, redémarrer la box dix-sept fois ne va pas arrêter la tempête.
- Oui, la panne devrait durer moins de deux heures.
- Et oui... il faut patienter.

Patienter. Mot antique. Concept disparu. Fossile linguistique.

Deux heures sans internet et nous voilà revenus à l'âge de pierre. Les gens redécouvrent leurs proches. Certains auraient même aperçu... des livres. D'autres ont été contraints de parler à leurs enfants. Des scènes d'une rare violence.

Parce qu'aujourd'hui, on ne craint plus les éléments. On craint le sablier de chargement.

Flash conscience - 23 h 57 : un peu de poésie extrait de "Les Échappées Silencieuses".

Entre deux averses, je m'évade à loisir,
Vers les champs silencieux pour goûter le plaisir.
La pluie incessante a bridé nos errances,
Compromettant souvent nos libres jouissances.

 Amal Djebbar

Illustration : Jean Béraud, Sur Les Grands Boulevards.

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