
par Mohamed Lamine Kaba
Lorsque la dissuasion perd toute crédibilité, le pouvoir recule sans l'admettre. C'est ce que font Trump et Netanyahou face à Khamenei.
Janvier 2026 restera gravé dans les annales des relations internationales comme un moment décisif sur le plan stratégique pour les États-Unis et Israël. Après des semaines de menaces martiales, d'ultimatums publics et de fuites soigneusement orchestrées concernant des frappes imminentes contre l'Iran, Washington et Tel-Aviv ont brusquement ralenti la cadence, ajusté leur position et adopté un discours de prudence, auparavant réservé aux périodes de faiblesse. Ce recul apparent ne relève ni de retenue morale ni d'une stratégie diplomatique calculée, mais de la confrontation avec une réalité géopolitique devenue incontrôlable.
L'enjeu dépasse ici le cadre de l'Iran et même du Moyen-Orient : il s'agit du choc entre une architecture de pouvoir héritée du XXe siècle et un monde qui, au XXIe siècle, refuse plus de se soumettre à cette architecture. La question centrale est donc la suivante : Trump et Netanyahou ont-ils reculé de leur plein gré ou parce que les rouages les entraînaient vers une défaite stratégique systémique ?
Cet article vise à démontrer que la capacité de nuisance du duo États-Unis-Israël dépend de facteurs internes à l'Iran, mais aussi de l'alignement des voisins immédiats de l'adversaire désigné.
En effet, la brutalité du renversement stratégique observé durant ce premier mois de l'année ne peut se comprendre qu'en déconstruisant le mythe sur lequel repose depuis des décennies la projection de la puissance américaine et israélienne au Moyen-Orient. Contrairement au discours officiel, relayé par les grands médias, la supériorité militaire occidentale ne s'est jamais fondée uniquement sur la qualité de l'armement, la sophistication technologique ou l'entraînement des troupes. Elle a surtout reposé sur un environnement régional permissif, sur la complicité, active ou passive, des voisins de l'adversaire désigné, sur l'infiltration des appareils de sécurité locaux et sur l'achat méthodique de loyautés internes. Lorsque cet écosystème fonctionne, la force devient presque secondaire. Lorsqu'il vacille, la machine de guerre révèle sa vulnérabilité structurelle.
Le précédent vénézuélien demeure très instructif à cet égard. Les opérations secrètes américaines visant Caracas ne reposaient jamais sur une invasion conventionnelle, mais plutôt sur la corruption ciblée d'officiers supérieurs, des promesses d'amnistie, l'asphyxie économique et la fragmentation interne du commandement militaire. Là où la trahison réussissait, l'influence américaine s'accroissait. Là où elle échouait, la puissance de feu se révéla inefficace. Ce modèle, transposé au cas iranien, s'est heurté à un mur. Non seulement l'appareil sécuritaire iranien a démontré, par la suite, une résilience idéologique et institutionnelle supérieure aux prévisions des stratèges occidentaux, mais surtout, le contexte régional a refusé de jouer son rôle traditionnel de caisse de résonance pour la stratégie américaine.
Le refus catégorique des voisins arabes de l'Iran de mettre leur territoire à disposition comme base arrière, plateforme logistique ou zone de projection aérienne marque un tournant historique. Ce refus n'est pas seulement idéologique ; il est aussi, de fait, rationnel. Les capitales du Golfe, traumatisées par les conséquences économiques, énergétiques et sécuritaires des guerres par procuration, ont compris qu'un conflit ouvert avec l'Iran serait long et incontrôlable. En gardant leurs distances, elles ont privé Washington et Tel-Aviv de ce qui constituait jusqu'alors leur atout majeur : la profondeur régionale. Sans cette profondeur, toute frappe devient un acte isolé, coûteux, politiquement risqué et stratégiquement stérile.
C'est dans ce vide opérationnel que se dessine le triangle Moscou-Pékin-Téhéran. Il ne s'agit ni d'une alliance idéologique ni d'un pacte militaire formel, mais d'une convergence d'intérêts fondamentaux. La Russie perçoit la stabilisation de l'Iran comme un rempart contre l'encerclement occidental et un levier dans sa confrontation mondiale avec l'OTAN, sachant que cette confrontation est également le seul élément déclencheur du conflit en Ukraine. La Chine considère l'Iran comme un carrefour énergétique et logistique essentiel à son projet eurasien, tout en cherchant de facto à neutraliser toute perturbation majeure des routes commerciales, notamment les nouvelles Routes de la Soie. L'Iran, quant à lui, a compris que sa survie ne dépend plus d'une confrontation asymétrique avec Washington, mais de son intégration dans un système de dissuasion indirecte et multipolaire.
Cette reconfiguration a profondément modifié l'analyse coûts-avantages de toute action militaire américaine ou israélienne. Une frappe contre l'Iran ne serait plus un message de domination, mais un déclencheur d'instabilité systémique multidimensionnelle, entraînant immédiatement des réponses asymétriques sur les plans économique, cybernétique et maritime, avec des répercussions tout aussi immédiates sur les marchés mondiaux et les équilibres énergétiques. Trump, malgré sa rhétorique de la force, demeure un acteur extrêmement sensible aux signaux économiques et aux risques de chaos incontrôlé ; c'est un négociateur qui place «Make America Great Again» (MAGA) et «America First» au cœur de tous ses slogans, et dont le mot d'ordre, lors de négociations ouvertes ou fermées, est «Je conclurai un accord». Netanyahou, politiquement affaibli et dépendant d'une dissuasion israélienne déjà surexposée, sait qu'une guerre régionale prolongée dépasserait les capacités d'absorption de son propre pays.
La vérité la plus troublante est que la puissance militaire américaine et israélienne, privée de soutien local, de complicités internes et de trahisons organisées, se révèle bien moins décisive qu'elle ne le prétend. La technologie ne remplace pas la géopolitique, et la supériorité militaire ne compense pas l'isolement stratégique. En janvier 2026, ce ne sont pas seulement les missiles iraniens qui ont stoppé Washington et Tel-Aviv, mais la prise de conscience que cette spirale infernale les menait vers un conflit qu'ils ne pouvaient ni contrôler ni gagner politiquement. Non seulement Trump et Netanyahou sont détestés par la majorité de leurs populations respectives, mais le monde entier se retourne contre eux.
Ce repli n'est donc ni un accident ni une pause tactique. Il constitue un aveu implicite : l'ordre unipolaire est révolu, et toute tentative de le ressusciter par la force produit désormais l'effet inverse. L'Iran n'a pas triomphé par la guerre, mais par la transformation même du champ de bataille. En contraignant ses adversaires à prendre conscience du véritable coût de l'escalade, il a déplacé le centre de gravité de la confrontation.
De toute évidence, le revirement de Trump et Netanyahou face à Khamenei n'est pas un signe de sagesse, mais le symptôme d'un monde devenu trop complexe pour être gouverné par de vieux réflexes. C'est l'une des preuves éloquentes que, dans le nouvel ordre mondial, le pouvoir ne se proclame plus, mais se négocie, se diffuse et se protège par l'équilibre des interdépendances. Ceux qui persistent à confondre intimidation et dissuasion découvrent à l'école de Washington et de Tel-Aviv, souvent trop tard, que la machine qu'ils ont mise en branle menace avant tout de les écraser eux-mêmes.
En conclusion, disons que dans ce système inversé, ce ne sont plus les cibles qui tremblent, mais ceux qui menacent.
source : China Beyond the Wall