04/02/2026 reseauinternational.net  5min #303798

 Epstein Files, le procureur général adjoint : « les images de mort, d'abus physiques et de blessures sont exclues des publications »

Le Monde du péché

par Laala Bechetoula

Il arrive un moment où la trahison ne vient pas de l'ennemi, mais du miroir.

Un moment où l'on ne peut plus accuser l'autre, le lointain, l'étranger, sans reconnaître que quelque chose s'est brisé au cœur même de ce que l'on prétendait défendre.

L'affaire Epstein appartient à ces moments-là.

Elle n'est pas un scandale parmi d'autres. Elle n'est pas une dérive regrettable dans un système sain. Elle est une révélation structurelle. Elle a mis à nu une architecture morale dont beaucoup, en Occident, préféraient ignorer l'existence - ou croire qu'elle ne concernait que les marges.

Epstein n'était pas un marginal. Il n'agissait pas dans l'ombre. Il circulait librement dans les lieux mêmes où se fabriquent les normes : cercles politiques, institutions financières, universités prestigieuses, médias, fondations dites humanistes. Il n'était pas toléré par défaut. Il était accepté, fréquenté, protégé.

Et lorsque tout s'est effondré, la réaction collective n'a pas été celle d'une société affrontant sa faute. Elle a été celle d'un système cherchant à sauver sa façade.

Isoler l'homme. Refermer le dossier. Préserver la structure.

C'est là que commence la trahison.

Car depuis des décennies, l'Occident se présente comme une référence morale. Il parle de droits humains, de protection de l'enfance, d'État de droit, de dignité universelle. Ces mots ont compté. Ils ont inspiré. Ils ont parfois servi de refuge symbolique à ceux qui croyaient encore qu'un ordre fondé sur des principes était possible.

L'affaire Epstein a montré que ces principes pouvaient être suspendus, non pas dans l'urgence ou l'exception, mais de manière organisée, durable, rationnelle - dès lors qu'ils menaçaient le pouvoir, l'argent ou la réputation.

Ce qui est apparu n'est pas seulement un crime. C'est une économie morale :

- où la richesse anesthésie la conscience,
- où l'influence neutralise la responsabilité,
- où la respectabilité institutionnelle protège mieux que la loi.

Ce n'était pas une faillite.

C'était un fonctionnement.

C'est dans ce contexte que la figure de Donald Trump a pris tout son sens pour beaucoup d'Occidentaux. Non pas comme une anomalie grotesque, mais comme une révélation brutale. Trump n'a pas détruit les valeurs occidentales. Il les a exposées sans filtre, débarrassées de leur langage policé.

Il a montré ce qui se passait lorsque la morale devenait négociable, lorsque la vérité devenait instrumentale, lorsque le pouvoir cessait même de faire semblant de se justifier autrement que par lui-même.

Ce qui a choqué, ce n'était pas tant ce qu'il faisait que le fait qu'il le fasse sans honte.

Beaucoup ont ressenti alors un malaise diffus : non pas parce que Trump était étranger au système, mais parce qu'il lui ressemblait trop.

L'affaire Epstein et l'ère Trump parlent la même langue. Celle de l'impunité organisée. Celle de la responsabilité différée. Celle d'un monde où la première question posée face à l'abus n'est jamais qui a souffert, mais qu'est-ce qui risque d'être perdu.

Alors, le langage se transforme.
Les crimes deviennent des «allégations».
La clarté devient «complexité».
L'urgence morale devient «respect des procédures».

Ces notions sont légitimes en soi. Mais utilisées ainsi, elles ne protègent plus les victimes : elles protègent le système.

Au fond, il ne s'agit pas de sexualité. Il s'agit de limites.

Une civilisation qui a fait de la liberté une valeur absolue, sans contrepoids, finit par perdre la capacité de distinguer l'émancipation de la prédation. Lorsque le désir devient souverain et que toute retenue est suspecte, les plus vulnérables ne sont plus protégés par principe - mais par hasard.

C'est ici que la fracture devient irréversible.

Car le même mécanisme observé avec Epstein - gestion de l'indignation, suspension des normes, hiérarchisation implicite des vies - s'est déployé à une échelle infiniment plus large.

À Gaza.

Ce qui s'y déroule n'est pas une «crise humanitaire».

Ce n'est pas un excès tragique, ni une dérive regrettable de la guerre.

C'est un génocide de longue durée - cumulatif, méthodique, normalisé - rendu possible et durable par des structures de pouvoir occidentales qui continuent de proclamer les droits humains tout en organisant leur exception.

Les images sont là. Les chiffres sont là. Les corps sont là.
Et pourtant, le langage se fige, s'adoucit, se dérobe.
Ici encore, le droit international devient conditionnel.
Ici encore, la morale s'aligne sur l'intérêt.
Ici encore, certaines vies pèsent moins que d'autres.

Pour beaucoup d'Occidentaux attachés sincèrement aux valeurs qu'on leur a enseignées, c'est là que naît le sentiment de trahison.

Non pas parce que l'Occident serait imparfait - aucune civilisation ne l'est - mais parce qu'il exige des autres ce qu'il refuse de s'appliquer à lui-même.

Gaza n'est pas une anomalie.
Elle est la preuve finale.
Elle montre que le problème n'est pas un manque d'information, mais un choix.
Un choix de hiérarchiser l'humanité.
Un choix de gérer le mal plutôt que de le nommer.
Le «Monde du péché» n'est pas une invective. C'est un constat :
un monde où l'injustice n'est pas éradiquée, mais administrée ;
où le scandale n'est pas une rupture, mais un coût ;
où les valeurs survivent surtout comme langage, plus comme boussole.
Il ne s'agit pas de condamner l'Occident de l'extérieur.
Il s'agit de lui parler depuis ses propres promesses.
Car une autorité morale ne disparaît pas quand elle est critiquée.
Elle disparaît quand elle devient sélective.
Et l'histoire, elle, ne se laisse pas convaincre par les communiqués.

 Laala Bechetoula

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