
par Mohamed Lamine Kaba
La domination ne survit jamais par la seule force ; elle se perpétue avant tout par le savoir qui la justifie.
L'attaque de l'aéroport de Niamey dans la nuit du 28 au 29 janvier 2026 ne peut être appréhendée à travers les catégories analytiques conventionnelles employées par les centres occidentaux de production de savoir stratégique. Loin d'être un simple incident sécuritaire, elle s'inscrit dans un régime de vérité historiquement construit, au sein duquel l'Afrique est perçue comme un espace de déficit, de pathologie et d'exception permanente. Depuis la rupture de souveraineté du Niger le 26 juillet 2023, ce régime discursif s'est réactivé avec une intensité particulière, révélant moins une préoccupation pour la sécurité régionale qu'une panique épistémique face à la perte de contrôle interprétatif. La question fondamentale n'est donc pas celle de la stabilité du Niger, mais plutôt celle de la violence cognitive exercée par les cadres analytiques occidentaux incapables de concevoir une souveraineté africaine libre de toute tutelle.
Cet article se déploie à partir de cette question centrale. Il commencera par déconstruire les fondements épistémologiques du discours sécuritaire occidental, démontrant comment ce discours produit l'insécurité même qu'il prétend diagnostiquer. Il analysera ensuite comment l'attaque de Niamey s'inscrit dans une recomposition plus large des rapports de force post-Françafrique, révélant la crise des mécanismes d'intervention et de leurs relais régionaux. Enfin, l'article soulignera la portée doctrinale et politique des déclarations publiques du Niger, non comme une simple réaction circonstancielle, mais comme un moment de rupture cognitive, où la souveraineté africaine est redéfinie face à un ordre international qui perd sa légitimité interprétative.
L'épistémologie occidentale de la sécurité est une science de la hiérarchisation
Les études de sécurité dominantes, institutionnalisées dans l'espace euro-atlantique depuis les années 1990, reposent sur une prétention à l'universalité qui masque mal leurs racines historiques, idéologiques et impériales. Elles produisent une cartographie morale du monde où la sécurité est de facto un attribut naturel des centres occidentaux, tandis que l'insécurité est de jure attribuée aux périphéries postcoloniales comme une essence quasi anthropologique. Dans ce cadre, la violence qui frappe un État africain n'est jamais envisagée comme le produit d'un ordre mondial asymétrique, mais plutôt comme la confirmation d'une incapacité locale à gouverner.
Cette épistémologie opère par naturalisation. Elle occulte les conditions historiques qui ont engendré l'insécurité, notamment la militarisation massive du Sahel entre 2013 et 2022, période durant laquelle la présence occidentale, loin de neutraliser les groupes armés, a contribué à leur expansion territoriale. L'échec de ce paradigme n'a jamais été théorisé comme tel. Il a été instrumentalisé, imputé aux sociétés africaines et recyclé pour légitimer la persistance des interventions. Les principales interventions françaises de janvier 2013 à décembre 2022, en particulier les opérations antithétiques de Serval (janvier 2013), Barkhane (août 2014 - novembre 2022) et Takuba (mars 2020 - juin 2022), illustrent clairement cette dynamique.
Niamey : Quand la souveraineté devient une anomalie théorique aux yeux de Paris et de ses alliés locaux
Dans ce cadre cognitif, la souveraineté nigérienne ne peut être considérée comme une norme politique. Elle devient ainsi une anomalie théorique, un élément perturbateur pour le savoir occidental habitué à concevoir l'Afrique comme un espace de gouvernement indirect, un glissement vers le style d'administration appliqué par le Royaume-Uni à ses colonies durant l'ère coloniale : le gouvernement indirect. L'attaque de l'aéroport de Niamey est alors immédiatement intégrée à un récit préconçu, où la violence est interprétée non comme une résistance à un ordre hérité, mais comme une sanction quasi automatique contre toute tentative d'autonomie stratégique.
Ce changement est fondamentalement épistémique. Il ne repose pas sur des faits, mais sur un cadre interprétatif qui transforme toute violence subie par un État africain émancipé en preuve de son illégitimité. Le Niger n'est jamais analysé comme un sujet politique en transition post-dépendance ayant débuté le 26 juillet 2023, mais comme un espace à évaluer, à apprécier et à juger selon des normes définies ailleurs et pour d'autres trajectoires historiques.
La violence symbolique du discours sécuritaire occidental
La critique postcoloniale nous permet de nommer ce qui est souvent rendu invisible : la violence symbolique du discours. En caractérisant implicitement la violence comme endogène, en la dissociant de ses causes structurelles globales, le savoir sécuritaire occidental, strictement aligné sur la position entièrement congénitale et condescendante de Paris, contribue à une abdication systémique de responsabilité. Il exonère les structures de pouvoir qui ont engendré l'instabilité régionale et reporte la charge morale sur les États mêmes qui cherchent à s'en extraire.
Dans ce contexte, l'attaque de Niamey devient un outil discursif. Elle sert à rétablir une hiérarchie normative où l'Occident dans son ensemble, et la France en particulier, conserve le monopole de la rationalité sécuritaire, tandis que l'Afrique est reléguée à un rôle d'apprentissage perpétuel. Cette opération n'est pas neutre. Elle constitue une tentative de reconquête symbolique d'un espace politique que la souveraineté nigérienne a précisément arraché à cette domination cognitive.
Du message de circonstance aux mots d'honneur du général Abdourahamane Tiani
Dans ce contexte, le président nigérien Abdourahamane Tiani a réagi à l'attaque en adressant un message clair à ses homologues régionaux et aux acteurs occidentaux perçus comme soutenant indirectement les forces mercenaires. Dans ses déclarations, il a souligné que « l'aéroport est la cible d'une tentative d'infiltration par des mercenaires télécommandés », révélant ainsi la dimension extérieure de l'attaque. Il a ensuite élargi son message, affirmant avec force : «Nous rappelons aux commanditaires de ces mercenaires, notamment Emmanuel Macron, Patrice Talon et Alassane Ouattara, que nous les avons assez entendus aboyer et qu'ils doivent, à leur tour, se préparer à entendre notre rugissement».
Ces remarques, formulées dans le contexte immédiat de la crise, ne constituent pas une provocation gratuite, mais une prise de position de souveraineté. Elles soulignent le rejet par le Niger de tout discours extérieur qui tenterait de transformer les violences subies en une critique implicite de sa capacité de décision, et elles réaffirment que la souveraineté africaine s'exprime pleinement dans sa capacité à nommer et à contester les responsabilités extérieures.
Le Niger comme sujet épistémique pour la décolonisation de la sécurité
Ce que révèle fondamentalement l'événement de Niamey, ce n'est pas une fragilité nigérienne, mais une crise profonde des cadres téléologiques occidentaux de compréhension du monde postcolonial. Incapables d'admettre que la sécurité puisse être conçue, définie et produite en dehors de leur matrice normative, ces cadres réagissent par la disqualification, l'alarmisme et la pathologisation.
À l'inverse, le Niger apparaît comme un sujet épistémique émergent, engagé dans un processus de redéfinition de la sécurité fondé sur ses propres priorités, ses alliances choisies et son interprétation souveraine des menaces. Loin d'être exceptionnelle, cette approche s'inscrit dans une dynamique historique plus large de décentralisation du pouvoir cognitif occidental, et notamment français, où d'anciennes périphéries revendiquent le droit de produire leur propre savoir stratégique.
La crise n'est pas une question de sécurité, mais de cognition
L'attentat contre l'aéroport de Niamey ne crée pas une crise au Niger. Il crée une crise au sein d'un ordre épistémologique occidental, et plus particulièrement français, incapable de survivre à la pluralisation des souverainetés. Il révèle la persistance d'une mentalité sécuritaire héritée du colonialisme, selon laquelle l'Afrique ne peut être stable que si elle est administrée, surveillée ou «corrigée».
La véritable rupture amorcée en 2023 n'est donc pas seulement géopolitique, mais aussi épistémologique. En affirmant sa souveraineté, le Niger ne se contente pas de contester des intérêts matériels ; il remet en cause un monopole du sens. Et c'est précisément cette contestation, plus humiliante encore que les réalignements militaires, qui explique de facto la violence discursive, symbolique et politique qui l'accompagne.
On a l'impression que les épistémologues occidentaux de la politique de sécurité africaine ignorent totalement l'amélioration progressive du climat sécuritaire dans la zone de l'Alliance des États du Sahel (AES) depuis le retrait des forces d'occupation occidentales, notamment françaises, avec pour effet immédiat l'arrivée simultanée de partenaires et d'instructeurs chinois et russes, ou qu'ils l'ignorent tout simplement.
source : China Beyond the Wall