01/02/2026 reseauinternational.net  4min #303525

La jeunesse du vide - Volet I

par Amal Djebbar

Plusieurs histoires vont jalonner cette chronique. Des histoires ordinaires, presque banales, mais qui disent beaucoup de notre époque. Elles parlent d'errance, d'immaturité, de solitude aussi. D'une jeunesse qui avance vite, trop vite parfois, sans toujours mesurer le poids de ses choix. Une jeunesse connectée à tout, sauf à la réalité.

Ces récits observent des vies en construction, prises entre le flou, l'urgence et l'absence de repères.

Premier cas : 18 ans et déjà dépassée

Jeune fille, 18 ans. Enceinte pendant des mois sans le savoir. Pas de suivi médical, pas de gynécologue, pas d'encadrement. Voilà ce que produit une France périphérique abandonnée. Une gamine encore, plus marmotte qu'adulte, qui traverse sa grossesse dans l'insouciance totale.

À la naissance du bébé, la réalité la rattrape violemment. Elle craque. Non pas à cause des nuits, le nourrisson est calme, mais parce qu'elle ne supporte pas ce rôle qu'elle ne sait pas endosser. Mais faute d'un tout, elle y a été contrainte.

Aujourd'hui, l'enfermement devient insoutenable. La maison se transforme en cage. Elle suffoque et exige de son compagnon qu'il quitte son travail, pour qu'elle, elle, puisse aller «travailler à sa place». Comme si la vie se réglait par un simple échange de rôles, comme si les responsabilités, les sacrifices et les conséquences n'existaient pas. Le monde réel, lui, ne prend pas de congé pour accommoder les frustrations.

Les faits sont là. Une certaine jeunesse s'engage dans des situations dont elle ne mesure ni l'ampleur ni la difficulté. Elle avance à l'aveugle. Et lorsque la réalité se durcit, lorsque l'effort devient constant, beaucoup lâchent. Ils abandonnent. Ils quittent le navire.

Deuxième cas : La poésie ne paie pas le loyer

Jeune homme, 21 ans. Bon élève, travailleur, scolarisé dans un lycée privé. Il avait de l'ambition, même une ambition dévorante. Des études universitaires entamées avec sérieux, la promesse d'un avenir tracé. Et puis, brutalement, la réalité le percute.

Il arrête ses études. Il s'engage dans l'armée. Il y tient un peu plus d'un an avant de décrocher. Trop dur, trop exigeant. Trop violent aussi. Trop raciste à son goût, enfant des îles, devenu étranger à certains regards. Le corps encaisse, mais l'esprit cède. Un burn-out précoce, une désillusion massive. Il s'arrête. Alors, il se reconvertit. Il se forme à autre chose. La logistique. Devenir chauffeur lui paraît plus réaliste que poursuivre des études. Choisir la survie plutôt que l'ambition. Un talent mis de côté. Peut-être gâché.

Pourtant, ce jeune homme a des rêves plein la tête. Il pourrait être styliste : son sens du vêtement est instinctif, presque évident. Il veut aussi être chanteur-compositeur. C'est là que tout s'ouvre. Dans ces moments suspendus qu'il partage avec ses amis musiciens, il touche enfin au bonheur. Le seul, peut-être. Mais la vie ne se nourrit pas de rêves. Elle exige de l'argent. Une grosse kichta, comme ils disent. Une liasse de billets pour avancer, survivre, satisfaire des besoins devenus urgents, des désirs devenus pressants.

Lui, il a le verbe. La poésie au bout des doigts. Il sait transformer sa douleur en chansons. Il écrit juste, il écrit vrai. Mais personne n'écoute. Sa voix se perd dans le vacarme du monde. Invisible pour tous, ou presque.

Sauf pour moi.
Moi qui le vois, de loin, avancer dans l'enfer de la vie. Avec quelques fausses notes, oui. Mais le cœur encore chargé d'espoir. Et déjà saturé de désespoir.

Ces deux histoires n'en sont pas vraiment deux. Ce sont les faces d'une même pièce. Deux jeunesses prises de court par la réalité, projetées trop tôt dans des rôles qu'elles n'ont ni choisis ni appris à porter. D'un côté, une maternité subie. De l'autre, des rêves étouffés par la nécessité de survivre. Dans les deux cas, la même chute : celle du fantasme face au réel.

Ils ne manquent pas de sensibilité, ni d'intelligence, ni même de volonté. Ils manquent de repères, de temps, de soutien. On leur a vendu l'idée que tout était possible, sans jamais leur apprendre que tout a un prix. Que la vie ne pardonne pas l'improvisation. Que rêver ne suffit pas quand il faut tenir debout.

Ces jeunes avancent à tâtons, se cognent aux murs, se relèvent parfois, s'effondrent souvent. Ils ne sont ni totalement coupables, ni totalement victimes. Ils sont le produit d'un monde pressé, exigeant, brutal, qui demande de la maturité sans jamais la transmettre.

Les premiers naufrages sont posés sur la table. D'autres suivront.

D'autres histoires.
D'autres visages.

La chronique continue.

 Amal Djebbar

Illustration : Gustave Doré, Misérables sur le pont de Londres, première planche, estampe (État unique) / Gustave Doré, 1873.

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