• Alexandre Douguine définit la situation de la Russie face aux derniers événements qui ont fracassé et fragmenté l'Occident. • Selon lui, la Russie est désormais seule face à "cinq Occidents" (et nous dirions face à six Occidents" si nous adoptions sa façon de voir). • Le philosophe russe décrit assez justement une situation générale du monde affreusement torturée et écrasée par des événements insaisissables et défilant à la vitesse de l'éclair. • Bien entendu, ce qu'il décrit, plutôt à la façon de Dostoïevski, c'est bel et bien la GrandeCrise.
Alexandre Douguine, un de nos interlocuteurs favoris, a donné une grande interview pour la nouvelle année à l'émission 'Escalation' de TV-Sputnik. Cette interview est reprise en traduction française sur 'euro-synergies.hautetfort.com'. Cette interview porte principalement sur le comportement et la politique étrangère des USA avec Trump à sa tête, notamment mais pas seulement pour ses rapports avec la Russie, et d'une façon différente pour ses effets sur l'Occident perçu lui-même comme un ennemi de la Russie par Douguine.
Il faut noter cela : il y a trois ans, deux ans et même un an, le centre d'une telle interview eût été le conflit en Ukraine. Il figure bien entendu dans l'interview, mais il est subsidiaire, comme les autres thèmes, à l'action des USA et au comportement de Trump. La situation américaine et la situation de l'américanisme sont ainsi devenus le centre du chaos mondial qui ne cesse de s'étendre et de s'aggraver. Il faut bien avoir à l'esprit que les USA sont aujourd'hui bel et bien menacés d'une guerre civile ( Minnesota & le reste), ce qui implique, - c'est notre thèse depuis des années, - que le véritable point de rupture du Système et le centre explosif de la GrandeCrise sont la situation américaine et de l'américanisme jusqu'à leur effondrement.
Note de PhGBis : « Comme PhG le rappelle régulièrement pour ne pas trop se perdre de vue dans son miroir des vanités, nous avons des textes qui rappellent régulièrement, - celui-ci en fait office également, - ce que nous écrivions dans ce sens il y a déjà très longtemps : par exemple le 5 février 2009 et le 14 octobre 2009, - et d'ailleurs rapprochés à cette date parce que, pour nous qui sommes des braves à la mémoire longue, " 2009 [à cause de] la crise boursière de 2008-2009 [qui] nous avait paru être le dernier avatar contrôlé par des réflexes pavloviens des cerveaux reptiliens de Wall Street pour sauver l'américanisme et le Système"... »
Douguine, qui est un métaphysicien convaincu que la métaphysique s'active et se nourrit aujourd'hui régulièrement et directement aux événements en-cours du monde, s'intéresse évidemment et logiquement au sort de l'Amérique confié à plusieurs forces folles (Trump est la plus explosive, - super-hyperfou si l'on veut, - mais celles des démocrates en surpuissance de surenchère et du wokenisme le sont à peine moins, - hyperfous suffira).
Douguine a une idée intéressante et qui rencontre bien la logique du bon sens et de l'observation maîtrisée : l'Occident est en train d'exploser en, plusieurs forces faisant partie de la même sphère mais s'opposant déjà avec une rage d'autant plus grande qu'elle est celle de l'illusion trahie et de l'amour déçu. Ainsi Douguine distingue-t-il cinq Occidents et non plus un seul sous le magistère US ; - et l'on peut supposer avec toutes les raisons du monde que les déboires américanistes sont pour beaucoup dans cette désintégration. Nous donnons ici la liste de ces "5", extrait du très long texte, et cette citation nous permettant de mieux situer le propos.
« Le premier Occident, c'est Trump lui-même. Il déclare: "Je suis l'Occident, et tous les autres ne sont que des décors". Il se comporte comme un cow-boy prêt à «bombarder» tout le monde - ennemis et alliés - sans reconnaître personne comme un sujet souverain. Pour lui, seul le président américain existe; tous les autres ne sont personne.» Le second Occident, c'est l'Union européenne. Elle a soudain découvert qu'elle n'est même plus un «partenaire mineur». L'UE a été dépouillée de toute subjectivité solide, politiquement, elle est effectivement castrée. Pour les élites européennes habituées à une admission formelle dans le «club des hommes», cela a été un choc absolu. On leur a dit franchement: votre opinion sur l'Ukraine ou le Groenland n'intéresse personne.
» Le troisième, c'est l'Angleterre. Elle se trouve dans une position étrange: apparemment proche des États-Unis, mais frappée par les tarifs de Trump à cause de ses critiques sur l'accord du Groenland. La Grande-Bretagne n'est plus le chef d'orchestre de l'UE (forcément, après le Brexit), mais ce n'est pas non plus une marionnette américaine. C'est un acteur autonome, à part entière.
» Le quatrième groupe rassemble les restes du mondialisme. Il s'agit du "deep state" aux États-Unis, des démocrates, qui regardent Trump avec horreur, réalisant qu'ils sont les prochains sur la liste pour une purge. Leurs représentants restent puissants dans les structures européennes et britanniques, et ils continuent de parler de domination mondiale, même si le sol se dérobe sous leurs pieds. Même Macron parle déjà de quitter l'OTAN, et Merz envisage un rapprochement avec la Russie, ayant saisi l'ampleur des pertes.
» Enfin, le cinquième Occident, c'est Israël: un petit pays qui se comporte comme s'il était le centre du monde. Avec une frénésie toute messianique, Netanyahu construit un «Grand Israël», utilisant des méthodes extrêmement brutales et forçant tout le monde à l'aider. Il s'avère qu'Israël n'est pas une avant-garde occidentale, mais une force qui, à bien des égards, contrôle l'Amérique elle-même à travers des réseaux pro-israéliens. »
Douguine s'attarde moins (ou pas du tout, à vrai dire) à la situation interne en tant que telle aux USA, dans doute par pur réflexe de géopoliticien russe respectant les souverainetés. On lui pardonnera parce que les choses vont si vite. Il est temps, d'un jour à l'autre, d'envisager que cette situation, concentrée autour de la ville de Minneapolis et de l'État du Minnesota soit prise très au sérieux, car il s'agit bel et bien d'un "sixième Occident" en cours de fabrication, et peut-être le plus grave de tous.
Au reste, Douguine lui-même relève la rapidité inouïe des événements et des changements fondamentaux en relevant, à propos de l'Europe à laquelle il s'attarde énormément, toutes ces choses qui étaient impensables il y a six mois et qui se déroulent aujourd'hui, le plus souvent sous les yeux aveuglés de la majorité, et sous les yeux affolés des 'Happy Few' ('Happy', c'est à voir). On cite ici le passage où il fait part de cet aspect de l' événement extraordinaire en cours partout dans le monde, qui constitue d'ailleurs et à nos yeux, l'événement fondamental, ce qui fait l'essentiel de notre situation selon des manipulations supra-humaines auxquelles nous ne pouvons rien, ni freiner, ni participer, ni implorer... "Vous l'avez voulu vous l'avez eu, savourez maintenant", semblent nous dire le Ciel et les dieux, en se dissimulant à peine, si pas du tout oui, de l'ironie de leur sentiment.
« Vous savez, il y a un an, un an et demi - voire quelques mois -, si nous avions commencé à parler sérieusement de la question que les États-Unis soulevaient au sujet de l'annexion du Groenland, cela aurait semblé si irréaliste que même les penseurs géopolitiques les plus avant-gardistes auraient qualifié cela d'impossible.» Imaginer que l'Europe se prépare d'abord à se battre contre l'Amérique pour le Groenland, puis que cette détermination ne durerait pas plus d'une semaine, se soldant par un recul - cela aurait été inconcevable l'automne dernier. Nous rêvions encore que l'Europe disposait d'au moins une certaine souveraineté.
» Aujourd'hui, les Européens se trouvent dans des conditions totalement nouvelles, qui, à bien des égards, sont choquantes. »
Voici donc l'Interview de Douguine. Il termine par quelques mots sur la situation de la Russie, sure la politique qu'elle doit suivre. Pour lui, la Russie est seule, contre un ennemi multiple, dont elle ne sait lequel est le plus dangereux et le plus fourbe, - et c'est vraiment une tragédie russe de plus. De ce point de vue de la "tragédie russe", nous dirions que Douguine est plutôt de la tendance-Dostoïevski que de la tendance-Tolstoï.