24/01/2026 ssofidelis.substack.com  10min #302711

 Carney déclare la mort de «l'Ordre fondé sur des règles»

La monstrueuse confession de Mark Carney

Par  Nate Bear, le 22 janvier 2026

Mark Carney, le Premier ministre canadien, est monté sur scène à Davos pour admettre que le monde libéral est complice de violations du droit international, de crimes de guerre et d'atrocités de masse, mais que l'Occident s'en est accommodé tant que la brutalité de l'empire lui profite.

Son discours a été encensé par l'establishment libéral et les médias traditionnels, qui y ont vu le nouveau héros susceptible de redonner un sens au monde.

Les élites présentes dans la salle lui ont réservé une standing ovation. De nombreux médias, dont le New York Times et le Guardian, l'ont qualifié de "réalisme sans concession" et l'ont reproduit dans son intégralité.  Le  Financial Times l'a qualifié d'"opportun et audacieux", témoignant d'un "véritable leadership".

Un discours qui  vaut vraiment le détour.

Mais pas pour les raisons vantées par les élites libérales.

Il vaut surtout la peine d'être lu pour le contenu de ces aveux. Il reconnaît que l'idéologie du centrisme libéral est d'un cynique et d'un égoïsme effarants, que ses valeurs sont une imposture et que sa rhétorique n'est conçue que pour manipuler. Il reconnaît également que l'ordre international fondé sur des règles n'est qu'un mensonge et que la gouvernance néolibérale occidentale repose sur une hypocrisie crasse.

Dans le passage le plus révélateur, Carney déclare que :

"Pendant des décennies, des nations comme le Canada ont prospéré grâce à ce que nous appelions l'ordre international fondé sur des règles. Nous avons rejoint ses institutions, défendu ses valeurs et tiré profit de sa pérennité. Grâce à lui, nous avons pu mener des politiques étrangères sous ses auspices.

"Mais nous savions que l'histoire de cet ordre international était largement fausse. Nous savions que les plus forts s'en affranchissent lorsque cela leur convient. Nous savions que les règles commerciales sont appliquées de manière asymétrique. Nous savions également que le droit international est appliqué avec plus ou moins de rigueur selon l'identité de l'accusé ou de la victime.

"Cependant, cette fiction s'est avérée utile. L'hégémonie américaine a notamment contribué au financement du bien collectif : une navigation maritime sécurisée, un système financier stable, une sécurité collective et un soutien au règlement des différends".

Alors, par où commencer ?

D'abord, l'affirmation selon laquelle l'Occident a mené une "politique étrangère fondée sur des valeurs" dans le cadre d'un "ordre international fondé sur des règles" parce que les États-Unis ont protégé cet ordre n'est qu'une vaste blague, à moins que vos valeurs ne se résument aux changements de régime, aux invasions et aux tueries de masse. Si tel est le cas, alors oui, avoir les États-Unis de son côté a certainement aidé à atteindre ces objectifs. Le Canada n'est d'ailleurs pas étranger aux aventures impériales, ayant participé à de nombreux actes de barbarie au cours des dernières décennies, notamment en prenant part aux invasions de l'Afghanistan et de la Libye.

Il affirme ensuite, et c'est un point central, que l'histoire de l'ordre fondé sur des règles n'est qu'une fiction, comme il l'appelle à juste titre, qui ne s'est appliquée que de manière sélective (ou "asymétrique", comme il le dit par euphémisme). Cependant, il affirme que cette fiction s'est avérée utile, car "l'hégémonie américaine a contribué au bien collectif".

En d'autres termes, nous nous sommes rendus coupables de bien des crimes. Mais avec des contreparties.

De bonnes grosses contreparties bien néolibérales. Des cargos remplis de richesses. Des économies financiarisées qui ont redirigé ces richesses vers les plus puissants.

Nous avons hérité d'institutions économiques néolibérales comme le FMI et la Banque mondiale, qui ont garanti l'hégémonie occidentale et ont détourné toutes ces ressources vers le Nord, au détriment du Sud. Ce sont les "procédures de règlement des différends" auxquelles il fait référence.

Ce ne sont pas des aveux héroïques. Ce sont des aveux sidérants. Monstrueux et dépravés.

En substance, il dit que

"nous avons pris part à un ordre impérial corrompu, basé sur l'hypocrisie, mais nous l'avons fait parce que, d'un point de vue transactionnel, cela nous convenait. Nous avons participé à un génocide pour en tirer profit".

Le message ne saurait être plus clair. Pourtant, ces propos ont été acclamés pour leur courage plutôt que critiqués pour la dépravation qu'ils exposent.

Maintenant, peut-être pourrait-on qualifier les propos de Carney d'audacieux, si toutefois le remède préconisé s'était montré à la hauteur de son audace.

On pourrait soutenir ce diagnostic sans concession si ses recommandations avaient été tout aussi intransigeantes.

Mais ce n'était pas le cas.

L'analyse qu'il a présentée se résume à dire : "Voici le nouveau scénario, identique à l'ancien". Après son diagnostic percutant d'un ancien ordre brisé, il a exposé comment le Canada est en train d'établir un nouvel ordre. Ce qu'il a ensuite déclaré ne relève que du néolibéralisme recyclé :

"Un partenariat stratégique global avec l'UE, de nouveaux accords européens en matière logistique et de Défense. Douze autres accords commerciaux et de sécurité sur quatre continents, la mise en œuvre d'un commerce plurilatéral, un nouveau bloc commercial de 1,5 milliard de personnes, des accords de libre-échange avec l'Inde, l'ASEAN, la Thaïlande, les Philippines et le Mercosur".

Revenant sur le nouveau monde que le Canada serait en train d'élaborer, M. Carney a affirmé avoir

"réduit les impôts sur les revenus, les profits et les investissements des entreprises, supprimé toutes les restrictions fédérales au commerce inter-provinces, engagé un trillion de dollars d'investissements dans l'énergie, l'intelligence artificielle, les minéraux essentiels et les nouveaux corridors commerciaux, et doublé les budgets de Défense".

Un avenir véritablement visionnaire, avec moins d'impôts, plus d'armes, de chars, de mines et de néolibéralisme mondial ! Bienvenue à bord !

Et pas l'ombre d'une allusion à la catastrophe écologique, ni aux conséquences qu'aura la position du Canada, superpuissance énergétique  telle qu'il l'a décrite, sur des milliards de personnes condamnées à un avenir toujours plus invivable.

Puis, d'un coup, il a déclaré :

"Nous devons affronter la vérité... et cela signifie construire ce en quoi nous prétendons croire... créer des institutions et des accords qui fonctionnent comme décrit... construire quelque chose de mieux, de plus fort, de plus juste".

Mais nous savons qu'il ne s'agit là que de rhétorique. Que cela n'aura aucune conséquence concrète.

Et encore moins abandonner l'exploitation du pétrole.

Ni respecter les communautés autochtones dont les terres et les communautés ont été  détruites par l'exploitation des sables bitumineux.

Le Canada ne réévaluera pas non plus son  accord commercial de 2019 avec Israël.

Et nous savons que les quarante-neuf Canadiens connus pour avoir participé au génocide de Gaza ne seront pas non plus inquiétés.

L'annexe de l'empire

Ces trois dernières années, le ministère canadien de la Défense a attribué près de 300 contrats d'une valeur de 19 milliards de dollars à des entreprises américaines d'armement.

Malgré les discours virulents de Carney sur l'hégémonie américaine et sa volte-face vis-à-vis de ses alliés, nous savons qu'il continuera d'acheter pour des milliards de dollars de matériel de guerre américain.

Malgré ses grandes déclarations, nous savons que les intérêts de l'Amérique du Nord ne courent aucun risque.

Nous savons que le Canada ne mettra pas fin à ce commerce d'armes bilatéral avec l'empire, qui lui permet de vendre chaque année pour 4,4 milliards de dollars aux États-Unis.

Nous savons aussi que le Canada ne tournera pas le dos à son plus gros acheteur de pétrole et ne renoncera pas à exporter  quatre millions de barils par jour vers les États-Unis.

Nous savons que le Canada n'annulera pas  l'accord récemment révisé qui facilite la coopération transfrontalière avec l'ICE.

Nous savons que le Canada ne se retirera ni du NORAD [North American Aerospace Defense Command, organisation américano-canadienne dont la mission est la surveillance de l'espace aérien nord-américain], ni du dispositif de partage de renseignements en temps réel et constant avec les États-Unis.

Selon Carney, l'effondrement du droit international incite les pays à

"multiplier les options de garanties de souveraineté autrefois fondée sur des règles, et désormais axée sur la capacité à résister aux pressions extérieures".

Une fois encore, voilà une déclaration sélective et contradictoire.

La souveraineté, comme il l'a admis quelques minutes plus tôt, n'a jamais été "fondée sur des règles", mais sur la puissance militaire. Et nous savons qu'il ne pense pas non plus que les ennemis de l'empire devraient protéger leur souveraineté par la puissance militaire ou l'arme nucléaire.

Le discours de Carney a tenu lieu de véritable cours magistral sur l'art d'éviter d'assumer la responsabilité de son rôle et de celui de l'Occident dans l'application sélective et l'effondrement du droit international.

Un cours magistral de tours de passe-passe rhétoriques, présenté comme une nouvelle vision d'avenir, mais qui ne fait que reprendre les principes fondamentaux de l'impérialisme mondial et du néolibéralisme.

Carney a été acclamé comme le porte-parole de la vérité, mais il n'a rien révélé que nous ne sachions déjà.

Son discours aurait pu être délivré n'importe quand au cours des cinq, vingt ou même soixante-dix dernières années.

Ce à quoi nous assistons aujourd'hui ne présente rien de nouveau sous le soleil. Seuls les gestionnaires technocratiques de l'ordre mondial le perçoivent ainsi, car l'empire a pour la première fois retourné ses armes contre lui-même.

Et pourtant. Et pourtant.

Voir un leader néolibéral exprimer haut et fort, devant un public d'élites, une vision du monde anti-impérialiste, standard depuis plusieurs décennies, n'est pas anodin.

Ces propos génèrent une tension salutaire, accentuent les contradictions au sein du système, et leur confèrent une plus grande visibilité.

Carney a déclaré que l'ordre international fondé sur des règles n'est qu'une fiction. Sur ce point, il a raison.

Mais Carney incarne lui-même la fiction qu'il ne mentionnera jamais, parce qu'il ne la perçoit pas.

Cette fiction selon laquelle un banquier d'investissement néolibéral présidant un organe essentiel de l'empire serait en mesure de lui porter un coup fatal.

Si Carney cherchait vraiment à remettre en cause l'hégémonie américaine, il cesserait de coopérer avec la Gestapo de son côté de la frontière, de vendre et d'acheter des milliards d'armes, de détruire les terres indigènes pour le pétrole qu'il vend à l'hégémon. Il romprait les alliances militaires et cesserait de signer des accords commerciaux néolibéraux au profit de l'empire.

Mais il ne le fera pas, car Carney n'est pas sincère.

Carney ne s'attaque pas à l'ancien ordre, il cherche plutôt à le préserver de Trump.

Le discours de Carney ne constitue donc qu'une tentative de sauver le néolibéralisme de ses propres excès. Une tentative de protéger le néolibéralisme de lui-même.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 ssofidelis.substack.com

newsnet 2026-01-24 #15345
Carney ne s'attaque pas à l'ancien ordre, il cherche plutôt à le préserver de Trump.