22/01/2026 dedefensa.org  12min #302589

Métapolitique de la culture

 Journal dde.crisis de Philippe Grasset  

22 janvier 2026 (15H45) - Nous allons vous présenter un texte dont nous savons rien précisément sur tous les attributs de sa fabrication, mais dont nous apprécions le sens comme exceptionnel dans notre époque, c'est-à-dire conforme à ce que nous jugeons être le meilleur du sens des choses. Or, pour nous comme pour moi, ce qui compte dans un texte c'est ce qu'il dit à notre esprit. Peu m'importe qu'il soit le produit d'un complot, d'une cabale, d'un schisme ou d'un dessein impie, d'un banni ou d'un Empereur-philosophe ; si le texte est bon comme j'entends "être bon", s'il reprend ce qui m'est cher dans mes orientations profondes et les éclaire, je prends ! Quant à l'auteur et à la couleur du temps comme à l'avis des 'fact-chekers' et des censeurs de l'Europe-UE, - un seul mot : caltez volailles !.

Ce texte est publié par un site dont je ne connais rien et dont, pour l'instant, avant la publication de ce texte, je ne veux rien savoir. Il ne dit rien de faux ou de faussaire dans les faits puisqu'à part une date et une réunion qui sont connues de tous, ainsi qu'une personne que l'on connaît bien et dont le métier est la relation avec le public, il n'y a aucun fait qui puisse être manipulé. En plus, enfin, il correspond tout à fait à la tendance qu'il décrit par rapport aux milieux dont il est issu, qui me sont chers et ménagent la seule voie pour établir un pont vers l'avenir. Son intérêt réside dans sa clarté et son tranchant, dans les détails et les ambitions de la perspective qu'il offre, qui correspondent complètement à ce que je pense et surtout ressens intuitivement. C'est-à-dire qu'il nous donne du matériel pour mieux étayer notre pensée et ses prolongements.

Le texte est un 'verbatim' d'une conférence impromptue qu'aurait donnée à ses interlocuteurs professionnels, la porte-parole du ministère russe des affaires étrangères, la belle Maria Zakharova. Ce n'est pas un texte de Zakharova directement repris mais une interprétation, souvent presque littérale, de son texte, avec notamment sa phrase de départ, « La protection des valeurs traditionnelles est une question directement liée à la souveraineté et aux intérêts nationaux ». Le site se nomme 'Le Contexte mondial', le texte du 21 janvier 2026 , la présentation d'une voix claire et parfois dramatique (inutilement), et je soupçonne, selon un constat absolument neutre de l'esprit, avec un emploi intensif, - dans le bon sens, - de l'intelligence artificielle dans cette occurrence.

Note de PhGBis : « Confidence de PhG : "J'en viendrais très vite, un de ces prochains jours, à l'IA car j'ai beaucoup à dire là-dessus, sans y rien connaître techniquement ou autre dans ce domaine. Mon réflexe est purement intellectuel et spirituel, et basé sur une expérience qui m'importe personnellement." »

Le titre que le site a donné à sa vidéo est, là aussi fort (trop) dramatiquement : « Le message glacé de Zakharova : quand les valeurs deviennent souveraineté ». Pourquoi "glacé" ? A-t-on peur que les concepts les plus importants ("les valeurs") deviennent des garants d'une des fonctions les plus importantes avec l'identité ("la souveraineté") ? Au contraire, c'est la logique même, et le signe que nous parlons bien de l'essentiel, ce qui doit nous réchauffer le cœur bien plus que de le glacer. De même je trouve que l'emploi du mot "politique" est déplacé, par exemple (et dans d'autres cas) dans une phrase comme celle-ci, d'introduction, où j'emploierais effectivement le terme "métapolitique" :

« C'est une déclaration de stratégie, une lecture du monde, une manière d'annoncer que la bataille qui se joue n'est plus seulement militaire, économique ou technologique, mais profondément culturelle et [méta]politique. »

Aussi tout ce discours (bien plus que "message", comme un tir d''Orechnik') est-il pour moi familier. Il parle de l'agitation colossale de notre temps comme quelque chose qui n'a pas de précédent, l'effet d'un conflit civilisationnel sans précédents, autant dans ses manifestations, dans ses outils que dans ses ambitions, - ce qu'elle est précisément, cette "agitation colossale". Les explications politiques, géopolitiques, idéologiques existent certes, mais elles sont balayées ou disons totalement absorbées et digérées par ce monstre venu d'au-delà de l'histoire : un conflit civilisationnel, "le" conflit civilisationnel que l'histoire du monde attend depuis les origines. Tout le discours ne parle que de cela et, en soi, d'où qu'il vienne et quel qu'en soit l'auteur, il est absolument essentiel. Bien entendu, qu'il soit attribué aux Russes, et précisément à une porte-parole qui a montré depuis longtemps qu'elle donnait à cette fonction une hauteur inattendue, -- rien pour nous étonner et tout pour me renforcer dans ma conviction. Bien entendu, qu'il ne résolve rien et se contente de décrire clairement, comme d'une lame acérée, les enjeux-- rien pour m'étonner et tout pour nous renforcer dans notre conviction

Bonne lecture...

PhG - Semper Phi

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"Maria" nous parle

« "La protection des valeurs traditionnelles est une question directement liée à la souveraineté et aux intérêts nationaux". Quand cette phrase tombe, elle ne cherche pas les faits, elle impose un cadre. Et dans la salle, on comprend aussitôt qu'il ne s'agit pas d'un discours de plus sur la morale, ni d'un simple appel à l'identité. C'est une déclaration de stratégie, une lecture du monde, une manière d'annoncer que la bataille qui se joue n'est plus seulement militaire, économique ou technologique, mais profondément culturelle et politique. Car derrière le mot 'valeur', il y a une idée de l'État, une idée de la société, une idée de ce qui doit survivre quand tout vacille. Maria Zakharova prend la parole et en quelques minutes transforme une notion souvent perçue comme abstraite en un levier de puissance. Elle relie ce sujet à la sécurité, à la stabilité intérieure, à la démographie, à l'éducation des jeunes générations, à la continuité historique, autrement dit à ce qui permet à un pays de tenir debout.

» Et c'est là que le ton change. Ce n'est pas un débat philosophique, c'est un message politique adressé à l'extérieur autant qu'à l'intérieur. Ce moment arrive dans un contexte où les lignes de fracture se multiplient. Les conflits armés redessinent les frontières, les sanctions redessinent les dépendances, les blocs se recomposent et les récit deviennent des armes. Dans cette compétition mondiale, la Russie affirme une chose : elle ne veut pas seulement défendre un territoire, elle veut défendre un modèle, une vision, une cohérence et elle le fait en parlant de valeurs comme d'un bouclier mais aussi comme d'un drapeau. Le plus frappant, c'est que ce discours n'est pas prononcé en marge d'une polémique, mais en référence à une réunion du Conseil de sécurité russe consacrée précisément à ce thème. Un signal lourd, institutionnel, assumé. Zakharova ne se contente pas d'aligner des principes. Elle met en scène une continuité historique et elle raconte un lieu, une église reconstruite, détruite, relevée, comme si l'histoire elle-même servait de preuve, comme si l'architecture, la mémoire, les cultures et les renaissances devenaient un argument géopolitique. Dans son récit, la culture n'est pas un décor, c'est une frontière. Et ce qui est présenté comme une querelle de norme, de mœurs ou de vocabulaire devient à ses yeux une question de souveraineté.

» Alors une question surgit et elle traverse la salle sans être posée frontalement. Si les valeurs deviennent un enjeu de sécurité nationale, que reste-t-il de la neutralité dans les relations internationales ? Jusqu'où peut aller la confrontation des visions du monde ? Et surtout, pourquoi ce sujet revient-il au centre précisément maintenant ? Au moment où l'ordre mondial paraît se fragmenter sous nos yeux ?

» Dans cette vidéo, nous allons entrer au cœur de ce discours, comprendre ce qu'il dit explicitement, mais aussi ce qu'il laisse entendre. Car derrière le silence qu'il a provoqué, il y a peut-être un avertissement, une doctrine et une stratégie de long terme qui dépasse largement la Russie.

» Zakharova rappelle que le 10 juin [2025] s'est tenue une réunion du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, habituellement consacré aux questions de défense ou de crise majeure, mais dont l'ordre du jour portait cette fois sur la protection des valeurs traditionnelles. Ce choix est présenté comme significatif. Il place les valeurs au cœur de la sécurité nationale. Pour appuyer cette idée, elle cite une intervention présidentielle rendue publique où Vladimir Poutine affirme que la protection des valeurs spirituelles et morales traditionnelles n'est ni une simple puissance douce, ni un discours abstrait, mais un élément directement lié à la souveraineté, à la sécurité, à la stabilité sociale, à la démographie, à l'éducation et à la continuité historique de l'État russe.

» Dans le discours de Zakharova, cette citation n'est pas isolée, elle sert de clef interprétative. Elle souligne que cette orientation est inscrite dans la diplomatie russe puisqu'un chapitre consacré à la défense internationale de ces valeurs figure dans la conception de la politique étrangère adoptée il y a quelques années. Les valeurs sont ainsi présentées comme un axe officiel de l'action extérieure de Moscou. Pour concrétiser cette idée, elle évoque un symbole visible. L'église de l'icône de Smolensk de la mère de Dieu à Poulkov reconstruite il y a une dizaine d'années au cœur d'un complexe moderne. Elle replace ce lieu dans une longue histoire marquée par des héritages multiples, des ruptures internes, la fermeture de l'église dans les années 1930 par des citoyens du pays, puis sa destruction par les forces nazies en 1941 avant sa reconstruction comme signe de renaissance. L'enchaînement est clair. Une décision au sommet de l'État, une doctrine diplomatique, puis un symbole religieux et historique au milieu d'un espace dédié aux forums internationaux.

» Derrière cette mise en scène se dessine une requalification des valeurs en infrastructure de l'État au même titre que l'économie ou l'armée. En les liant à la souveraineté, Zakharova inverse une lecture occidentale fréquente où les valeurs relèvent surtout des libertés individuelles ou du débat culturel. Ici, elles deviennent un outil de cohésion, un rempart contre la fragmentation sociale et une réponse au défis démographiques et éducatifs. La logique est explicite. Affaiblissement de l'identité, fragilisation de la société, dégradation de la sécurité puis menace sur la souveraineté. Cette vision est aussi revendiquée comme diplomatique. La protection des valeurs traditionnelles est présentée comme un terrain de confrontation et de coalition. Le discours prend alors une dimension idéologique proposant une lecture globale du monde. Face à l'échec supposé des modèles modernistes à répondre aux questions essentiel, les sociétés reviendraient vers la foi, l'identité et le choix moral. Le livre offert par Zakharova, 'généalogie du discours séculier' de Vassili Chepkov, sert de support intellectuel à cette thèse en affirmant que les transformations profondes de l'agenda mondial rendent centrales les questions spirituelles et identitaires. La critique se durcit lorsqu'elle évoque l'ordre mondial libéral et certaines normes culturelles imposées, selon elle par les partenaires ou opposants de la Russie. Cette dénonciation justifie une politique de résistance culturelle où la Russie se présente comme refusant non seulement des contraintes stratégiques, mais aussi un cadre normatif importé. Il ne s'agit donc pas d'un discours nostalgique, mais d'une doctrine où la culture devient un champ de bataille et l'État revendique le droit de définir, protéger et promouvoir ses normes.

» Les conséquences sont clairement géopolitiques. Si les valeurs sont intégrées à la sécurité nationale et à la politique étrangère, elles deviennent des objets de négociation, de pression et de rupture. Les relations internationales s'étendent alors à l'éducation, à la famille, aux symboles, au langage et à la religion. Cela peut renforcer la cohésion interne mais aussi durcir les fractures entre blocs et compliquer les compromis. Cette stratégie peut également attirer des États qui se sentent en décalage avec les normes occidentales, dessinant l'esquisse d'une souveraineté culturelle partagée. Lorsque Zakharova conclut que sans spiritualité et sans moral, parler de valeur est vain, elle construit avant tout un récit de puissance. L'église au milieu du village devient une métaphore, celle d'un pays qui se veut héritier d'une continuité historique et déterminé à faire des valeurs un instrument de souveraineté. La portée mondiale est là. Si cette vision s'impose, la compétition internationale ne portera plus seulement sur les territoires et les marchés, mais sur la définition même de ce qui est légitime et transmissible au XXIème siècle.

» En une phrase, ce que révèle ce discours, c'est ceci. Pour la Russie, les valeurs ne sont plus un simple repère moral. Elles sont désormais présentées comme une ligne de défense stratégique au même titre que la sécurité et la souveraineté. Et c'est précisément ce qui donne à cette séquence son poids particulier au-delà des mots prononcés et au-delà de la salle qui s'est tue. Car lorsqu'un État place officiellement la protection des valeurs au cœur d'un conseil de sécurité, lorsqu'il l'inscrit dans sa doctrine diplomatique, lorsqu'il relie l'identité à la démographie, la cohésion sociale à la stabilité politique et la mémoire à la puissance, il ne parle plus seulement de culture, il trace une frontière. Il annonce que la bataille se joue aussi dans l'imaginaire, dans l'éducation, dans les normes, dans ce que chaque société considère comme non négociable. Ce moment nous dit quelque chose d'essentiel sur le monde actuel. Nous entrons dans une époque où les rapports de force ne se limitent plus aux armes, aux sanctions ou aux routes commerciales. Les grandes puissances cherchent à imposer des récits, à construire des alliances autour d'une vision du monde et à transformer des débats intimes en enjeux internationaux. D'un côté, une partie de la planète défend l'idée que les valeurs universelles doivent primer au prix d'une pression diplomatique. De l'autre, des États revendiquent une souveraineté culturelle totale au nom de leur histoire, de leur tradition et de leur droit à définir eux-mêmes ce qui est juste, ce qui est acceptable, ce qui est transmissible. Entre ces deux pôles, beaucoup de pays observent, hésitent, se positionnent parfois selon leurs intérêts, parfois selon leurs fractures internes. C'est là que la portée devient mondiale. Ce discours ne vise pas seulement l'Occident, il parle aussi à tous ceux qui se sentent bousculés par la globalisation des normes, à ceux qui craignent la dilution de leur identité, à ceux qui cherchent une protection dans le retour à des repères stables. Mais au-delà des États, il y a une dimension plus humaine, presque universelle. Car derrière la géopolitique des valeurs, il y a une question que chaque époque finit par poser avec force. Qu'est-ce qu'une société accepte de perdre et qu'est-ce qu'elle refuse d'abandonner même sous pression ? Les crises, les guerres, les transformations rapides, tout cela accélère une chose, la recherche de sens. Et quand le monde devient instable, les peuples se tournent souvent vers ce qui donne une continuité, un cadre, une identité. C'est parfois un refuge, parfois une réponse, parfois une arme, mais c'est toujours un révélateur. Le silence dans la salle, ce n'était pas seulement un effet de style. C'était peut-être le signe que partout les mots valeur et souveraineté ne renvoient plus à des abstractions, mais à des choix concrets, à des tensions profondes, à des lignes de fracture qui traversent les nations et les individus. »

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