20/01/2026 reseauinternational.net  4min #302339

La banalité du chaos

par Amal Djebbar

Il fut un temps où le désordre faisait événement. Une crise bouleversait l'agenda, une guerre suspendait les conversations, une faillite faisait trembler les certitudes. Le chaos avait encore le pouvoir de rompre le fil ordinaire des jours. Aujourd'hui, il s'est installé. Il ne coupe plus, il accompagne. Il ne surprend plus, il informe.

C'est peut-être cela, l'information essentielle : le désordre est devenu banal. Il ne provoque plus de rupture, seulement des discussions. On ne s'arrête plus face à lui, on l'intègre. Il devient un bruit de fond, un décor mouvant mais familier, comme une météo capricieuse à laquelle on finit par s'habiller sans même lever les yeux.

Les journaux annoncent chaque matin une nouvelle inquiétude, souvent grave, parfois tragique, rarement résolue. Conflits armés prolongés, tensions diplomatiques chroniques, crises économiques sous surveillance. Tout est sérieux, tout est documenté, tout est commenté. Et pourtant, rien ne semble jamais décisif. L'urgence se succède à elle-même sans produire d'élan collectif. Elle s'use à force de durer.

Alors on débat. On débat beaucoup. On débat de tout, tout le temps, avec une constance admirable. Les plateaux s'animent, les experts s'alternent, les opinions se croisent sans jamais vraiment se rencontrer. Le débat devient une fin en soi, une preuve d'existence démocratique, presque un rituel rassurant. Tant que l'on discute, c'est que rien n'est totalement hors de contrôle. Ou du moins, c'est ce que l'on se raconte.

Mais le débat n'ouvre plus forcément sur une décision. Il prolonge l'attente, amortit la violence du réel, transforme les chocs en sujets. On parle de l'effondrement sans tomber, de la crise sans rupture, de la colère sans explosion. Le langage absorbe le chaos, le rend fréquentable, presque abstrait. Les mots font écran, parfois plus que lien.

Cette banalisation du désordre produit un effet étrange : tout inquiète, mais rien n'alarme vraiment. La peur est diffuse, jamais concentrée. Elle ne mobilise pas, elle fatigue. Elle ne pousse pas à agir, elle invite à s'adapter. On ajuste ses habitudes, ses ambitions, ses attentes. On apprend à vivre avec moins de certitudes et plus de résignation élégante.

Le cynisme s'installe doucement, sans bruit. Non comme une posture intellectuelle, mais comme une stratégie de survie. On ironise sur l'absurde, on plaisante sur l'instable, on sourit devant l'incohérence. L'humour devient une soupape, une manière de rester debout quand le sens vacille. Rire n'est plus une frivolité, c'est une compétence.

Et pourtant, la vie continue. Elle continue avec une obstination remarquable. Les cafés ouvrent, les transports circulent, les rendez-vous s'enchaînent. On tombe amoureux, on fait des projets modestes, on fête des anniversaires entre deux alertes d'actualité. Le monde dysfonctionne, mais le quotidien résiste.

C'est là que réside le paradoxe : jamais le désordre n'a été aussi visible, et jamais il n'a semblé aussi intégré. Il ne fait plus irruption, il s'installe. Il ne bouleverse plus, il accompagne. La question n'est donc plus de savoir s'il va continuer - car il continue déjà - mais combien de temps encore nous allons en débattre comme s'il s'agissait d'une anomalie passagère.

Mais à force de s'habituer, quelque chose se fissure. Ce n'est pas le monde - c'est nous. À force de tout comprendre, de tout contextualiser, de tout discuter, on désapprend la colère juste, l'indignation claire, le refus net. Le chaos ne gagne pas parce qu'il est plus fort, mais parce qu'il est devenu acceptable. Supportable.

Un jour pourtant, le bruit de fond cessera d'être supportable. Non pas parce qu'une crise sera plus grave que les autres, mais parce qu'il n'y aura plus d'espace intérieur pour l'encaisser. Ce jour-là, ce ne sera pas une «actualité», ni un «débat». Ce sera une rupture. Une vraie. Brute. Sans experts pour l'expliquer ni plateaux pour l'amortir.

Car le désordre toléré finit toujours par exiger son prix. Et il ne se paie ni en mots, ni en analyses, ni en ironie. Il se paie en vies rétrécies, en colères différées, en renoncements silencieux. Le chaos n'est pas une météo. C'est un incendie lent. Et à force de discuter de la fumée, on oublie d'éteindre le feu.

Alors il faudra choisir : continuer à commenter l'effondrement comme un spectacle permanent, ou accepter enfin de le regarder en face - non pour en parler, mais pour lui opposer quelque chose de plus fort que l'habitude. Parce qu'à la fin, ce n'est pas le chaos qui est banal. C'est notre résignation qui est devenue insupportable.

 Amal Djebbar

Photo d'illustration : George Frederick Watts, Chaos, 1882.

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