Vijay Prashad, 15 janvier 2026. Chers amis, salutations de la part de Tricontinental : Institut de recherche sociale - Troisième bulletin (2026).
En 2024, notre institut a publié deux textes importants : l'étude « Hyper-impérialisme : une nouvelle phase dangereuse et décadente » et le dossier n° 72, « Le bouleversement de l'ordre mondial ». Ensemble, ils proposent cinq observations clés :
Siméon Benedict Sesay (Sierra Leone), Œuvres d'enfants combattants, 2000.
1- L'impérialisme mené par les États-Unis est entré dans une nouvelle phase, plus agressive, que nous appelons hyper-impérialisme. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l'ordre mondial est marqué par la domination américaine, visible à travers son réseau de plus de 900 bases militaires à l'étranger ; Le concept d'« OTAN mondiale » et le recours aux frappes militaires américano-otaniennes pour régler les différends politiques hors de l'Atlantique Nord, ainsi que les formes hybrides de projection de puissance, incluant les mesures coercitives unilatérales, la guerre de l'information, les nouvelles formes de surveillance et l'instrumentalisation du droit pour délégitimer la dissidence, illustrent cet hyper-impérialisme. Nous soutenons qu'il est alimenté par le déclin économique et politique relatif des pays du Nord.
2- Les États-Unis demeurent la principale puissance hégémonique au sein d'un bloc impérial unifié que nous qualifions de pays du Nord. Plutôt qu'une rivalité multipolaire inter-impérialiste entre puissances occidentales, nous affirmons que les États-Unis dominent un bloc OTAN+ militairement, politiquement et économiquement intégré, qui a subordonné les autres puissances occidentales. Ce bloc, dirigé par les États-Unis, cherche à contenir ce qu'il perçoit comme des menaces à son contrôle sur les pays du Sud, telles que la montée en puissance de la Chine.
3- Le bloc hyper-impérialiste vise à maintenir son contrôle néocolonial sur les pays du Sud et à assurer sa domination stratégique sur les puissances émergentes d'Eurasie (Chine et Russie). Par le biais du bloc OTAN+ et de son contrôle sur des institutions financières majeures telles que le Fonds monétaire international (FMI), les États-Unis cherchent à réprimer la souveraineté nationale et à s'opposer à toute atteinte à leurs intérêts, comme en témoignent la guerre en Ukraine et le génocide à Gaza. On le constate également dans le retrait des États-Unis de tout accord multilatéral limitant leur pouvoir, notamment des traités clés de contrôle des armements tels que le Traité sur les missiles antibalistiques (2002) et le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (2019), ainsi que la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (2026).

Dagoberto Nolasco (El Salvador), Prix des Vainqueurs, 1990.
4- Pour le bloc OTAN+ dirigé par les États-Unis, il faut inverser la montée en puissance de la Chine et le déplacement du centre de gravité de l'économie mondiale de l'Atlantique Nord vers l'Asie. Nos recherches mettent en lumière comment les pays du Sud, sous l'impulsion de la Chine et d'autres économies émergentes, ont dépassé les pays du Nord en termes de produit intérieur brut (PIB) en parité de pouvoir d'achat (PPA) et constituent, de ce fait, une menace crédible pour l'hégémonie économique occidentale. Nous démontrons que le contrôle des matières premières, des sciences, des technologies et de la finance est contesté par ces puissances montantes. Cette situation a provoqué une réponse stratégique de la part du bloc OTAN+. Tandis que les pays du Sud privilégient la paix et le développement, les pays du Nord aspirent à imposer la guerre au monde.
5- Cette phase actuelle d'impérialisme intensifie le risque de conflit et menace la stabilité mondiale. Face à l'érosion de la puissance économique et politique américaine, le recours à la force militaire et aux méthodes hybrides est devenu essentiel pour Washington afin de maintenir son influence mondiale. Ceci accroît le risque de violences et d'affrontements généralisés qui compromettent la paix mondiale, accélèrent la catastrophe climatique et menacent la souveraineté des peuples du Sud.
Le concept d'hyper-impérialisme est central dans nos travaux. Nous assistons aujourd'hui à un hyper-impérialisme exacerbé.
L'attaque américaine contre le Venezuela, le 3 janvier 2026, a eu lieu le même jour que le bombardement, par des avions français et britanniques, d'une installation souterraine dans les montagnes près de Palmyre (Syrie), et quelques semaines seulement après le bombardement par les États-Unis de villages dans l'État nigérian de Sokoto. Aucune de ces attaques - toutes menées sous prétexte de lutter contre une forme quelconque de « terrorisme » - n'avait reçu l'autorisation du Conseil de sécurité des Nations Unies, ce qui constitue une violation du droit international. Ces exemples illustrent le danger et la décadence de cet hyper-impérialisme sulfureux. Il ne s'agit là que de manifestations de la volonté du bloc OTAN+ d'affirmer sa puissance sur les pays du Sud par des actions militaires meurtrières et injustifiables.
Les dépenses militaires mondiales annuelles ont atteint 2.700 milliards de dollars en 2024, et les projections indiquent qu'elles pourraient atteindre entre 4.700 et 6.600 milliards de dollars d'ici 2035 - soit près de cinq fois le niveau de la fin de la Guerre froide et deux fois et demie celui de 2024. Le même rapport estime qu'il faudrait entre 2.300 et 2.800 milliards de dollars sur dix ans pour éradiquer l'extrême pauvreté dans le monde. Plus de 80 % de ces dépenses militaires sont effectuées par les pays membres de l'OTAN+, les États-Unis étant de loin le plus gros dépensier militaire au monde. On ne dépense pas autant en armes de destruction massive sans être capable de détruire le monde. Aucun autre pays n'a une capacité d'intimidation par la force armée comparable à celle des pays membres de l'OTAN+.
Kirubel Melke (Éthiopie), La Bibliothèque, 2019.
Le deuxième concept clé que notre institut a développé ces dernières années est le nouvel état d'esprit qui règne dans les pays du Sud. Nous avons soutenu que le rééquilibrage économique de la dernière période a ouvert la voie à l'affirmation de la souveraineté des pays d'Afrique et d'Asie, notamment, après plusieurs décennies d'oppression. Nous l'avons constaté, par exemple, au Sahel avec la création de l'Alliance des États du Sahel (AES) par le Burkina Faso, le Mali et le Niger ; dans la réaction de plusieurs pays à l'affaire sud-africaine devant la Cour internationale de Justice contre le génocide israélien ; et dans la volonté de pays comme l'Indonésie et la République démocratique du Congo de valoriser leurs matières premières plutôt que de les exporter à l'état brut. Ces exemples montrent comment les pays du Sud, sous l'impulsion de la Chine, ont commencé à tester leur capacité à s'affirmer face à l'autorité de l'OTAN+ au sein de diverses institutions. Mais le mot clé ici est « état d'esprit » : une nouvelle sensibilité qui se manifeste, mais qui ne constitue pas encore un défi manifeste à l'Occident.

Obie Platon (Roumanie), Guerre contemporaine, 2015.
Quelques heures avant l'attaque contre le Venezuela, le président Maduro a rencontré à Caracas Qiu Xiaoqi, envoyé spécial de la Chine pour l'Amérique latine. Ils ont évoqué le troisième document de politique chinoise sur l'Amérique latine (publié le 10 décembre 2025), dans lequel le gouvernement chinois affirmait : « En tant que pays en développement et membre du Sud global, la Chine a toujours été solidaire du Sud global, notamment de l'Amérique latine et des Caraïbes, envers et contre tout.» Ils passèrent en revue les 600 projets de développement conjoints entre la Chine et le Venezuela et les quelque 70 milliards de dollars d'investissements chinois au Venezuela. Maduro et Qiu s'entretinrent puis prirent des photos qui furent largement diffusées sur les réseaux sociaux et à la télévision vénézuélienne. Qiu quitta ensuite la réunion en compagnie de l'ambassadeur de Chine au Venezuela, Lan Hu, et des directeurs du département Amérique latine et Caraïbes du ministère des Affaires étrangères, Liu Bo et Wang Hao. Quelques heures plus tard, Caracas était bombardée.
Peu après l'attaque, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a déclaré : « De tels actes hégémoniques des États-Unis violent gravement le droit international et la souveraineté vénézuélienne, et menacent la paix et la sécurité en Amérique latine et dans les Caraïbes. La Chine s'y oppose fermement.» Au-delà de cette déclaration, il n'y avait pas grand-chose à faire. La Chine n'a pas la capacité de contrer la brutalité de l'hyper-impérialisme américain par la force militaire. La Chine et la Russie disposent d'une capacité militaire considérable, y compris l'arme nucléaire, mais leur présence militaire mondiale est loin d'égaler celle des États-Unis - dont les dépenses militaires sont plus du double de celles de ces deux nations réunies - et elles sont donc principalement des puissances défensives (c'est-à-dire qu'elles sont surtout capables de défendre leurs frontières).
Ces événements récents témoignent de la faiblesse actuelle du nouveau sentiment qui anime les pays du Sud, mais non de sa disparition. Les condamnations de la violation de la Charte des Nations Unies par les États-Unis ont fusé de tout le Sud. Ce nouveau sentiment persiste, mais il a ses limites.

Aboudia (Côte d'Ivoire), Sans titre, 2018.
Le troisième concept clé développé par notre institut est celui d'une extrême-droite d'un genre particulier. Cette dernière a rapidement investi les sphères gouvernementales sur la plupart des continents, mais encore plus fulgurante en Amérique latine et dans les Caraïbes. Nous soutenons que son émergence s'explique par plusieurs raisons, notamment :
1- L'incapacité des sociaux-démocrates à résoudre les crises profondes du chômage, de l'anomie sociale et de la criminalité, due à leur attachement à la prudence budgétaire et à l'austérité draconienne imposées par le FMI.
2- L'effondrement des prix des matières premières, qui avait permis aux forces sociales-démocrates de surfer sur une vague de croissance économique fondée sur la redistribution des revenus nationaux accrus et sur des politiques sociales modestes s'attaquant aux problèmes les plus urgents de la population, tels que la faim et la pauvreté. Une partie de l'hostilité de l'extrême-droite se concentre sur ces programmes de redistribution des revenus, qu'elle juge injustes envers la classe moyenne.
3- L'incapacité des sociaux-démocrates - voire de la gauche lorsqu'elle accède au pouvoir local - à endiguer la montée de la criminalité, en partie liée au trafic de drogue, qui gangrène les quartiers populaires à travers l'hémisphère occidental.
4- L'instrumentalisation du discours sur la corruption par une frange particulière de l'extrême-droite pour délégitimer systématiquement les personnalités politiques de centre-gauche et sociales-démocrates. Ce système de manipulation du système judiciaire a engendré une tendance anti-politique fortement moralisatrice qui érige en dogme une volonté autoritaire d'ordre et de justice punitive, sans aucune réforme structurelle.
5- L'émergence d'une politique de la peur en réponse à une crise civilisationnelle fabriquée de toutes pièces, illustrée par le spectre de « l'idéologie du genre », la représentation racialisée des jeunes Noirs dans les centres urbains comme une menace (au point que les violences policières à leur encontre sont perçues comme normales et prévisibles), les revendications territoriales des peuples autochtones et les revendications écologistes. Une forme particulière d'extrême droite a su captiver l'imagination d'une partie importante de la population en se faisant le porte-parole de la défense de leurs traditions et de la nécessité de restaurer leur mode de vie, comme si c'étaient les féministes et les communistes qui avaient érodé la société, et non les ravages du néolibéralisme.
6- L'injection massive de capitaux du Nord vers le Sud via des plateformes transnationales d'extrême-droite (telles que le Foro Madrid en Espagne) pour alimenter les réseaux évangéliques et de nouveaux écosystèmes de désinformation numérique.
7- L'ingérence directe des États-Unis dans les pays du Sud par leur emprise sur des institutions financières comme le FMI et la Banque mondiale, par le biais de systèmes financiers internationaux comme SWIFT, et par le recours à la force militaire et à l'intimidation.
L'extrême-droite d'un genre particulier en Amérique latine et dans les Caraïbes constituait l'antidote impérial au retour des idées de souveraineté formulées par Simón Bolívar et reprises par Hugo Chávez, qui s'exprimaient à travers la vague rose. Avec le retrait de cette vague rose, une vague de colère a déferlé : nous sommes passés de dirigeants tels que Chávez (Venezuela), Evo Morales (Bolivie) et Néstor Kirchner (Argentine) à Jair Bolsonaro (Brésil), Javier Milei (Argentine), Daniel Noboa (Équateur), José Antonio Kast (Chili) et Nayib Bukele (Salvador).

Pech Song (Cambodge), 7 Makara Maha Jog Jay (7 janvier Jour de la Victoire), 1980-1985.
Le quatrième concept clé développé par notre institut, qui nous aide à modeler notre réflexion, est l'avenir - non seulement comme socialisme, l'objectif, mais aussi comme espoir, la sensibilité à un tel avenir : l'idée que nous ne devons pas laisser notre pensée être contrainte par un présent éternel et désolant, mais l'orienter plutôt vers les possibilités inhérentes à notre histoire et à nos luttes pour un monde meilleur. L'extrême-droite, sous une forme particulière, prétend, à travers la théologie de la prospérité, représenter l'avenir, alors qu'en réalité elle n'offre qu'un présent permanent d'austérité et de guerre et dépeint la gauche comme appartenant au passé. Rien n'est plus éloigné de la vérité. Notre 100e dossier (mai 2026) explorera ce concept. Nous nous réjouissons de le partager avec vous.
Comme le disait Kwame Nkrumah : « Toujours en avant, jamais en arrière.»
Chaleureusement, Vijay
Article original en anglais sur The Tricontinental / Traduction MR

