Ranjan Solomon, 18 janvier 2026. - Dans le lexique de la géopolitique moderne, le langage sert rarement à décrire la réalité ; il sert plus souvent à la camoufler. L'émergence de propositions telles qu'un « Conseil de la paix de Gaza » représente un pivot linguistique sophistiqué - une transition de la violence brute de l'occupation militaire à la violence stérile et bureaucratique de la recolonisation. En présentant l'administration de Gaza comme une initiative de « consolidation de la paix », ses partisans tentent de ressusciter le système des mandats du début du XXe siècle, privant ainsi une population de son autonomie sous couvert de nécessité humanitaire.

La « mission civilisatrice » et la logique du mandat
Le fondement théorique de tout « Conseil de la paix » s'enracine dans ce que le politologue Frantz Fanon a identifié comme la « mission civilisatrice » coloniale. Cette logique postule que le sujet colonisé est intrinsèquement « immature » pour l'autodétermination. Dans ce cadre, Gaza est perçue non comme une entité politique ayant droit à la souveraineté, mais comme un « espace à problèmes » nécessitant une gestion extérieure.
Ceci fait écho au système des mandats de la Société des Nations, en particulier aux mandats de classe A établis après la Première Guerre mondiale. Ces mandats reposaient sur l'idée que certains territoires étaient habités par des populations « pas encore capables d'être autonomes dans les conditions difficiles du monde moderne ». En proposant un conseil de surveillance externe - vraisemblablement composé de puissances occidentales ou de leurs alliés régionaux -, la communauté internationale tente de rétablir un modèle de tutelle. Il s'agit là d'une profonde régression. Elle remplace le droit légal à l'autodétermination par une existence conditionnelle « supervisée », où la « paix » est définie uniquement comme l'absence de résistance à l'ordre dominant.
Néocolonialisme et « gestion » de Gaza
Là où l'impérialisme du XIXe siècle visait l'extraction directe des ressources, le néocolonialisme fonctionne par le contrôle des infrastructures, des frontières et de la légitimité politique. Un « Conseil de la paix de Gaza » constituerait l'appareil néocolonial par excellence.
En internationalisant l'administration de Gaza, la puissance occupante et ses alliés peuvent externaliser les coûts moraux et logistiques du contrôle. Ceci crée un « sceau de légitimité ». Si le conseil est composé de plusieurs nations, la responsabilité spécifique du colonisateur se dilue dans une « responsabilité internationale » nébuleuse. C'est ce qu'Achille Mbembe décrit comme la nécropolitique : l'exercice de la souveraineté par le pouvoir de décider qui peut vivre et qui doit mourir, désormais géré par un comité aseptisé d'« experts » et de « gardiens de la paix ».
Le conseil devient un mécanisme visant à :
►Dépolitiser la lutte : Il transforme un combat fondamental pour la libération nationale en une série de « défis techniques » (par exemple, la gestion des déchets, l'apport calorique, la logistique frontalière).
►Fragmenter l'identité : En traitant Gaza comme une unité administrative distincte du reste des territoires palestiniens, il perpétue la stratégie coloniale du « diviser pour mieux régner », empêchant ainsi la réalisation d'un État palestinien unifié.
Les fondements raciaux du cadre de la « paix »
On ne peut parler de recolonisation sans aborder le racisme inhérent qui la facilite. La proposition du « Conseil de la paix » repose sur une hiérarchie racialisée de la souveraineté. Elle présuppose que la vie des Palestiniens n'est « gouvernable » que par la coercition extérieure.
Il s'agit d'un prolongement de l'orientalisme d'Edward Said, qui dépeint l'« Orient » comme perpétuellement chaotique et irrationnel, nécessitant l'intervention de l'« Occident rationnel » pour imposer l'ordre. Le refus de permettre aux Palestiniens de mener leur propre reconstruction ou de gouverner leurs propres frontières est une manifestation de méfiance raciale. Il suggère que l'on ne peut faire confiance à la population autochtone avec les outils de la modernité - aéroports, ports maritimes ou forces de police permanentes - car sa « nature » serait intrinsèquement menaçante. Cette racialisation justifie le caractère « permanent et temporaire » de l'occupation, où les critères de « préparation à l'indépendance » sont constamment modifiés.
La lutte pour la décolonialité
Face à cette montée du néo-impérialisme, le concept de décolonialité offre une alternative radicale. La décolonialité ne se limite pas à la « décolonisation » (le retrait des troupes) ; elle consiste à démanteler la « colonialité du pouvoir », c'est-à-dire les structures de pensée et de gouvernance qui perpétuent les hiérarchies impériales.
Une approche décoloniale de Gaza rejetterait tout conseil, instance ou mandat qui ne serait pas issu de la volonté organique du peuple palestinien. Elle affirme que :
1. La souveraineté est inaliénable : elle ne peut être « acquise » en faisant preuve de bonne conduite devant un conseil d'anciens maîtres coloniaux.
2. Des réparations plutôt qu'une gestion : au lieu d'un « Conseil de la paix » chargé de gérer la pauvreté, un cadre décolonial exige des réparations pour les décennies de destruction systémique de l'économie et des infrastructures de Gaza.
3. Libération épistémique : Elle exige que le monde cesse de considérer Gaza sous l'angle des « menaces à la sécurité » et commence à la considérer sous l'angle des « droits de l'homme et de la libération nationale ».
Le danger d'une recolonisation « humanitaire »
L'aspect le plus insidieux du « Conseil de la paix de Gaza » réside dans son étiquette humanitaire. En se concentrant sur la distribution d'aide et la reconstruction d'hôpitaux, le Conseil cherche à obtenir le « consentement » des populations gouvernées en leur assurant une survie minimale.
Cependant, comme le souligne le politologue Giorgio Agamben, lorsque les êtres humains sont réduits à une « existence nue » - une simple existence biologique sans droits politiques - ils sont particulièrement vulnérables. Un Conseil qui nourrit une population tout en lui refusant le droit de vote, le passeport ou toute possibilité de participer à son avenir n'est pas un organe humanitaire ; c'est une administration pénale. Il transforme la bande de Gaza en un enclos contrôlé, une « ville industrielle » de haute technologie où l'entreprise est un consortium de puissances mondiales.
Rejeter la réinitialisation impériale
La proposition de création d'un « Conseil de la paix pour Gaza » est un test décisif pour le XXIe siècle. Allons-nous permettre le retour de l'ère des « mandats », où les nations puissantes se partagent les droits des « plus faibles » dans le confort de leurs salles de réunion ? Ou allons-nous défendre les principes chèrement acquis de l'après-Seconde Guerre mondiale, qui affirment que tous les peuples ont le droit à l'autodétermination ?
Accepter la recolonisation de Gaza, c'est accepter un monde où les forts font ce qu'ils peuvent et les faibles subissent ce qu'ils doivent, tandis qu'un « Conseil de la paix » prend des notes. La lutte pour Gaza est le front de la lutte mondiale pour la décolonisation. C'est exiger que nous cessions de « gérer » les opprimés et que nous commencions à démanteler les systèmes d'oppression. Tout ce qui n'est pas une pleine souveraineté n'est pas la paix ; c'est simplement le silence des colonisés.
Article original en anglais sur Middle East Monitor / Traduction MR