16/01/2026 dav8119.substack.com  7min #302000

La psychologie du fou

 Davy Hoyau

Le terme de folie a été abandonné du discours clinique il y a des dizaines de lustres, cependant il reste concret et opérationnel pour décrire un bon nombre de choses.

La folie est ce qui ne fait pas usage de la raison. L'art est de la folie, l'intuition, l'instinct de survie, le sexe, la politique, et tant de choses.

Au contraire, demander à ce qu'on fasse usage de la raison, afin par exemple de calculer les chaînes causales en aval ou les raisonnements en amont, qui en sont la cause, est presque un sport de riches.

Si une personne devient folle devant vous, votre tentative de la raisonner sera considéré comme de la folie, et elle-même s'empressera de clamer que vous en êtes la cause alors que cela s'est passé après.

La folie est capable de se justifier rationnellement, du moins en apparence, aux yeux de celui qui n'a pas le contexte, c'est à dire le grand public. Le fou peut se confier à son psy pour le gagner à sa cause, s'il veut.

La folie est un art qui fait usage de raison comme d'un outil de la conduite de la folie. Elle n'a pas de plan précis, elle peut s'adapter facilement aux exigences des apparences, pourvu qu'en tout état de cause elle puisse s'exprimer de la manière la plus extatique possible.

La pulsion de la folie ne souffre d'aucune limite, mais elle se cale très gentiment sur les limites imposées de l'extérieur. C'est justement à force de compter sur elles qu'elle n'a besoin d'aucune retenue.

Elle est comme un filet d'eau qui traverse la pierre par capillarité et là où on l'accepte elle creuse son lit jusqu'à faire exploser des barrages infinis de folie totale.

C'est une source d'énergie illimitée et c'est ce qui grouille sous nos pieds en permanence. L'univers ne tient debout qu'en faisant usage de l'énergie de la folie pour la transformer en raison.

La question de la raison suffisante détermine ainsi la folie suffisante, et elle veut toujours avoir le dernier mot.

Il y a une loi qui tente de dire qu'il est interdit de parler en mal de la folie. C'est que la folie a atteint un tel stade qu'il est question désormais de trouver autre chose que de vouloir la raisonner, ou la limiter.

Elle ne sait que se nourrir de ce qu'on lui donne à manger, et à détruire ; et pour la vaincre il faut lui confisquer son carburant. Et c'est précisément ce que la loi demande (sans le faire exprès).

Elle dit qu'il ne faut pas parler en mal d'un pays colonialiste, ni-même de façon « implicite », dit-elle. Or c'est impossible de déprécier ce qui est déjà au-delà de toute légalité. Quoi qu'on dise de plus horrible possible ce sera toujours en-dessous de la vérité. Mais qu'à cela ne tienne, ne disons que la vérité.

Le mal n'est pas de dire la vérité, mais de dire des généralités. C'est précisément de cette matière dont se nourrit le mal. Si la loi attaque celui qui dit des choses précises et démontrables, alors elle procède par généralité et c'est elle qui fait le mal, et qui est attaquable par sa propre action.

Il en va de même pour le mal, s'il ne peut puise dans l'acte de faire des généralités il va se sentir limité. En résumé dans un monde scientifique et rigoureux le mal n'a rien à manger.

*

Il faut comprendre comment marche le mal. C'est une énergie vitale qu'il y a en chacun de nous qui est une source de lumière et une pulsion de vie. Dès qu'on agit on brise quelque chose, comme de la glace, pour en faire quelque chose d'autre. Dès qu'on commet un choix on détruit des potentialités. C'est comme ça.

Détruire des potentialités n'est pas le but de la raison, mais celui de la folie.

La question est d'agir rationnellement et pour cela, de faire preuve de stratégie. Mais cela ne suffit pas encore à différencier le mal du bien car le mal aussi agit par stratégie, et elle peut être redoutablement pernicieuse et machiavélique.

Il reste donc à définir l'intention, l'horizon, l'idéal poursuivi, et bien sûr le calcul du nombre de contraintes morales qui sont respectées ou pas. Ce qui veut être fait, et ce qui est fait en faisant croire à quelque chose, sont deux choses radialement différentes.

Le mal ne voit les devenirs, il agit à courte-vue, dans le champ de ce qui est suffisant pour le grand public ou pour le badaud qui n'a pas le temps de réfléchir. C'est pour cela que l'ère des médias de masse est un lit phénoménal pour l'avènement du mal à grande échelle. Les gens devraient les abandonner et se tourner plutôt vers une masse de personnes réelles et bien déterminées, qui agissent sur le long terme.

Lorsqu'on ne comprend pas comment fonctionne le mal, on tente encore bêtement de le raisonner. Oh, « bêtement » est un jugement et c'est mal. Disons que c'est très humain et empli d'humanité. Cela laisse l'opportunité au mal de se tourner vers le bien, plutôt que de verrouiller sa position en l'enfermer dans l'obligation de faire encore plus de mal. Donc ce n'est pas si « bête ».

Cependant il faut aussi comprendre ce que signifie n'avoir aucun frein à ses ambitions les plus confuses et approximatives possibles, au détriment de toute notion de bien ou de mal. Ce sont des gens qui n'hésitent pas à faire « le bien » pour pouvoir faire « le mal ». Ce sont de grands philanthropes qu'on remercie grassement et qu'on vénère publiquement.

Mais pour prévoir son action et entrevoir sa vision des choses il faut considérer une seconde ce que signifie n'avoir aucun contrôle sur ses émotions. Aucune régulation, aucune modulation, aucune abnégation, et aucune raison de s'empêcher d'agir comme bon leur semble.

C'est comme conduire une voiture sans freins, et avoir l'habitude de conduire sans frein. On obtient à la longue une certaine expérience de la chose. Au début cela fait peur mais très vite on comprend qu'il faut que la peur soit du coté des autres automobilistes.

En prenant de l'assurance on se permet même de s'offrir quelques jours de congés en montagne, dont on sait que la route du retour sera parsemée de mots. Le conducteur sans frein sait comme s'y prendre, son but est de survivre et c'est un professionnel dans cet art.

Il doit survivre à ses propres pulsions qu'il contrôle de façon presque instinctive. Pour lui les autres automobilistes sont des ennemis qui agissent comme lui, sans freins, et auxquels il est question de survivre. Ainsi le but du jeu est plus facile à comprendre si on les considère d'office tous comme des ennemis.

Ils arrivent, ces cons, en respectant le code de la route, et à une faible vitesse. C'est presque jalousant de voir comme ils savent se contrôler. Mais avant tout il est question de les sortir de la route si on veut survivre.

Chanceux sont ceux qu'on aura pu éviter. Et ils diront merci. Mais quand la vitesse devient trop grande, on ne peut ralentir qu'en s'y frottant. Comme cela, d'une pierre deux coups, à la fois on sort un ennemi de la route et à la fois on s'en sert pour ralentir. C'est tout un art ! C'est comme cela qu'on devient politicien. On nous remet des diplômes pour cela.

C'est une bonne chose d'avoir des ennemis à abattre, c'est grâce à eux que le fou de la route peut éviter de s'envoyer tout seul dans le ravin. À défaut, ce sont ses ennemis qui y finissent leur parcours, comme ce juge gênant qui avait presque réussi à arrêter le fou de la route. À la télé on dira que c'est vraiment pas de bol pour lui mais bon la vie continue hein.

*

Le carburant à donner au mal ce sont des ennemis à abattre. Dès qu'on parle de lui en mal, il le prend très mal car après-tout de son point de vue il est très valeureux de savoir survivre dans une voiture qui n'a pas de freins. Il aimerait qu'on le félicite pour cela.

Et quand la loi vient dire, benoitement, qu'il est interdit d'aller sur la route du mal, il faut l'écouter scrupuleusement, car sans faire exprès elle a raison. Non il n'est pas question de laisser faire le mal, il est question de ne pas lui fournir de mal à faire, et de le laisser se planter royalement en beauté lui-même tout seul.

Il s'agit de ne pas lui fournir de frein, de ne pas penser à sa place comme on n'aimerait pas qu'il le fasse, de ne pas lui fournir le carburant dont il a besoin pour retourner tout ce qu'on lui oppose comme de nouvelles armes de destructuration massive de la morale.

Il s'agit de ne même pas prononcer son nom. Si c'est ce que la loi veut, tant mieux ! Faire comme s'il n'existait pas, l'ignorer, parler d'autre chose, sur de belles routes bien fréquentées où les gens se promènent en paix et en toute confiance. Et s'il vient pas là, aller ailleurs. Le laisser seul, s'éteindre dans sa nullité.

Il 'y a rien à faire pour lui, rien à faire d'autre que le faire exister, puisqu'il n'est pas capable d'exister par lui-même, et qu'il n'a aucune raison de le faire.

Sans des sbires à soumettre, sans des souffrances à créer, sans badauds à manipuler pour qu'ils se battent les uns contre les autres à sa place, il n'est plus rien. Son pouvoir est l'ignorance de sa folie. Mais donnez-lui son vrai nom nom et en prenant conscience de qu'il est, il disparaîtra aussitôt.

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