
Chronique d'un siècle et demi, de la chute d'Alger à sa renaissance au jour même de sa défaite - hymne à l'Algérie et à tous ceux qui donnèrent leur sang pour qu'elle vécût
par Laala Bechetoula
Un matin de juin 1845, dans les montagnes du Dahra, une armée européenne a allumé des feux à l'entrée d'une grotte pour y étouffer une tribu entière - femmes, enfants et vieillards compris - parce qu'elle avait commis le crime de s'y réfugier. Ce n'est pas un épisode oublié d'un empire lointain et anonyme. C'est la France. Et ce n'est, hélas, que le premier chapitre.
Inclinons la tête avant d'aller plus loin. Ce qui suit n'est pas un hommage commémoratif. C'est un compte que l'on rend - un compte que la France elle-même a mis plus d'un siècle et demi à commencer d'admettre, et que l'Algérie, elle, n'a jamais cessé de tenir.
Pendant cent trente-deux années, du rivage méditerranéen aux confins du Sahara, des cimes de Kabylie aux portes de Laghouat, cette terre répondit du crime de vouloir demeurer elle-même. Chaque région y porta sa part. Les montagnes donnèrent leurs saints guerriers. Le désert donna ses cités. Les forêts livrèrent leurs arbres au feu tombé du ciel, les frontières leurs morts au barbelé et à la mine, et des familles entières furent jetées dans des cales de navires vers des océans dont elles ne revinrent jamais. Un fleuve même, au cœur de la capitale du colonisateur, fut contraint de charrier des morts algériens. Et le tout, chaque province, chaque foyer, versa sa part d'un million et demi de vies - une dette que cette nation n'a jamais renoncé à réclamer.
Le 5 juillet n'est pas une fête. C'est une dette. En voici le récit, dans l'ordre, du premier matin jusqu'au dernier.
1830-1857 : la chute, et les premiers à se lever
Le 5 juillet 1830, Alger tomba. Le dey signa sa capitulation, et la France entra dans une terre qu'elle prétendit tenir mille ans et qu'elle ne tint, en vérité, que cent trente-deux. La résistance naquit dans la semaine même, et elle naquit partout à la fois, car l'Algérie ne fut jamais un lieu unique, mais une constellation de patries.
À l'ouest, à Mascara, un lettré de vingt-quatre ans fut hissé sur un bouclier par les anciens des tribus en novembre 1832 et proclamé Émir al-Mouminine. Abdelkader ibn Muhieddine accomplit alors ce que nul n'avait fait avant lui : il bâtit, au cœur même de la guerre, un État véritable - une armée, un trésor, des écoles, un droit qui liait ensemble musulman, chrétien et juif. Pendant quinze années, il tint en échec l'une des plus belles armées d'Europe. On le tient aujourd'hui pour le fondateur de l'État algérien moderne ; des décennies plus tard, à Damas, il risqua sa vie pour sauver des milliers de chrétiens d'un massacre - preuve vivante d'une civilisation que ses vainqueurs prétendaient lui apporter sans jamais la posséder eux-mêmes.
La guerre qu'il ne put gagner seul se poursuivit, dans son sillage, sur tout le territoire. Dans le Dahra, un jeune mystique que le peuple surnomma Bou Maza - "le père de la chèvre" - souleva toute la vallée du Chélif en 1845 et tint en respect les colonnes françaises durant deux années. C'est dans son ombre, en juin de cette même année, que la conquête révéla son vrai visage. Une colonne française avait acculé une tribu entière, les Ouled Riah, quelque cinq cents âmes avec enfants et troupeaux, dans les grottes du Dahra ; les soldats y allumèrent des feux qu'ils entretinrent toute la nuit. Au matin, il n'y avait plus rien à entendre. Les Français avaient un mot pour cela : l'enfumade, ce terme que le paysan emploie pour vider un terrier de sa vermine. Quelques semaines plus tard, un second officier, Saint-Arnaud, fit de même à une autre tribu, et le consigna sans que sa main tremblât. Ce ne fut pas la folie d'un homme égaré, mais une doctrine écrite noir sur blanc. Le lieutenant-colonel Lucien de Montagnac avait déjà confié à un ami, dès 1843, qu'il fallait mener cette guerre en tuant tout Arabe mâle passé quinze ans et en déportant femmes et enfants, jusqu'à ce que rien ne subsistât qui ne rampât sous la botte française "comme des chiens". Et voici la phrase qu'il faudrait lire à voix haute dans chaque faculté de philosophie politique du monde : elle n'est pas d'un rustre de la frontière, mais du plus illustre esprit libéral de son siècle. Alexis de Tocqueville, théoricien même de la démocratie, revint d'Algérie en 1841 pour écrire que brûler les moissons et saisir femmes et enfants n'était qu'une "fâcheuse nécessité" de cette guerre. Il eut, du moins, l'honnêteté d'un aveu : la France, reconnut-il, fit une guerre plus barbare que les Arabes eux-mêmes. Gardez en mémoire ce matin-là, dans les grottes. Il reviendra.
À l'est, à Zaâtcha, dans l'oasis de Biskra, le cheikh Bouziane tint une forteresse saharienne durant un siège de cinq mois, en 1849, qui coûta si cher à l'armée française qu'à sa chute, on trancha sa tête et la promena par la province en avertissement. Et au large de Cannes, sur la petite île Sainte-Marguerite, la couronne transforma en prison le fort qui avait jadis retenu le Masque de Fer : entre 1841 et 1884, plus de trois mille Algériens y furent internés sans jugement, otages dont on se servait comme monnaie d'échange contre ceux qui, sur le sol algérien, combattaient encore. Cinq cents membres de la propre smala de l'émir Abdelkader y furent détenus, certaines de leurs femmes enfermées dans la cellule même où avait vécu le Masque de Fer.
Puis vint Laghouat - ma ville. Durant l'hiver 1852, le général Aimable Pélissier en fit le siège, tandis qu'un lieutenant de l'émir, Bennacer Ben Chohra, qui résisterait trente-trois années sans jamais faillir - la plus longue résistance individuelle de toute la conquête - passait cet été-là à fortifier les abords de la ville. Le 4 décembre, la cité tomba, et l'assaut se mua aussitôt en plusieurs jours de tuerie. Sur quatre à six mille âmes enfermées dans ses murs, environ deux sur trois périrent - hommes, femmes, enfants - dans ce que plusieurs historiens tiennent pour l'un des premiers emplois d'une arme chimique contre des civils. Les habitants de Laghouat appellent encore cette année-là âm el-khalya, l'année du vide, et aussi l'année des sacs, du nom des hommes et des garçons cousus vivants dans la toile de jute et jetés dans les fosses. Des mères, pour sauver leurs fils, les habillèrent en filles et leur percèrent une oreille d'une boucle - marque que certains garçons de Laghouat portent encore, ignorant qu'elle naquit de la terreur d'une mère. Pélissier, dans sa dépêche officielle, félicita ses artilleurs d'avoir "dignement fêté la Sainte-Barbe". Il employa ce mot - dignité - pour son artillerie, le jour même où il vidait une ville de ses habitants. Ce mot ne lui appartenait pas. Il appartenait à la ville qui refusa de s'agenouiller. Je le nomme ici sans détour, comme le nomment désormais les historiens et mon propre peuple : un génocide.
Cinq années plus tard, en Kabylie, une jeune femme qui avait refusé un mariage forcé commandait cinq mille combattants. Lalla Fatma N'Soumer défit une armée française de huit mille hommes à la bataille de Tazrouk, en 1854, et tint le Djurdjura jusqu'à sa capture, en 1857. Les Français, cherchant une comparaison digne d'elle, la surnommèrent la Jeanne d'Arc du Djurdjura. Elle mourut six années plus tard, en cellule, à trente-trois ans.
1864-1904 : l'exil, et la longue résistance
Quand la résistance échouait, on répondait par l'exil au-delà des mers - et cela aussi appartient à la dette, quoique l'Algérie elle-même l'ait à demi oublié. Entre 1864 et 1921, plus de deux mille Algériens - parmi eux les hommes qui avaient suivi le cheikh El Mokrani dans la grande insurrection kabyle de 1871 - furent embarqués enchaînés vers le bagne colonial de Nouvelle-Calédonie, au terme d'une traversée de cinq mois durant laquelle on jetait les morts par-dessus bord sans jamais en tenir le compte. Les peines les plus longues interdisaient tout retour, même après libération ; trois à cinq mille enfants furent ainsi abandonnés en Algérie, orphelins d'un père purgeant sa peine à dix-huit mille kilomètres de chez lui. Leurs descendants, quinze mille aujourd'hui, vivent encore en Nouvelle-Calédonie et ne commencent qu'à présent à réclamer cette histoire que leurs familles taisaient par pudeur.
Et dans le Sud-Ouest, une génération plus tard, un cheikh soufi nommé Bouamama bâtit à Moghrar une citadelle flanquée de trente-deux tours de guet, et mena, de 1881 à 1904, l'une des résistances les plus acharnées de tout le dix-neuvième siècle. L'Oranie, le Dahra, les Zibane, la Kabylie, le Sahara, le Sud-Ouest : nulle région de ce pays que la conquête n'ait dû combattre deux fois, nulle qui ne lui ait opposé son refus.
1945 : Sétif, Guelma, Kherrata
Ce qui suivit fut la dépossession érigée en loi - terres confisquées, tribus cantonnées, inégalité inscrite dans le Code de l'indigénat, qui fit de l'Algérien un sujet sans citoyenneté sur la terre de ses aïeux. Les historiens estiment aujourd'hui qu'entre cinq cent mille et un million d'Algériens périrent durant la conquête et sa "pacification", et un courant grandissant de la recherche historique nomme désormais l'ensemble pour ce qu'il fut : le génocide algérien.
Chaque génération se vit promettre que la France était venue pour mille ans. Et lorsque, le 8 mai 1945 - jour même de la libération de l'Europe -, des foules à Sétif, Guelma et Kherrata défilèrent pour réclamer la dignité promise en échange du sang versé contre ce même fascisme, on répondit par un massacre qui dura des semaines et fit des milliers de morts. Ce mois-là ensevelit la dernière illusion réformiste. Les combattants de Novembre seraient les enfants de Sétif.
1954-1957 : Novembre, et la guerre faite affaire du monde
Le 1er novembre 1954, une poignée d'hommes décida que l'attente avait assez duré. Ce qu'ils allumèrent fut la plus grande guerre de libération de son siècle, menée par un peuple désarmé contre l'une des plus grandes armées de la terre. Il faut prononcer les noms, car les prononcer, c'est leur épargner de mourir deux fois : Mostefa Ben Boulaïd, qui forgeait lui-même ses armes dans l'Aurès ; Didouche Mourad, tombé à vingt-huit ans ; Larbi Ben M'hidi, torturé et assassiné, dont le calme devant ses bourreaux demeure une leçon pour tout peuple humilié de la terre ; Ahmed Zabana, premier guillotiné ; Zighoud Youcef ; le colonel Amirouche ; Abane Ramdane, architecte du congrès de la Soummam qui, en août 1956, donna à la révolution son ossature.
Cette révolution ne combattit jamais seule, et la France le savait - c'est pourquoi, le 22 octobre 1956, elle commit un acte de piraterie caractérisée contre les hommes qui la dirigeaient depuis l'étranger. Cinq de ses chefs fondateurs - Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Khider, Mostefa Lacheraf - embarquèrent à Rabat à bord d'un avion civil marocain à destination d'un sommet à Tunis, sous le patronage du sultan du Maroc et du président Bourguiba. Le contrôle aérien français détourna l'appareil vers Alger. Les cinq furent saisis et détenus dans les prisons françaises jusqu'à la fin de la guerre - enlevés dans l'espace aérien souverain d'un pays allié, en une opération qui scandalisa jusqu'au gouvernement français lui-même. Mais ce forfait se retourna contre son auteur : il prouva au monde ce que la France s'obstinait à nier - que cette cause était devenue l'affaire des nations. L'Égypte forma des centaines de cadres algériens et prêta à la cause la voix radiophonique la plus puissante du monde arabe. La Tunisie et le Maroc, tout juste indépendants eux-mêmes, offrirent à l'ALN un sanctuaire payé d'un prix réel. L'Irak, le Koweït et l'Arabie saoudite financèrent, dès 1959, plus de la moitié du coût matériel de la guerre. En septembre 1958, le Gouvernement provisoire de la République algérienne fut proclamé simultanément au Caire, à Tunis et à Rabat, reconnu ce jour même par l'Irak, la Libye, le Maroc et la Tunisie, en quelques semaines par la Chine communiste, et, dès octobre 1960, par l'Union soviétique, qui dépêcha des navires-hôpitaux pour les blessés de la guerre des frontières à venir. Dès Bandung, en 1955, l'Algérie - pas même un État encore - siégeait déjà à égalité parmi les nations décolonisées ; Washington même, redoutant de la pousser vers Moscou, cessa pour la première fois de soutenir sans réserve la France à l'ONU. Une guerre menée par un peuple pauvre et désarmé s'était rendue impossible à ignorer pour le monde entier.
À l'intérieur du pays, la guerre atteignit la capitale. Durant 1956 et 1957, parachutistes français et réseaux urbains de l'ALN se livrèrent, rue par rue, à la bataille d'Alger, à travers la Casbah. Là périrent, ensevelis vivants sous les décombres plutôt que de se rendre, Ali La Pointe, le petit Omar, et Hassiba Ben Bouali, vingt ans, qui choisit de mourir debout.
1957-1960 : le barrage, le feu, et le désert
À partir de 1957, la France scella ses frontières algériennes derrière les lignes Morice et Challe : quatre cent soixante kilomètres électrifiés vers la Tunisie, sept cents vers le Maroc, flanqués de champs de mines de quarante-cinq mètres. De janvier à mai 1958, l'ALN tenta de forcer le passage lors de ce que l'on appela la bataille des Frontières ; plusieurs milliers de ses combattants périrent sur ce barrage en quelques semaines. Le 8 février 1958, poursuivant une unité qui avait franchi la frontière tunisienne, l'aviation française bombarda la bourgade de Sakiet Sidi Youssef un jour de marché, touchant au passage une école. Plus de deux cents personnes furent tuées, dont onze enfants - un village qui n'était même pas algérien, châtié pour une guerre que l'Algérie refusait de perdre.
À l'intérieur du barrage, une autre arme accomplissait son œuvre plus silencieuse. Le napalm tombait sur les forêts où se cachait le maquis, et sur les villages qui s'étendaient à leurs pieds, tandis que Paris niait officiellement son emploi en Algérie durant toute la guerre. Dans la forêt de Boumehni, en Kabylie, en août 1960, un combattant nommé Salah Ouzrourou fut brûlé aux côtés de deux compagnons ; durant un mois entier, il ne put abaisser ses bras calcinés sans une douleur insoutenable. En décembre 1957, le village d'Aït-Ouabane fut rasé et sa population chassée sous les bombardements. L'Algérie rurale apprit à redouter, plus que toute autre chose dans le ciel, une forme précise : un petit avion sans arme, peint d'un jaune éclatant, qui glissait au ras des crêtes pour désigner la cible que frapperaient bientôt les bombardiers. Un combattant de l'ALN se souvenait de ces appareils "sautant de crête en crête comme des sauterelles". Là où s'attardait l'avion jaune, le feu ne tardait pas à tomber, et toute une génération d'Algériens des campagnes apprit à lire ce ciel comme d'autres lisent les nuages annonçant la pluie - sinon que ce ciel-là ne promettait que l'incendie.
La guerre atteignit jusqu'au fin fond de mon propre Sud. En septembre 1960, près d'El-Ghicha, des moudjahidine affrontèrent l'ennemi dans ce que l'on nomme aujourd'hui la grande bataille de Chouabir. Plus de treize cents soldats ennemis y furent tués ; vingt-cinq Algériens, dont onze civils sans armes, y tombèrent en martyrs - une bataille que peu, hors de ma région, ont jamais entendu nommer, et qui mérite pourtant de l'être.
Cette même année, dans le Sahara profond près de Reggane, un tout autre feu tomba, non plus d'un avion mais du ciel lui-même : le 13 février 1960, en pleine guerre, la France fit exploser sa première bombe atomique, Gerboise Bleue, trois fois plus puissante que celle de Nagasaki, dans un désert que le commandement disait vide - alors que plusieurs milliers de personnes vivaient à portée du souffle. Trois autres essais atmosphériques suivirent, puis treize essais souterrains jusqu'en 1966 - quatre ans après l'indépendance, une clause des accords d'Évian ayant autorisé Paris à poursuivre ses essais sur un sol pourtant devenu libre. Les retombées furent tracées jusqu'au Sénégal, au Soudan et en Libye. La France n'offrit une compensation, même partielle, qu'en 2009. La bombe qui fit de la France une puissance nucléaire fut allumée dans un désert qui ne fut jamais vide.
1961-1962 : la Seine, et le dernier soubresaut
Tous les massacres de cette guerre ne se déroulèrent pas en sol algérien. Certains eurent lieu dans la capitale même du colonisateur, sous les yeux de ses propres citoyens, et furent niés durant des décennies.
Le 17 octobre 1961, vingt à trente mille Algériens de Paris défilèrent pacifiquement contre un couvre-feu qui ne frappait qu'eux. Sur ordre du préfet Maurice Papon, sept mille policiers répondirent par une violence sans précédent dans l'Europe d'après-guerre. Des manifestants furent battus à mort avant même d'atteindre un commissariat ; d'autres le furent à l'intérieur même de ces commissariats, dans des cours rebaptisées, d'un humour noir, "comités d'accueil". Et sur les ponts de la Seine - celui de Neuilly parmi d'autres -, des policiers poussaient les manifestants jusqu'au parapet et les précipitaient dans le fleuve : certains déjà morts, d'autres liés, d'autres simplement assommés par les coups. Pendant des jours, des corps refirent surface en aval, entre Paris et Rouen. Le bilan officiel admis sur le moment fut de trois morts. Les historiens situent aujourd'hui le nombre réel, incertain et peut-être à jamais irrécupérable, entre deux cents et trois cents. La mémoire officielle mit des décennies avant d'en admettre le mot : quarante morts reconnus en 1998 seulement, et il fallut attendre 2021 pour qu'un président parle de "crimes inexcusables pour la République". La Seine ne traversait pas l'Algérie. Elle n'en charria pas moins ses morts.
Il serait injuste de ne pleurer que les nôtres, car l'Algérie eut des amis : des hommes et des femmes nés du côté de l'oppresseur qui choisirent librement le camp de la justice, et le payèrent de leur vie. Fernand Iveton, guillotiné en 1957 bien qu'il n'eût tué personne. Henri Maillot, qui déserta pour porter les armes à la Révolution. Les porteurs de valises, et à leurs côtés les militants de la Fédération de France, ces Algériens de l'exil qui portèrent la Révolution au cœur même de la métropole - mon père fut de ceux-là. Maurice Audin, torturé à mort en 1957, vérité que l'État français mit soixante et un ans à admettre. Et Frantz Fanon, qui donna à la Révolution, dans Les Damnés de la terre, la voix de tous les peuples colonisés de la terre, et qui repose, comme il l'avait voulu, en terre algérienne.
Mais tout colon ne choisit pas le chemin d'Iveton. Dans les derniers mois de la guerre, l'Organisation armée secrète, résolue à garder l'Algérie française à tout prix, mena une campagne destinée à rendre l'indépendance invivable. Entre 1961 et 1962, elle tua environ deux mille personnes, en majorité des civils algériens : une voiture piégée à Oran en tua vingt-cinq, une autre à Alger soixante-deux ; le 7 juin, ses commandos incendièrent la bibliothèque de l'université d'Alger - soixante mille livres en cendres, comme si un peuple sur le point d'être libre ne devait pas garder même ses livres.
Le 5 juillet 1962 : le cercle se referme
Il est des dates qui se font face à travers le temps comme deux miroirs. Le 5 juillet 1830, Alger tombait. Le 5 juillet 1962 - le même jour, à l'année près - Alger se relevait. La symétrie fut voulue. Un peuple rendu à lui-même choisit la date exacte de sa défaite pour en faire celle de sa résurrection. Ce que le canon avait pris un matin de juillet, le sang le rendit un autre matin de juillet.
Les peuples ne choisissent pas toujours la date de leur défaite. Les grandes nations choisissent celle de leur renaissance.
1992 : la dette, impayée et acquittée
Un seul homme porta, après l'indépendance, le serment de Novembre et sa trahison. Mohamed Boudiaf - l'un des six qui avaient allumé la mèche en 1954, l'un des cinq saisis à bord de cet avion marocain en 1956 - passa près de trente années dans l'exil et le silence. En 1992, on le rappela pour sauver une nation qui s'égarait ; il revint, vieux et incorruptible, portant intact le serment de 1954, et fut abattu à la tribune, en direct, sur la terre même qu'il avait aidée à libérer, par la main de la corruption qu'il était venu combattre. Les nations ne meurent pas de leurs ennemis. Elles meurent d'avoir oublié leurs martyrs. Novembre ne s'est pas achevé en 1962 ; à chaque génération, il redemande à être défendu.
Malek Bennabi enseignait que la colonisation ne peut rien sans la colonisabilité - cette disposition intérieure d'un peuple affaibli à se soumettre. Le 5 juillet fut la réponse à cette malédiction : un peuple que le monde disait résigné retrouva la première des libertés, celle de dire non. Voilà l'héritage - non un monument, mais une exigence. Il ne se paie pas en discours. Il se paie en justice, en labeur, dans le refus de cette division qui ne verse jamais une goutte de sang mais gaspille ce que le sang a payé.
Revenons à présent aux grottes par lesquelles ce récit a commencé.
Pendant plus d'un siècle, le Dahra garda son silence. La tribu enfumée dans le roc n'eut ni tombe ni nom dans aucun registre français. Les rues de Laghouat restèrent vides. Des îles à l'autre bout du monde gardent encore les tombes sans nom d'exilés qui ne revinrent jamais. La Seine continue de couler sous les ponts d'où l'on précipita des hommes. Le désert près de Reggane luit encore faiblement de ce qui y fut enfoui. Un siècle et demi d'empire reposa sur la certitude que tout ce silence aurait le dernier mot.
Le 5 juillet 1962, un peuple lui répondit - non pas seul, mais avec les nations qui avaient refusé de détourner le regard, et non par une couronne, mais par une voix vivante, la sienne propre, libre enfin, montant de chaque région et de chaque mer qui avait pris ses morts : les montagnes, le désert, les plaines, les grottes, le barrage, les forêts calcinées, les îles lointaines, le fleuve de Paris. Voilà tout le sens de ce jour, et voilà toute la dette : que le silence ne fût point autorisé à avoir le dernier mot.
Le 5 juillet n'est pas une fête ; c'est une dette. Acquittons-la - non par des couronnes, mais par une Algérie digne de ses morts.
Gloire à nos martyrs, de chaque région de cette terre. Gloire aux exilés et aux déportés. Gloire aux amis de l'Algérie et aux nations qui se tinrent à ses côtés. Et vive l'Algérie, libre - afin qu'ils ne soient pas morts en vain.
*
Il n'existe pas, sur toute la terre d'Algérie, une poignée de sol qui ne soit, quelque part, un peu de sang refroidi.
Repères bibliographiques
• Alexis de Tocqueville, Travail sur l'Algérie (1841) ;
• Lucien de Montagnac, Lettres d'un soldat (Plon, 1885) ;
• Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, Exterminer (Fayard, 2005) ;
• Benjamin Stora, Histoire de la guerre d'Algérie (La Découverte) ;
• Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris (Seuil, 1991), sur le 17 octobre 1961 ;
• Raphaëlle Branche, travaux sur la torture et le napalm durant la guerre d'Algérie ;
• Déclarations officielles de la présidence française (2018, sur Maurice Audin ; 2021, sur le 17 octobre 1961) ; rapports et archives relatifs aux essais nucléaires de Reggane et à la loi Morin (2010) sur leur indemnisation.