
Par George Tsakraklides, le 24 juin 2026
L'écosystème terrestre est un jeu de chaises musicales perpétuel : il y a peut-être 10 millions d'espèces sur cette planète, mais l'espace qu'elles peuvent occuper est limité. Les humains ont peut-être truqué le jeu en tuant les participants et en s'accaparant toutes les chaises, mais le plancher est sur le point de disparaître, entraînant toutes les chaises avec lui : le climat change, et la musique aussi. Tous seront contraints de danser encore autour des chaises, mais cette fois, ce sera bien moins une danse qu'une ruée mortelle vers l'extinction.
Néanmoins, comme lors de chaque grande extinction, quelques rares survivants parviendront à explorer de nouvelles niche écologiques, voire à s'emparer d'une ou deux chaises. C'est exactement le cas du Lagocephalus : un poisson tropical originaire de la mer Rouge surchauffée qui a repéré une chaise vide, a flairé l'opportunité et s'est empressé de s'en emparer. Ce poisson des eaux chaudes remonte vers le nord. À peine quelques décennies après la première observation d'un Lagocephalus en Méditerranée orientale, il est désormais l'une des espèces les plus répandues en Grèce, semant le chaos dans un écosystème marin qui n'y était tout simplement pas préparé. Sa morsure est si violente et sa mâchoire si puissante qu'il peut sectionner un doigt humain. C'est en substance une paire de tenailles de charpentier qui nage, et il en a d'ailleurs l'apparence. Et tandis que les touristes paniquent, que la presse à sensation en fait tout un plat et que les nageurs ont peur de se mettre à l'eau, ce poisson symbolise magnifiquement la résilience de la vie biologique face à l'apocalypse climatique qui altère à jamais cette planète. Le Lagocephalus a colonisé un nouvel environnement. Nulle part dans l'archipel égéen on n'échappe à la présence de ce poisson.
Quelle nouveauté. Le Lagocephalus ne fait que ce que les humains ont fait pendant des milliers d'années : tirer le meilleur parti d'une opportunité et décimer les écosystèmes. Mais dans tout écosystème, on récolte ce que l'on sème, et le karma écologique ne relève pas d'une justice poétique : c'est un véritable mécanisme naturel auquel l'écosystème a recours pour se rééquilibrer. Lagocephalus n'est devenu une espèce envahissante que par l'action d'une autre espèce envahissante : les humains ont ouvert le canal de Suez, permettant ainsi à Lagocephalus et à d'autres espèces marines tropicales d'envahir la Méditerranée. Ce sont les humains qui ont détruit le climat, transformant progressivement la Méditerranée en une mer tropicale chaude, idéale pour Lagocephalus. Ce sont les humains qui ont surexploité la Méditerranée pendant des milliers d'années, affaiblissant l'écosystème à tel point qu'il n'a pas été en mesure de se défendre contre l'envahisseur. Ce poisson envahissant fait à la Méditerranée ce que les Européens envahisseurs ont infligé à l'Amérique : il mène à l'extinction de milliers d'espèces, propage ses maladies toxiques aux populations indigènes et se multiplie de manière incontrôlable. C'est nous, les humains, les véritables Lagocephalus.
Ainsi, alors que les médias grecs s'interrogent : "Quelle solution apporter au problème du Lagocephalus ?", personne ne se demande ce que nous allons faire face au problème humain. Ce poisson tranche peut-être les doigts humains, mais c'est le piranha tant attendu de la justice climatique. En parcourant les fils de discussion d'un forum, un commentaire a retenu mon attention : "Enfin, les poissons ripostent", a posté quelqu'un. Plutôt juste, non ?
On pourrait croire que la Terre est stupide, mais elle est bien plus intelligente et résiliente que nous. Le phénomène Lagocephalus peut sembler accidentel, un déséquilibre de l'écosystème, mais c'est en réalité l'écosystème qui se rééquilibre face à l'intervention malveillante des humains. Lagocephalus est la réponse délibérée aux provocations humaines. Cette planète est un système vivant, qui respire et réagit à des stimuli. Les humains ne semblent s'en souvenir que lorsque cela les affecte soudainement. Mais les écosystèmes n'oublient jamais, et contrairement à l'opinion largement répandue, les poissons non plus : ils sont dotés de la mémoire collective d'un écosystème qui se souvient et enregistre chacun de ses épisodes d'extinction.
Tout au long de leur histoire, les humains ont géré leurs prédateurs en les convertissant en produits : nourriture, fourrure ou mobilier. Mais la Terre gagne en intelligence. Non seulement ce poisson attaque directement ses prédateurs, mais il fait également figure de paria au sein même de la matrice nécrocapitaliste : c'est un poisson économiquement sans utilité, bourré de la tête aux pieds d'une des neurotoxines les plus puissantes qui soient : la tétrodotoxine. Si vous en mangez, hop, vous mourez, les gars. La tétrodotoxine résiste à la cuisson.
Peut-être que cette fois, c'est l'homme qui deviendra le produit. L'opportunité est énorme pour l'écosystème : jusqu'à un tiers de toute la surface terrestre pourrait redevenir l'habitat de divers organismes si les humains venaient à disparaître. Les écosystèmes ne laissent pas facilement passer de telles opportunités. Le jeu des chaises musicales a toujours évolué sur cette planète, et ce n'est pas aux humains de décider s'ils peuvent garder leur chaise ou non. La décision sera prise par le prochain Lagocephalus, le prochain Covid, la prochaine IA qui s'emparera des codes nucléaires. Ces babouins ne sont pas tout à fait ce qu'ils croient être. Alors, trouvez-vous un/une partenaire et rejoignez ce tango de la mort autour des chaises musicales. Car lorsque la musique s'arrêtera brutalement, les lumières s'éteindront elles aussi. Nous trébucherons tous les uns sur les autres, riches ou pauvres, quels que soient les pénis que nous enverrons dans l'espace.
Traduit par Spirit of Free Speech
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Un poisson-ballon (Lagocephalus sceleratus) attrapé par un pêcheur grec à Ierapetra, en Crète, le 2 juin 2026 (© Angelos TZORTZINIS)
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