Serge Van Cutsem

Comment défendre le débat contradictoire tout en refusant ce débat.
Ce 28 mai 2026, au Quai 22 de l'Université de Namur, une projection-débat du documentaire Ukraine - Russie : derrière l'écran de fumée devait avoir lieu, mais elle a été annulée.
Non pas parce qu'elle était illégale, ni qu'un juge l'avait interdite, ni parce qu'un arrêté administratif l'avait suspendue, ni parce que le film contenait quoi que ce soit de haineux, de violent ou de pénalement répréhensible ! l'Université de Namur ne le prétend d'ailleurs pas elle-même.
Elle n'a pas eu lieu parce que la Direction de la Communication de l'UNamur a décidé, quelques heures avant l'événement, que le documentaire était "contraire aux valeurs que l'UNamur défend et promeut.". Laissons-leur la responsabilité entière de cette formulation mais examinons celle-ci sérieusement, comme elle mérite de l'être.
L'Université de Namur est une institution académique. À ce titre, elle défend à juste titre (c'est sa raison d'être institutionnelle) la rigueur scientifique, l'examen contradictoire des faits, l'ouverture au débat, le pluralisme des idées, et ce qu'elle appelle elle-même "l'écoute contradictoire de tous points de vue dans une démarche scientifique basée sur les faits."
Ces mots sont ceux de son propre avocat, Maître Printz, dans sa réponse du 28 mai 2026 à notre conseil. Ils sont cités intégralement parce qu'ils constituent, à eux seuls, le cœur du problème. En effet, ne serions nous pas ici en présence d'une inversion accusatoire ?
En effet, le 4 mars 2026, nos équipes ont transmis aux services du Quai 22 le synopsis complet du documentaire, celui-ci contenait l'intitulé, les thématiques, le format, les intervenants prévus, la discussion publique envisagée après la projection. Tout était consigné, en toute transparence, deux mois et demi avant l'événement, précisément pour qu'un débat contradictoire puisse avoir lieu.
Durant les semaines qui ont suivi, les services de l'UNamur ont confirmé sans réserve aucune, organisant les modalités pratiques, communiquant les conditions d'accès. Ils ont même rassuré nos équipes sur la facturation. Le 13 mai encore, soit quinze jours avant l'événement, ils écrivaient : "Pas d'inquiétude pour votre location, même si la facture vous arrive plus tard, le Quai 22 sera bien à votre disposition."
Le matin du 28 mai 2026, soit quelques heures avant la projection, la Direction de la Communication de l'UNamur annulait l'événement, invoquant une "découverte récente du contenu réel de cette conférence."
Je pose ici une question simple, factuelle, à laquelle il est facile de répondre : comment peut-on affirmer "découvrir récemment" le contenu d'un événement dont le synopsis complet a été transmis deux mois et demi plus tôt, et que l'on a confirmé sans réserve pendant dix semaines ? Ceci sans aucune interpellation. Sincèrement je n'ai aucune réponse à cette question et il semble que L'UNamur non plus, du moins à ce stade.
L'avocat de l'UNamur reproche, dans sa réponse officielle, un manque d'écoute contradictoire et de démarche scientifique basée sur les faits. C'est précisément ce que nous proposions ce soir, une projection suivie d'un débat ouvert au public, avec des intervenants, n'importe quel intervenant... Dans une salle universitaire conçue pour accueillir la confrontation des idées.
L'UNamur a annulé cet échange contradictoire... au nom de l'écoute contradictoire.

Annonce d'une nouvelle projection du documentaire "Ukraine-Russie, derrière le rideau de fumée"
Elle n'a pas visionné le film et elle ne l'a pas demandé. Elle ne l'a donc pas analysé. Elle n'a sollicité aucun examen sérieux du contenu avant de prendre sa décision. Elle n'a proposé aucune alternative : ni débat encadré, ni présence d'un contradicteur, ni aucune des formules qu'une institution académique mobilise ordinairement quand elle souhaite garantir le pluralisme qu'elle invoque.
Dans une société démocratique, la liberté d'expression protège précisément aussi les discours, les analyses ou les points de vue susceptibles de heurter, déranger ou susciter la controverse, pour autant qu'ils ne constituent pas un contenu objectivement illicite, haineux ou pénalement répréhensible, ce que l'UNamur ne prétend d'ailleurs nullement démontrer en l'espèce. Elle a simplement annulé, sur la base d'appréciations relatives aux positions portées par les organisateurs, ce sont du moins leurs propres termes.
Cependant, la chronologie des faits apportent une autre vision. En effet, 36 heures avant cette annulation de dernière minute, l'ambassade d'Ukraine publiait un communiqué qui apporte un autre éclairage. Afin que les lecteurs puissent se forger leur propre opinion, la traduction fidèle est retranscrite dans cette note 1.
Il y a deux mois, le Cinéma de Stockel, à Woluwe-Saint-Pierre, annulait dans des conditions comparables la projection du même documentaire, quelques heures avant l'événement, après qu'un échevin communal ait publiquement revendiqué avoir réussi à faire annuler la projection, qualifiant notre média de complotiste virulemment anti système et affirmant que nous menions une guerre contre l'Europe.
Une procédure judiciaire est en cours à Bruxelles concernant ces faits, et cette fois également, l'Ambassade d'Ukraine a publié un communiqué quasiment identique. Ce 28 mai la séquence se reproduit, avec le même film, le même mécanisme, la même chronologie et la même absence de visionnage. La répétition de ces annulations pose désormais objectivement la question d'un mécanisme de censure préalable.
Cela étant, aucune des projections prétendument annulées l'ont réellement été, tant en Belgique, au Portugal, en France et en Italie. Elles ont certes été déplacées mais elles ont eu lieu, ceci sans aucun trouble public, dans le respect et l'écoute.
Ce que nous aurions dit lors de cette projection à Namur : Le documentaire Ukraine - Russie : derrière l'écran de fumée a été tourné dans le Donbass, il donne la parole à des civils, des hommes, des femmes, des familles, des adolescents, qui vivent dans une zone de guerre depuis 2014, et non pas 2022... Il ne contient aucun appel à la violence, aucune incitation à la haine, aucun élément pénalement répréhensible.
Il contient seulement des témoignages humains sur les conséquences de la guerre.
C'est précisément cela qui semble poser problème.
Ce que l'UNamur aurait dû faire : regarder le film. Si, après l'avoir regardé intégralement, ses responsables avaient estimé qu'il contient des éléments objectivement illicites, haineux, ou constitutifs d'une propagande au sens légal du terme, qu'ils le démontrent publiquement, avec des faits, des références précises, des arguments vérifiables, nous aurions pu répondre. C'est cela, une démarche basée sur les faits.
Si, en revanche, ils sont dans l'incapacité de produire un tel examen, il sera difficile de conclure autrement que ce qui a été annulé ce soir à Namur, c'est un débat, et que c'est précisément le débat qui était indésirable.
Note aux lecteurs : Le documentaire Ukraine - Russie : derrière l'écran de fumée est accessible, les modalités d'accès au documentaire seront communiquées ultérieurement.
Nous invitons chacun à le regarder, à se forger sa propre opinion, et à juger par lui-même si son contenu justifiait les qualifications qui lui ont été appliquées.
Dans un État de droit, le libre examen suppose précisément la possibilité de confronter publiquement les idées, et non d'empêcher leur diffusion avant même qu'elles puissent être discutées.
Je terminerai avec cette photo prise sur les lieux de la projection annulée, elle montre le comité d'accueil qui était destiné à répondre aux troubles publics, qui n'ont évidemment pas eu lieu.

Conclusion :
L'Université de Namur, en tant qu'institution académique, avait ici une responsabilité particulière de pluralisme. Elle a choisi la facilité : annulation de dernière minute + justification morale très discutable. C'est juridiquement contestable et intellectuellement faible.
Sur le plan du droit, l'Unamur a commis une faute, les responsabilités seront examinées. Merci encore à nos lecteurs et participants pour leur soutien !
- Communiqué de presse de l'Ambassade d'Ukraine, 26.05.2026 - Diffusion immédiate
- Concernant la projection prévue du documentaire de propagande "Ukraine, Russie : Derrière le rideau de fumée" à Namur.
- L'Ambassade d'Ukraine auprès du Royaume de Belgique condamne fermement la projection prévue du documentaire de propagande "Ukraine, Russie : Derrière l'écran de fumée" et attire l'attention du public et des autorités belges compétentes sur une nouvelle tentative de diffuser des récits de désinformation liés à l'agression militaire russe contre l'Ukraine.
- L'événement est organisé par Kairos Presse, sous la direction d'Alexandre Penasse.
- Selon les informations publiquement disponibles, une projection du documentaire est prévue à Namur le 28 mai 2026.
- Des projections similaires de documentaires de propagande russe précédemment prévues à Bruxelles ont déjà suscité une vive préoccupation publique et ont, dans certains cas, été annulées en raison du caractère propagandiste du contenu.
- Le documentaire déforme systématiquement la réalité de l'agression militaire russe contre l'Ukraine, manipule des faits documentés relatifs aux crimes de guerre commis par les forces russes, et développe des récits destinés à justifier l'occupation temporaire des territoires ukrainiens.
- Le film a été produit à la suite de voyages en Fédération de Russie et dans les territoires temporairement occupés de l'Ukraine, sans le consentement des autorités ukrainiennes. De telles activités constituent une violation de la législation ukrainienne et un mépris de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de l'Ukraine.
- Il est particulièrement préoccupant que de tels événements soient présentés comme des plateformes de "discussion" ou de "perspectives alternatives", alors qu'en pratique ils contribuent à la normalisation et à la diffusion de récits émanant de l'État agresseur.
- Offrir un espace public à des récits qui relativisent l'agression, obscurcissent la responsabilité pour crimes de guerre et servent les objectifs informationnels d'un État agresseur va à l'encontre des valeurs démocratiques, de l'état de droit et des principes sur lesquels la Belgique et l'Union européenne sont fondées.
- Compte tenu du caractère répété de telles initiatives en Belgique, l'Ambassade d'Ukraine appelle les autorités compétentes et les institutions concernées à prendre des mesures décisives et rapides.
- Dans ce contexte, l'Ambassade d'Ukraine appelle à l'annulation de la projection prévue et invite toutes les parties prenantes concernées à empêcher la diffusion et la légitimation continues de la désinformation et de la propagande russes dans l'espace public.
- L'Ukraine valorise profondément le soutien continu de la Belgique et reste fermement engagée à défendre la vérité, le droit international et l'intégrité du discours public démocratique contre les tentatives de normaliser et diffuser la propagande de l'État agresseur ︎
Source : Kairos
Notre film interdit à Namur: Ils ne l'ont pas vu!
COMMUNIQUÉ: Annulation de notre film à Namur
La projection du documentaire "Ukraine, Russie : derrière l'écran de fumée", prévue ce soir au Quai 22 à Namur, a finalement été annulée par l'UNamur quelques heures avant sa tenue.
Cette décision intervient alors même :
- que le synopsis détaillé du film avait été transmis dès le mois de mars ;
- que la réservation avait été confirmée durant plusieurs mois ;
- qu'aucun contenu illégal n'a été identifié ;
- qu'aucun visionnage contradictoire du documentaire n'a été demandé ;
- et qu'aucune autorité administrative n'a interdit la projection.
L'UNamur justifie aujourd'hui cette annulation en estimant que les thématiques et positions supposément portées par le documentaire seraient "contraires aux valeurs" qu'elle défend.
Des démarches via avocat ont déjà été entreprises aujourd'hui.
Le débat de fond reste donc entier.
Cette affaire dépasse largement le seul cadre d'une projection.
Elle pose des questions importantes concernant :
- la liberté d'expression et de presse ;
- le pluralisme du débat public ;
- la liberté académique ;
- et la possibilité, ou non, d'empêcher la diffusion d'une œuvre documentaire sur base d'une appréciation idéologique de son contenu supposé.
Nous continuerons à défendre le droit à un débat contradictoire, serein et libre.
Une nouvelle projection sera reprogrammée très prochainement.
Par ailleurs, les démarches judiciaires déjà entreprises et celles envisagées pour la suite représentent un coût extrêmement important (huissiers, citations, audiences, assistance juridique, préparation des dossiers, frais de justice, etc.).
Les personnes souhaitant soutenir concrètement Kairos dans cette démarche et permettre la poursuite des actions envisagées pourront nous aider dans les prochains jours via un appel au soutien qui sera communiqué prochainement.
Merci à toutes les personnes qui nous ont soutenus aujourd'hui.
L'équipe Kairos
Source : Kairos
Présentation du film :
Septembre 2025, Alexandre Penasse, journalise et rédacteur en chef du média Kairos est invité à participer à un Press tour regroupant des journalistes et blogueurs du monde entier. Entre Moscou et les zones de conflit, c'est une autre réalité qui est observée, vécue et ressentie. L'idée du film documentaire s'est alors imposée comme une nécessité : interroger ce décalage, en donner une voix, une vision sensible et proposer un autre point de vue.
Le film prend la forme d'un carnet de voyage filmé dans le Donbass, il explore le quotidien et la réalité des habitants d'une région en guerre, loin des images officielles et des représentations souvent polarisées sur le sujet.
Il donne la parole à des hommes, des femmes et des familles directement impactés.
Au travers d'images, de témoignages, d'archives et d'interviews, le film met en lumière des personnes qui subissent une guerre depuis 2014, interroge sur les conséquences concrètes et réelles du conflit mais aussi sur l'avenir d'une génération qui grandit dans un contexte de violence et d'instabilité. Il contribue à une meilleure compréhension de cette réalité en proposant un regard complémentaire à celui habituellement diffusé, et ouvre un espace de réflexion et d'échange autour des effets humains, sociaux et culturels de la guerre.
Ces images montrent la guerre. Le film, lui, cherche ce qui lui survit : les vies suspendues, la résilience, les gestes ordinaires, ce qui résiste encore à la destruction. Il refuse la logique de l'inévitable et réaffirme que la paix n'est pas une utopie, mais une responsabilité
Le message du film ne passe pas par un discours, mais par un choix de regard : contextualiser, rendre à ces images leur poids humain afin qu'elles ne soient plus consommées, mais interrogées.
Source : Kairos