
par Issac Bickerstaff
Pourquoi le ministre de la Défense américain porte un tatouage de Croisé, et pourquoi des pasteurs bénissent une statue dorée de Trump en Floride.
Imaginez la scène. Vous êtes un soldat américain stationné sur une base du Golfe. Votre commandant vous réunit pour le briefing d'avant-guerre. Vous vous attendez à des cartes, des objectifs, des analyses de la défense antimissile iranienne.
Au lieu de cela, votre commandant vous annonce, le plus sérieusement du monde, que le président Donald Trump a été "oint par Jésus pour allumer le feu de signal en Iran afin de provoquer l'Armageddon et de marquer Son retour sur Terre".
Cette scène n'est pas une fiction. Elle est documentée par plus de 200 plaintes officielles déposées par des soldats américains horrifiés depuis le début du conflit.
Et elle nous oblige à poser une question vertigineuse : et si les gens qui ont le doigt sur le bouton nucléaire n'étaient pas des stratèges, mais des fanatiques religieux ?
Le Tatouage du Croisé
Pour comprendre, il faut regarder le corps du ministre de la Défense. Pete Hegseth n'est pas un général sorti de West Point. C'est un ancien animateur de Fox News.
Sur son biceps droit, une phrase en latin : Deus Vult. Cela signifie "Dieu le veut". C'était le cri de guerre des Croisés en 1099, lorsqu'ils ont pris Jérusalem et massacré la totalité de sa population - juifs, musulmans et chrétiens orientaux confondus.
Sur sa poitrine, la Croix de Jérusalem, emblème des Templiers.
Hegseth a intitulé son livre American Crusade. Il ne cache rien. Il se voit littéralement comme un Croisé des temps modernes. Sa mission n'est pas de défendre les intérêts des États-Unis. Sa mission est de mener une guerre sainte contre l'Islam.
Depuis qu'il dirige le Pentagone, il a limogé 90% du personnel chargé de protéger les civils. Il a instauré des cultes évangéliques mensuels retransmis en direct dans toutes les bases du monde. Il a invité des pasteurs à poser les mains sur Trump dans le Bureau Ovale. Son langage est celui d'un prédicateur médiéval : "violence écrasante et punitive", "pas de quartier", "fureur épique".
La Statue Dorée de Six Mètres
À des milliers de kilomètres de là, sur le parcours de golf Trump Doral en Floride, une statue dorée de six mètres de haut représentant Donald Trump le poing levé a été inaugurée. Des prédicateurs sionistes chrétiens et deux rabbins ont dirigé des prières pour "consacrer l'image dorée".
Le pasteur Robert Jeffress, figure majeure du sionisme chrétien, a commenté la confrontation entre Trump et le Pape Léon XIV en ces termes : "Il semble que le président Trump comprenne mieux ce qu'enseigne la Bible que le pape".
Cette scène n'est pas anecdotique. Elle est le symptôme d'une mutation profonde du christianisme américain. Nous ne sommes plus dans la religion. Nous sommes dans l'idolâtrie impériale. Le Veau d'Or de la Bible, revisité par un promoteur immobilier.
Une Histoire qui ne date pas d'hier
Cette vision du monde n'est pas née dans la tête de Pete Hegseth ou de Donald Trump. Elle est le produit d'une longue histoire.
Au XIXe siècle, un prédicateur britannique nommé John Nelson Darby inventa une doctrine appelée le Dispensationalisme. Selon lui, la Bible annonce un calendrier précis de la Fin du Monde. Pour que Jésus revienne, il faut que le peuple juif soit rassemblé en Palestine, et qu'une grande guerre éclate contre la Perse - l'Iran moderne.
Cette idée est devenue la croyance officielle de millions d'Évangéliques américains. Des romans comme Left Behind, vendus à plus de 60 millions d'exemplaires, ont formaté l'imaginaire de générations entières.
Pour un électeur républicain du Kansas, bombarder l'Iran n'est donc pas un choix politique. C'est un devoir sacré. Cela fait partie du plan de Dieu.
La Nouvelle Religion des Milliardaires
Mais il y a plus. À côté de cette eschatologie évangélique traditionnelle, une nouvelle religion est en train d'émerger. Celle de la Tech-Right, le club des milliardaires de la Silicon Valley qui ont porté Trump au pouvoir.
Elon Musk, Peter Thiel, David Sacks. Leur Dieu n'est pas Jésus. C'est la Technologie.
Peter Thiel, le patron de Palantir (une société de surveillance de masse), a récemment tenu des conférences privées près du Vatican. Il y a dévoilé ses "fantasmes eschatologiques". Il prédit que la science pourra bientôt "ressusciter les morts comme Jésus". Il appelle de ses vœux un gouvernement mondial dirigé par les entrepreneurs de la Tech, où la démocratie serait remplacée par l'Intelligence Artificielle. Ceux qui résistent à la technologie sont, selon lui, l'Antéchrist.
Thiel a financé la carrière de JD Vance, le vice-président. Musk a acheté Twitter pour en faire une machine de propagande au service de Trump. Sacks est le "tsar" de l'Intelligence Artificielle de l'administration.
Leur projet est clair : remplacer le Dieu de la Bible par le Dieu-IA. Et la guerre en Iran est aussi un laboratoire pour tester leurs systèmes de surveillance et de frappe automatisée.
Les Deux Christianismes
Face à cette double dérive - l'idolâtrie évangélique et l'eschatologie technologique - une autre voix s'est élevée. Celle du Pape Léon XIV.
Le premier Pape latino-américain de l'Histoire a répondu aux insultes de Trump par une phrase cinglante : "Je n'ai pas peur". Il a ajouté, lors d'un sermon en Algérie : "Le cœur de Dieu est déchiré par les guerres, la violence, les injustices et les mensonges. Mais le cœur de notre Père n'est ni avec les méchants, ni avec les arrogants, ni avec les orgueilleux : le cœur de Dieu est avec les petits et les humbles".
Ce langage est celui du Sermon sur la Montagne. "Bienheureux les artisans de paix".
Il révèle qu'il y a aujourd'hui deux christianismes qui s'affrontent :
- Le christianisme impérial : celui des Croisés d'hier, des Évangéliques sionistes d'aujourd'hui, et des transhumanistes de la Silicon Valley qui rêvent de vaincre la mort par la technologie. Il utilise Dieu - ou l'IA - pour justifier la domination et la guerre.
- Le christianisme prophétique : celui des martyrs, des dissidents, et aujourd'hui du Pape. Il ne justifie rien. Il défend les opprimés.
Ce qui a changé
Dans les années 2000, George W. Bush parlait déjà de "croisade" contre le terrorisme. Mais c'était une métaphore. Avec Trump et Hegseth, la métaphore est devenue réalité.
Le ministre de la Défense porte littéralement la Croix de Jérusalem sur le torse. Le président se fait bénir une statue dorée par des pasteurs et des rabbins. Les commandants disent aux soldats que cette guerre accomplit l'Apocalypse.
Ce n'est plus de la géopolitique. C'est une guerre de religion menée par des gens qui veulent sincèrement la fin du monde.
Un soldat américain, dans l'une des 200 plaintes déposées, a résumé la situation mieux qu'un livre entier : "Ils veulent la fin du monde. Et ils croient qu'ils font le bien".
Présentation de la Série
1 - La Technique : Les Faux Prétextes du Pouvoir