
par Mounir Kilani
Une mécanique nommée Trump
"Ils n'ont pas encore payé un prix assez important pour ce qu'ils ont fait à l'humanité, et au monde, au cours des 47 dernières années."
Donald Trump. Truth Social. Un président américain, depuis le confort d'une plateforme, vient de décider qu'un pays n'avait pas assez souffert. Pas assez pour mériter d'être entendu. Pas assez pour qu'on daigne négocier. Pas assez, tout court - comme si lui seul en fixait le cours.
Cette phrase est une mécanique. Elle dit : il y a un prix à payer, nous en sommes les caissiers, et vous n'avez pas encore soldé votre dette. On croirait entendre un créancier ajuster les termes d'un contrat.
Alors posons la question que Trump ne pose pas : l'Iran a-t-il déjà payé ? Et à qui, exactement ?
Répondons. Par l'histoire. Par les corps. Par les archives. Par ces détails que l'on préfère oublier.
Premier choc : la famine (1917-1919)
Lorsqu'en 1914 l'Europe s'embrase, l'Iran - que l'on appelle encore la Perse - choisit la neutralité. Un vieux peuple, fier de sa souveraineté millénaire, dit : je ne suis pas de ce combat. Il veut qu'on le laisse tranquille.
On ne le laisse pas tranquille.
La convention anglo-russe de 1907 avait déjà partagé le pays en zones d'influence, sans jamais demander l'avis des intéressés. La guerre transforme cette partition administrative en occupation militaire. Les troupes britanniques s'installent dans le sud, à Khuzestan - précisément là où le sous-sol exhale le pétrole. Casque colonial, certes, mais aussi besoin impérial.
Un détail que l'historiographie officielle aime négliger : Winston Churchill, alors Premier Lord de l'Amirauté, avait fait entrer l'État britannique au capital de l'Anglo-Persian Oil Company dès 1914. La Royal Navy abandonnait le charbon pour le pétrole. L'Iran devenait stratégique - non pas pour ce qu'il était, pour son peuple, mais pour ce qu'il contenait. Une géologie, pas une nation.
La famine frappe en 1917. Rien à voir avec la sécheresse : les récoltes de 1916 avaient été normales. Ce sont les réquisitions. Les forces d'occupation britanniques et russes prélèvent massivement le blé, l'orge, le riz. Les routes sont contrôlées, les marchés s'effondrent, les greniers se vident - comme si une main invisible, mais combien concrète, les vidait.
Pour mesurer l'effondrement, un chiffre rarement cité : le prix du blé à Téhéran est multiplié par quarante-deux entre 1914 et 1918. Un ouvrier doit dépenser quatre-vingts pour cent de son salaire pour un seul kilo de pain. On ne vit pas, on survit - ou on meurt.
Le docteur W. A. Shears, médecin militaire britannique stationné dans l'ouest de l'Iran, rapporte dans ses mémoires :
"Le typhus emportait dix personnes par jour dans notre seul secteur. Les cadavres restaient dans les rues faute de bras pour les enterrer. Un père m'a apporté son enfant mort - il voulait savoir si je pouvais le ressusciter. Quand j'ai secoué la tête, il s'est assis par terre et il est resté là, immobile, pendant des heures."
Combien de morts ? Les historiens oscillent entre 800 000 et un million et demi. Faute de registres - personne ne comptait vraiment ces vies-là - on ne saura jamais. Mais à l'échelle de la population de l'époque, cela représente entre quinze et vingt-cinq pour cent. Un être humain sur quatre.
Un document atteste de l'état d'esprit britannique. Le général Dunsterville, commandant des forces en Perse, rédige un rapport. Il y évoque "certaines difficultés d'approvisionnement local". Pas un mot sur les morts. Pas un mot sur les enfants. Pas une ligne sur ces familles qui se défont, ces ventres qui se vident, ces regards qui s'éteignent.
Sur le million de morts iraniens, les archives officielles de Sa Majesté n'ont pas consacré plus d'un paragraphe.
Un million de morts. Une note en bas de page.
Ceci est une réponse à Trump. Il a parlé de "prix". Voici un prix.
Deuxième choc : la démocratie assassinée (1953)
- Mohammad Mossadegh est élu Premier ministre. C'est un démocrate, laïc, populaire. Un homme qui croit que la loi peut triompher des intérêts. Sa première décision : nationaliser l'Anglo-Persian Oil Company. Logique, presque évidente - sauf pour ceux qui ne supportent pas l'évidence.
Chiffre peu connu : en 1950, les revenus pétroliers de l'Iran représentaient moins de dix-huit pour cent des bénéfices de l'APOC. Le reste partait à Londres. Un vol légalisé. Le contraste avec l'Arabie saoudite, où ARAMCO reversait cinquante pour cent à Riyad, était devenu insoutenable. Insoutenable, donc inacceptable.
Mossadegh propose un compromis. Il est prêt à laisser des techniciens britanniques, à vendre le pétrole à des prix préférentiels, à faire des concessions - tout sauf la propriété. Londres exige la restitution pleine et entière. Refus iranien. L'empire ne transige pas.
Le Royaume-Uni impose un embargo mondial sur le pétrole iranien. Les acheteurs potentiels sont menacés de représailles. L'économie iranienne s'effondre. Mais l'homme tient. Mossadegh ne cède pas. C'est là son crime.
L'été 1953. Opération Ajax.
Un nom pour incarner le mécanisme : Kermit Roosevelt, petit-fils de Theodore, agent de la CIA. Il entre en Iran avec un million de dollars, dans une valise - comme dans les films, mais en vrai. Il achète des députés, des généraux, des journalistes, des émeutiers. Il orchestre de fausses manifestations : des faux opposants payés pour crier "Vive le Shah !" et "À bas Mossadegh !". La rue comme théâtre. La démocratie comme décor.
Un document déclassifié en 2017 révèle le plan de la CIA : "encourager les troubles religieux et attiser les tensions tribales". La division ethnique comme instrument politique. Une recette que l'on retrouvera ailleurs, plus tard, toujours.
Le 19 août 1953, le coup réussit. Mossadegh est arrêté. Il passera le reste de sa vie en résidence surveillée - sans procès équitable, sans accusation claire, sans rien. Un homme effacé de l'histoire par ceux qui se disaient ses amis.
Le Shah, qui avait fui quelques jours plus tôt - il ne croyait pas à son propre retour - revient sur un char offert par les Américains. Pendant vingt-cinq ans, il régnera par la terreur. Sa police politique, la Savak, est formée par la CIA et le Mossad. Torture. Exécutions. Disparitions. Le nombre de prisonniers politiques dépasse les cent mille.
La première démocratie de la région a été assassinée par ceux qui disaient la défendre. Et personne, depuis, n'a présenté d'excuses.
Ceci est une réponse à Trump. Il a parlé des "47 dernières années". Mais les quarante-sept années avant 1979 - la dictature du Shah, la CIA, le MI6, la Savak, les élections truquées - celles-là, qui les paie ?
Troisième choc : la guerre oubliée (1980-1988)
- La révolution. Khomeini au pouvoir. Les États-Unis perdent un allié de poids. La fureur téhéranaise, les otages, la rupture. L'humiliation, aussi.
- Saddam Hussein, soutenu par les États-Unis, l'URSS, la France et les monarchies arabes, envahit l'Iran. Il veut les champs pétroliers du Khouzistan. Il croit la partie facile. Il se trompera - mais il fera payer cher son erreur.
Un détail géopolitique : l'administration Carter, quelques mois plus tôt, avait donné à Saddam un feu vert implicite. Comment ? En ne condamnant pas publiquement ses menaces contre l'Iran. Le silence, parfois, est un engagement. Le département d'État ira plus loin : il retire l'Irak de sa liste des États soutenant le terrorisme en 1982 - en pleine guerre - afin de lui faciliter l'accès aux crédits américains. On arrose les troupes de Saddam, mais discrètement.
Pendant huit ans, les États-Unis fournissent à l'Irak des satellites espions, des renseignements sur les mouvements des troupes iraniennes, des matières premières pour l'armement chimique. Ils savent. Ils ferment les yeux.
Un chiffre pour mesurer le cynisme : l'Irak a utilisé des gaz neurotoxiques et des gaz moutardes à plus de deux cents reprises contre les soldats iraniens. Les États-Unis savaient - leurs services de renseignement captaient les communications, identifiaient les odeurs. Ils n'ont rien fait. Pas une condamnation. Pas une sanction.
Simultanément, l'administration Reagan vend secrètement des armes à l'Iran. L'affaire Iran-Contra. Des milliers de missiles TOW, des pièces détachées pour avions F-4, tout cela transite par Israël. Les États-Unis arment les deux camps.
Ce n'est pas de la diplomatie. C'est de l'industrie.
La guerre comme marché, et l'être humain comme dommage collatéral.
Bilan : un million de morts. Des centaines de milliers d'autres - civils, enfants, vieillards - exposés aux gaz chimiques. Des maladies respiratoires, des cancers, des fibroses pulmonaires qui, quarante ans plus tard, continuent de tuer.
Un médecin iranien témoigne, la voix blanche :
"Les patients gazés pendant la guerre arrivent encore aujourd'hui. Ils ont des cancers, des fibroses. Ils mourront de ce que Saddam leur a envoyé. Mais sur leurs certificats de décès, personne n'écrit "arme chimique"."
Une guerre qui n'a déplacé aucune frontière. Aucun vainqueur. Rien que des morts. Et des valises de billets, des contrats d'armement, des actions qui montent.
Ceci est une réponse à Trump. Il dit "ce qu'ils ont fait à l'humanité. Voici ce qu'on a fait à l'Iran.
Quatrième choc : la fabrique de la méfiance
Ce que ces trois chocs produisent, ce n'est pas seulement un passé - une collection de dates et de chiffres que l'on feuillette distraitement. C'est une grille de lecture. Un filtre. Une manière d'être au monde.
Beaucoup d'Occidentaux s'étonnent : pourquoi l'Iran ne fait-il pas confiance ? Pourquoi ce peuple soupçonne-t-il toujours une intention cachée derrière chaque négociation, chaque promesse, chaque main tendue ?
Parce qu'il a appris. Non pas par préjugé, mais par expérience. Une expérience répétée, prévisible, presque mécanique.
En 1919, les Britanniques promettent l'indépendance après la guerre. Signent-ils ? Non. Ils imposent l'accord anglo-perse qui place l'Iran sous protectorat de fait. Le Parlement iranien le refuse - ils s'en moquent. Promesse envolée, protectorat installé.
En 1953, la CIA promet le respect de la souveraineté iranienne. Tient-elle parole ? Non. Elle organise un coup d'État. Mossadegh arrêté, démocratie assassinée, dictature installée.
En 1980, les États-Unis se déclarent neutres entre l'Iran et l'Irak. Le sont-ils ? Non. Ils arment Saddam, le renseignent, le couvrent. Puis, en secret, ils arment aussi l'Iran.
En 2015, l'accord nucléaire (JCPOA) est signé - multilatéral, vérifié, approuvé. Les États-Unis le respectent-ils ? Non. Trump s'en retire unilatéralement en 2018 et rétablit les sanctions. La promesse de l'Oncle Sam est devenue une punchline.
Chaque promesse est suivie d'une trahison. Chaque engagement se révèle un piège différé. La confiance n'est pas un sentiment dans ces conditions - elle serait une folie.
Un détail récent : l'administration Biden, en 2023, a discrètement maintenu sur liste noire plusieurs banques iraniennes pour lesquelles les Européens avaient demandé une dérogation. La parole américaine, en Iran, ne vaut plus rien. Pas parce qu'ils seraient naturellement méfiants. Parce qu'ils ont été trompés assez de fois.
Ceci est une réponse à Trump. Il demande pourquoi l'Iran résiste. Un peuple qui a été berné pendant un siècle ne négocie pas - il se protège. Et il a raison.
Cinquième choc : retour à Trump - le prix
Revenons à sa phrase. Écoutons-la vraiment.
"Ils n'ont pas encore payé un prix assez important."
Un million de morts entre 1917 et 1919, affamés par l'armée britannique ? Pas assez.
Une démocratie naissante assassinée en 1953 par la CIA et le MI6, étouffée dans l'œuf par des hommes en costumes cravate ? Pas assez.
Vingt-cinq ans de dictature soutenue par l'Occident, des dizaines de milliers de prisonniers torturés par une police politique formée par les États-Unis - la Savak, précisément ? Pas assez.
Un million de morts pendant la guerre Iran-Irak - armés, financés, renseignés par les États-Unis des deux côtés du champ de bataille ? Pas assez.
Les sanctions américaines bloquent l'importation de médicaments contre le cancer, l'insuline, les seringues, les incubateurs pour prématurés. Les patients meurent faute de soins, faute de traitements, faute de tout - simplement parce que les banques refusent de transférer l'argent. Ces sanctions - que l'on dit "ciblées", "humanitaires", "intelligentes" - ont tué des milliers d'Iraniens, année après année. Sans jamais être comptabilisées comme des morts de guerre. Sans jamais faire la une. Pas assez ? Alors quoi, la mort ?
Trump parle des "47 dernières années". Depuis 1979. La République islamique, dit-il, doit payer.
Mais les quarante-sept années avant 1979 - la dictature du Shah, la CIA, le MI6, la Savak, les élections truquées, la torture organisée, les corps que l'on enterre la nuit - celles-là, qui les paie ?
L'Iran a payé. Les puissances occidentales, elles, n'ont jamais reçu de facture. Pire : elles ont encaissé les dividendes.
Et si on retournait la question ?
Trump dit : "ils n'ont pas encore payé un prix assez important".
L'histoire répond : ils paient depuis 1914. Et ce sont toujours les mêmes qui encaissent.
À ceux qui s'étonnent de la méfiance iranienne, il suffit de raconter l'hiver 1918.
Le prix payé par l'Iran est déjà incalculable. Le prix exigé par Trump ne le sera jamais.
"Quel prix faudrait-il donc - et qui le paiera encore ?"