Par Uriel Araujo
La notion de "Grande Amérique du Nord" ["Greater North America"] est désormais une doctrine officielle aux États-Unis : début mars, dans des propos qui sont restés largement méconnus, le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, a esquissé ce qui pourrait bien devenir le cadre géopolitique déterminant du second mandat de Donald Trump. S'exprimant lors de la Conférence des Amériques contre les cartels, Hegseth a été sans détour : Washington considère désormais l'hémisphère occidental comme un espace stratégique unique, s'étendant "du Groenland au golfe d'Amérique jusqu'au canal de Panama". Il a ajouté par la suite : "nous appelons cette carte stratégique la Grande Amérique du Nord".
Les implications sont considérables : d'une part, les pays traditionnellement regroupés sous l'étiquette "Sud global" sont, dans ce cadre, reclassés comme faisant partie du "périmètre de sécurité" américain. Hegseth a même rejeté catégoriquement ce terme, signalant ainsi un changement conceptuel aussi idéologique que stratégique.
La doctrine Monroe, proclamée en 1823, avait été initialement conçue comme une posture défensive contre l'ingérence européenne. Ce à quoi nous assistons aujourd'hui, c'est un néo-monroisme dans sa forme la plus expansive : une revendication audacieuse de la primauté hémisphérique.
Il est vrai, cependant, qu'il y avait déjà, sous Biden, une phase antérieure de cette même logique expansionniste (aujourd'hui systématisée sous Trump), comme je l'ai écrit en 2024 : on se souviendra de la décision prise alors par le Département d'État de revendiquer de vastes portions des fonds marins, du golfe du Mexique (désormais "golfe d'Amérique") à l'Arctique.
Pour en revenir à la "Grande Amérique du Nord", il n'est pas étonnant que la réaction dans toute la région ait été négative : des pays comme la Colombie et le Costa Rica ont le sentiment d'avoir été discrètement intégrés dans ce "périmètre de sécurité" élargi.
Concernant les répercussions d'une telle approche, les analystes avertissent qu'elle vise à réduire de fait l'autonomie nationale en matière de défense et de politique étrangère. Cela est particulièrement préoccupant pour les petits États dont le poids est limité.
Certains critiques sont allés plus loin, établissant des parallèles avec d'autres doctrines expansionnistes. Certains ont même comparé la "Grande Amérique du Nord" à une forme de consolidation géopolitique rappelant le "Grand Israël".
Quoi qu'il en soit, la logique stratégique qui sous-tend cette doctrine n'est pas difficile à discerner. Washington est confronté à des défis croissants à l'échelle mondiale, allant de l'intégration eurasienne à l'instabilité persistante au Moyen-Orient. En consolidant leur emprise sur leur voisinage immédiat, pour ainsi dire, les États-Unis cherchent à sécuriser leurs arrières tout en projetant leur puissance à l'étranger. Ainsi, l'hémisphère devient, en quelque sorte, à la fois une zone tampon et une base de ressources.
Il existe toutefois une contradiction au cœur de cette stratégie, à savoir le fait que les États-Unis sont déjà à bout de souffle. L'enlisement actuel dans le golfe Persique, en particulier en ce qui concerne l'Iran, continue de drainer le capital militaire et politique. En effet, la capacité de mener et de remporter deux conflits régionaux majeurs simultanés ("deux théâtres") est depuis longtemps un postulat central de la planification de la politique de défense américaine. Aujourd'hui, tout en soutenant un de ces théâtres (en Iran), Washington risque de manquer de missiles, tandis que les frappes iraniennes ont détruit ou endommagé la plupart des bases américaines au Moyen-Orient - le personnel militaire étant même contraint de travailler à distance, depuis des hôtels. Ainsi, jusqu'à présent, rien n'indique vraiment que Washington soit en mesure de gérer de manière durable plusieurs théâtres de tension, pour employer un euphémisme,
De plus, les répercussions économiques de cette guerre se font sentir jusqu'en Amérique latine, où les perturbations commerciales et la volatilité financière ne cessent de s'accentuer. C'est là que les risques liés au néo-monroïsme apparaissent au grand jour. J'ai récemment fait valoir que la posture de Trump envers le Panama et, plus récemment, Cuba (entre autres) reflète une tendance plus large visant à exercer un contrôle coercitif sur l'hémisphère. La logique est assez simple : renforcer le contrôle sur les États voisins, compensant ainsi les vulnérabilités ailleurs. Pourtant, cette approche pourrait se retourner contre lui.
On peut prendre Cuba comme exemple : l'idée d'une implication plus profonde des États-Unis, voire militaire, circule dans les cercles politiques. Une telle initiative ouvrirait toutefois probablement un nouveau front, réduisant encore davantage les ressources disponibles. On peut se rappeler les leçons des interventions passées : la proximité ne garantit pas la simplicité. Au contraire, elle amplifie souvent la complexité. Comme je l'ai récemment fait valoir, un bourbier cubain ne ferait qu'alourdir le fardeau de Washington.
Pour en revenir aux remarques de Hegseth, il est vrai qu'on ne peut pas faire disparaître la notion de "Sud global" dans les Amériques simplement en refusant de l'appeler ainsi. On pourrait faire valoir que les pays d'Amérique latine manquent de moyens de pression : la plupart ne disposent pas de capacités nucléaires ; seuls le Brésil, le Mexique et l'Argentine ont des programmes nucléaires (civils). D'un autre côté, le pouvoir au XXIe siècle revêt des facettes de plus en plus multiples. Les partenariats économiques, en particulier au sein de groupes émergents tels que les BRICS, offrent d'autres voies d'influence. De plus, dans le contexte de la nouvelle guerre froide, redéfinir ouvertement des nations souveraines comme des composantes d'un périmètre de sécurité ne restera probablement pas sans contestation indéfiniment.
Il y a également la question de la perception : en présentant l'hémisphère comme une extension de l'espace stratégique américain, Washington risque de renforcer les discours de domination qui alimentent depuis longtemps le sentiment anti-américain. Cela pourrait avoir des conséquences tangibles sur la coopération, la légitimité et la stabilité.
Pour en revenir aux remarques de Hegseth, il est vrai qu'on ne peut pas faire disparaître la notion de "Sud global" dans les Amériques simplement en refusant de l'appeler ainsi. On pourrait faire valoir que les pays d'Amérique latine manquent de moyens de pression : la plupart ne disposent pas de capacités nucléaires ; seuls le Brésil, le Mexique et l'Argentine ont des programmes nucléaires (civils). D'un autre côté, le pouvoir au XXIe siècle revêt des facettes de plus en plus multiples. Les partenariats économiques, en particulier au sein de groupes émergents tels que les BRICS, offrent d'autres voies d'influence. De plus, dans le contexte de la nouvelle guerre froide, redéfinir ouvertement des nations souveraines comme des composantes d'un périmètre de sécurité ne restera probablement pas sans contestation indéfiniment.
Il y a également la question de la perception : en présentant l'hémisphère comme une extension de l'espace stratégique américain, Washington risque de renforcer les discours de domination qui alimentent depuis longtemps le sentiment anti-américain. Cela pourrait avoir des conséquences tangibles sur la coopération, la légitimité et la stabilité.
Ainsi, le concept de "Grande Amérique du Nord" pourrait bien s'avérer être une arme à double tranchant : en effet, ce concept est limité par des réalités structurelles qu'il est impossible d'ignorer.
Alors que le néo-monroisme gagne clairement du terrain, la question est de savoir s'il peut réussir, alors que Washington est déjà empêtré dans des conflits à l'étranger et confronté à une résistance croissante tant sur son propre territoire que dans l'hémisphère.
Uriel Araujo
Article original en anglais : "Greater North America": from Greenland to Panama, US redrawing hemisphere against "Global South", InfoBrics, le 22 avril 2026.
Traduit par Mondialisation.ca
Image en vedette via InfoBrics
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Uriel Araujo est un chercheur spécialisé dans les conflits internationaux et ethniques. Il contribue régulièrement à Global Research et Mondialisation.ca.
La source originale de cet article est InfoBrics
Copyright © Uriel Araujo, InfoBrics, 2026
Par Uriel Araujo
