Gilles QUESTIAUX
Voter pour quelqu'un ou pour quelqu'un d'autre est d'une importance très relative dans notre système verrouillé à l'extrême par les puissances d'argent et par les réseaux d'influence internationaux. Mais l'un dans l'autre ce doit quand même en avoir un peu puisque tout le monde finit par le faire, ou à défaut explique longuement pourquoi il ne le fait pas.
J'ai voté pour Mélenchon aux trois dernières élections présidentielles et je suis bien parti pour le faire à nouveau en 2027. Mais cela n'a rien d'évident car je ne suis pas en accord avec grand chose dans le discours de LFI (à part son antisionisme intransigeant). Toujours aurait-il mieux valu quand même qu'il fût élu alors président en lieu et place de Hollande ou de Macron.
Disons que mon principal voire mon seul argument pour voter pour lui et qui emporte pour l'instant ma décision, c'est qu'il est tellement honni par les médias mainstream qu'il ne doit pas être complètement mauvais. Manifestement l'oligarchie corrompue qui contrôle le pays a très peur de lui, et elle actionne en permanence contre lui tous ses chiens de garde dans les médias.
Lesquels médias reçoivent de lui exactement le traitement qu'ils méritent. On en a marre de ces journalistes qui se croient des maitres de vertu avec une sorte d'immunité indéfinie, placés par magie au dessus du débat et qui se pavanent en arborant leur parti pris et leur corruption manifeste avec insolence.
Mais cet argument a ses limites. LFI participe en effet d'une repolitisation superficielle qui se produit depuis deux ou trois ans, par réanimation du clivage droite-gauche autour des principes dépassés de l'antiracisme et de la libéralisation du mode de vie. Dans cette configuration Cnews et les insoumis se nourrissent effectivement réciproquement l'un l'autre.
En cherchant à se faire le porte-parole d'une "nouvelle France" immigrée on a certes le mérite de prêcher paradoxalement pour l'intégration plutôt que pour la guerre civile antinationale que désirent ardemment les zemmourides et la base idéologique du RN, mais tout cela convergera tendanciellement vers un de ces marchés de dupes au dépens de la classe ouvrière dont le Parti socialiste ou le Parti démocrate américain ont le secret. Les étudiants "racisés", woke ou "arc en ciel" ne sont pas une base sociale adéquate pour changer le monde si on est matérialiste un minimum. Le programme de LFI contient comme partout à gauche d'ambitieuses promesses de redistribution des richesses mais sans s'attaquer véritablement au pouvoir économique et tout ça risque bien de passer à l'as derrière une forte dose de polémique symbolique et d'hystérie programmée. Le banal ou le pire ne sont pas sûrs mais ils sont probables.
Alors pourquoi voter pour le personnage s'il risque d'accoucher d'une souris ?
D'abord s'il est élu tous les autres, macronistes, atlantistes, européistes, bellicistes, ultra-libéraux ne le sont pas, et c'est déjà quelque chose. A long terme sans doute pas grand chose, mais à long terme, comme disait Keynes, tout le monde est mort.
Plutôt parce que c'est le seul dont les positions sont un tout petit peu anti-impérialiste, eurocritiques, anti-atlantistes, pacifistes, etc. Pour ce que ça vaut. Il n'a pas au moins sur ces questions une aussi grande aversion au risque que notre Roussel national. Mais il faut concéder immédiatement que son organisation charrie beaucoup de scories droit de l'hommistes et ni-nistes (dont l'inénarrable Manon Aubry, la grande copine de Ursula Von der Leyden).
Son élection improbable mais non impossible aurait aussi le mérite de donner un coup d'arrêt aux empiètements du lobby sioniste, lequel par son pouvoir de nuisance, d'intimidation et de corruption est de moins en moins un élément anecdotique de la situation et plutôt une des clefs des plus réelles du blocage de la vie politique dans ce pays et de sa perte de souveraineté.
Mais le principal nœud du problème est justement ici : peut-il gagner ? L'argument principal contre lui qui est ressassé ad nauseum dans les rangs du PCF pour tenter de se cacher derrière son petit doigt, c'est qu'il pourrait à la rigueur se qualifier pour le premier tour mais en aucun cas gagner le second. Que ces certitudes reposent intégralement sur des sondages d'instituts privés directement intéressés à produire cette conclusion ne semble pas le gêner beaucoup.
Mais une fois de plus comme en 2017 et en 2022 il y a la possibilité très réelle de l'ouverture d'une fenêtre de victoire, au cas où il serait confronté au second tour à un candidat insuffisant ou répulsif ; beaucoup d'effort sont certes fait pour tenter de le rendre lui-même répulsif et de le dépeindre en épouvantail mais ils pourraient être contre-productifs au bout du compte. Un front républicain pro-sioniste et appuyé sur la fraude "tout sauf Mélenchon" comme à Toulouse aux élections municipales pourrait bien ne pas se matérialiser en vrai grandeur.
Le secret de la perpétuation de l'ordre politique en Occident est facile à déchiffrer : les exploités ont été divisés par les théories identitaires sommaires en deux camps politiques irréconciliables, placés à l'extrême gauche et à l'extrême droite et qui bien qu'assez largement majoritaires, perdent les élections systématiquement. Surmonter cette division qui est une rente de situation pour l'extrême-centre crypto-fasciste, liberticide et belliciste européen et américain est la tâche évidente à laquelle s'attèlent périodiquement des politiciens intuitifs mais en définitive velléitaires, Ruffin avec ses femmes de ménage et Roussel avec son beafsteack.
Mélenchon fait partie du lot, mais il a rompu avec pertes et fracas avec son aile souverainiste en 2018 pour se laisser entrainer dans un virage de gauchisme verbal pas toujours très convainquant. Et puis de temps en temps ne le voilà-t-il pas qui revient sur ses propres traces, et qu'il apparait soudain un peu moins antirusse ou antichinois que la veille. Ce qui est certain, c'est que le délire extrémiste de Donald Trump en cours lui rend un certain espace politique avec son antiaméricanisme originel.
Mélenchon est un ambitieux, un mittérandien, qui veut le pouvoir pour l'exercer - aucune chance d'ailleurs qu'il mette un jour en pratique les projets de VIème république ultra-démocratique auxquels tour à tour ses fervents disciples attachaient tant d'importance avant qu'il les balance par la fenêtre dans une de ses purges.
Mais nous ne sommes plus en 1981. La position géopolitique de la France s'est tellement affaiblie depuis ce temps-là que le simple fait de vouloir gouverner la France avec un peu d'autonomie place un nouvel élu dans une trajectoire de collision avec l'Europe, l'Otan, Israël, et les États-Unis. De cette collision peut découler une nouvelle capitulation, ou un sursaut national bienvenu, une réactivation des tendances jacobines de l'État français et un saut qualitatif encore imprévisible.
Donc le faut tenter le grand coup, plutôt que de viser de faire 4% au lieu de 2 et de faire perdre Mélenchon au premier tour pour tenter de faire élire un quelconque Philippe au second dans un front républicain complètement discrédité.
GQ, 6 avril 2026
