
par Panagiotis Grigoriou
Printemps grec que l'on dit exceptionnel, à savoir frais pour la saison, venteux et pluvieux. La "carte-postale" y est pourtant, à l'image du petit chalutier nommé Saint-Nicolas, amarré face à l'île de Póros. Saint-Nicolas, le Saint Patron des gens de mer et de la marine car il veille pense-t-on sur eux, y compris lorsqu'ils traversent les détroits périlleux, par-dessus tout en ces temps géopolitiques... inflammables qui sont les nôtres.
Les Grecs des lieux attendent dans l'ordre, le Printemps, la Pâque Orthodoxe au 12 avril et enfin, l'avant-goût des réservations en vue de l'été. Ils espèrent la fin de la guerre actuelle au Proche-Orient, initiée de toute évidence par la... charge des États-Unis et d'Israël sur la vieille Perse comme on dit chez nous.
Rien de nouveau dans un sens, surtout si l'on compte l'histoire de la région par millénaires écoulés et non pas en ridicules décennies, comme par exemple à Washington. Et pour demeurer dans notre futile synchronie, les cafés de Póros ne font certes pas le plein pour le moment et pourtant, les premiers voiliers de location ont déjà fait leur apparition, sauf que les plaisanciers ne plaisantent plus au sujet des prix. À près de quatre euro le café servi, ils préfèrent le préparer visiblement eux-mêmes, à bord de leur auberge flottante en polyester.
Les entrepreneurs locaux de leur côté ils y mettent de la bonne volonté, ils rénovent les salles de leurs restaurants de saison, histoire d'offrir ou plutôt de vendre les "meilleurs souvenirs" de la Grèce aux mieux offrants. Les clichés sont pour l'instant sauvés, mais le cœur n'y est pas tout à fait.
"Nos réservations stagnent depuis le déclenchement des hostilités au Proche-Orient, et si cette situation perdure, nous espérons tout de même récupérer un certain tourisme qui optera désormais pour la Grèce et non plus pour les pays du golfe Persique ou pour la Turquie". Voilà ce que l'on entend au pays de Zeus Xénios par les temps qui courent.
C'est ainsi qu'une Porióte de la classe... impérieuse ayant ostensiblement joint au téléphone son amie installée en Floride, nous a fait... partager son verbe de la sorte dans la petite place donnant sur le port. C'est sans doute vrai, tout le monde n'a pas ses amis du côté de la Floride.
"J'aime bien t'écouter parler ma chère, ici aussi la situation se dégrade, voilà que l'essence est déjà hors de prix et ce n'est pas terminé, puis tout le reste qui suit. Tu as raison de dire que Trump veut se vanter d'une pseudo victoire éclatante, un petit quelque chose de rien du tout, une miette heureuse afin de vendre aux Américains la fin de la guerre, en tout cas espérons qu'il soit ainsi".
En attendant, "nous avons de la chance car le détroit ou plutôt le canal entre notre île et le Péloponnèse est toujours navigable, contrairement au détroit d'Ormuz" s'amusent à dire les habitués des terrasses des cafés à Póros, sauf qu'ils n'y vont guère plus loin dans la plaisanterie car le contexte ne se prête pas à la dérision.
Du reste, seuls les chats du port demeurent à vrai dire impassibles face aux piètres affaires humaines, familières voire lointaines, de même que de certains touristes structurellement hébétés parmi ceux embarqués à bord des flottilles, et encore. Le temps des humains est décidément lourd.
Pourtant le flegme apparent qui règne en ces lieux en l'état actuel des choses, est plus qu'appréciable. En face de la jetée, on distingue la villa Galiní - littéralement "la villa de la Sérénité", construite en front de mer, cette belle demeure où jadis le poète et diplomate Georges Seféris avait séjourné à bien de fois.
"Tout exhale une odeur de romantisme au sens anglais éventé, du dernier quart du siècle passé", écrira d'ailleurs à ce propos Séféris dans son "Journal" des années 1945-1951. Ou encore, au 26 avril 1940 : "J'écris devant la fenêtre ouverte, c'est la fin de l'après-midi. Les cloches lentes du Vendredi Saint et toutes les heures, un coup de canon".
"Par la fenêtre, des pins, un morceau de mer, dans le fond, le cap est coupé sur le col par la route qui va vers le monastère. En dehors des cloches du deuil, grande tranquillité. Depuis hier, les nerfs fatigués se désengourdissent : comme si, dans la tête, une carapace se brisait - quelle vie ! Ce séjour au grand air, je l'attendais depuis des mois... L'atmosphère de Póros m'a totalement conquis".
Il faut préciser que ce séjour du poète à Póros, accompagné par Maró qui deviendra son épouse en 1941, était alourdi par l'ombre de la guerre, qui plus est mondiale, déclenchée en Grèce par l'attaque de l'armée de Mussolini cinq mois plus tard, le 28 octobre 1940.
Je remarque sinon que toute proportion gardée, les Grecs contemporains établissent souvent le parallèle entre cette attaque délibérée sous de nombreux faux prétextes que la Grèce avait alors pu encaisser en 1940, et l'agression que la vieille Perse et son peuple subissent en ce moment de la part des États-Unis et d'Israël. Et comme chez un grand nombre parmi les Américains actuels, les Grecs se disent en échangeant entre eux, que ces derniers ne veulent pas de cette guerre, à l'instar de nombreux Italiens de 1940.
Dans ce contexte, d'après mes observations sur le terrain comme on dit en ethnographie, les Grecs actuels, en tout cas les plus âgés, autrement-dit ceux ayant fréquenté l'école avant la transmutation de ce dernier par le wokisme sous tous les gouvernements successifs depuis près de quarante ans.
Eh bien, Ces Grecs bien à l'opposé de leurs gouvernements et de presque l'ensemble des partis dits politiques, alors ces... ultimes Grecs soutiennent moralement plutôt nos quasi voisins Perses car... de toute manière, Marathon est loin dans le temps et qu'alors Salamine appartient depuis cette même longue durée à un autre contexte.
Les plus jeunes, notamment ces Grecs affairés du tourisme de masse et de sa culture du néant largement partagée, scrutent plutôt le ciel météorologique et d'abord géopolitique pour espérer que la saison touristique ne sera point affectée par le contexte actuel. On les comprend.
Enfin, à bord de la petite embarcation locale reliant l'île de Póros à Galatás dans le Péloponnèse d'à côté, un jeune et son oncle lointain, tous deux issus du même village d'Arcadie, évoquèrent le sort dernier, réservé à leur village.
"Il y a à peine plus d'une heure de route depuis Nauplie pour s'y rendre et voilà que notre village est pratiquement inoccupé. Moins d'une dizaine de personnes y vivent encore à l'année, et ce n'est pas fini pour ce qui tient de la dégringolade. Notre kairos au village, notre temps décisif... alors, il est tout simplement mort".
Deux jours plus tard, une tempête accompagnée de fortes précipitations a comme on dit "frappé la région", causant de nombreux dégâts à Póros déjà, et également dans la région du Péloponnèse proche.
Les journalistes de la télévision, ont parlé "de catastrophe biblique" et ils ont comme à leur habitude, formulé d'autres inepties du genre, tandis qu'au même moment la guerre en cours au Proche-Orient détruit cette fois-ci vraiment, les vies, les lieux, les monuments et peut-être même un certain avenir... tout en y "suggérant" un autre, ainsi qu'une nouvelle cartographie sanguinolente, voire au pire... une table rase.
Car sinon nous étions prévenus, étant donné que Thucydide en son temps l'écrivait déjà : "L'ignorance est audacieuse, et la connaissance prudente".
Et parmi les nombreuses études portant sur l'œuvre du grand historien de l'Antiquité, retenons à ce propos et à titre d'exemple l'analyse suivante, non sans raison visiblement.
"Thucydide a combattu durant la guerre du Péloponnèse - 431-404 av. n. è. - du côté athénien. Son univers mental était imprégné des codes de la tragédie grecque et son récit historique porte la trace de ces codes du début à la fin. Son œuvre n'est pas un traité sur l'inévitabilité structurelle de la guerre, mais une exploration de la manière dont la faiblesse humaine, l'erreur politique et la décadence morale sont susceptibles de se combiner pour provoquer une catastrophe".
"Ce goût du tragique chez Thucydide est essentiel. Là où les analystes contemporains cherchent des schémas prédictifs et des explications systémiques, lui attire l'attention du lecteur sur le rôle des choix, des perceptions et des émotions des acteurs individuels".
"Son récit est rempli des réactions délétères que suscite la peur, des attraits de l'ambition, des échecs des dirigeants et, finalement, du naufrage tragique de la raison. C'est une étude sur l'hubris et la némésis - la folie de la démesure et la vengeance obsessionnelle - et non pas sur le déterminisme structurel des relations entre États".
"Une grande partie de cette complexité est perdue lorsque le"piège de Thucydide"est élevé au rang de quasi-loi des relations internationales. Elle devient une justification pour plaider l'inévitabilité : une puissance monte, les autres ont peur, la guerre suivra".
"Mais Thucydide s'intéressait davantage aux raisons pour lesquelles la peur s'empare des esprits, à la façon dont l'ambition corrompt le jugement et à la manière dont les dirigeants - piégés face à des options toutes plus mauvaises les unes que les autres - se convainquent que la guerre est la seule voie possible. Son récit montre que les conflits surgissent souvent non par nécessité, mais par erreur d'analyse de la situation, mêlée à des passions détachées de la raison".
Les Grecs des générations un peu datées, certains d'entre eux en tout cas, ils estiment même sans avoir lu Thucydide que de toute évidence, les passions détachées de la raison caractérisent pour commencer les discours et les actions des dirigeants actuels en Occident, à commencer par les États-Unis.
Pour le reste, ceux de nos municipalités disons terre à terre, ils s'occupent sinon à remettre en l'état la voirie après la tempête... dans un verre d'eau grecque ainsi que par une mer déchainée comme cela arrive parfois.
Et cela, pendant que les imperturbables camping-cars apparus depuis l'Europe occidentale sont déjà de la partie. Grèce éternelle en somme, pays des péristyles brisés, pays aux belles couleurs à toute saison, pays des chats "immortels" et des habitants autochtones... en voie de disparition.
En voie de disparition donc, à l'image de cet hôtel Péloponnésien des bords de mer vaguement Art Déco et datant des années 1920 ayant même un moment appartenu à l'armée grecque pour la convalescence des siens.
Cette dernière est autant en train de trépasser, quand les derniers MIM-104 Patriot - systèmes de missiles sol-air grecs sont en phase d'être livrés aux pays Arabes du golfe Persique, au même titre qu'une logistique sans précédent s'est largement établie entre Athènes et Tel-Aviv.
Comme le dit à sa manière un vieux pêcheur des lieux, "nos politiciens exécutent des ordres depuis l'allochtonie et comme pour tout le reste, nous ne sommes même pas informés. Encore heureux, nous pêchons encore dans nos eaux et nous plantons sinon nos salades".
En effet, c'est accessoirement la saison des néfliers en ce moment et quant à nous, nous nous occupons de notre jardin par les temps qui courent.
La carte-postale y est pourtant même chiffonnée, elle et ses touristes ; elle y est pour ainsi dire bien trompeuse et alors fragile quant à un pays qui ne produit plus tellement grand-chose... pour faire face à ses vrais besoins, surtout en temps de crise majeure.
Le tout, sous le regard des incontournables matous bien naturellement.
source : Greek City
Photo de couverture : Chalutier nommé Saint-Nicolas. Póros, avril 2026


















