
par Rorik Dupuis Valder
Le 20 décembre 2013, la banquière Ariane de Rothschild écrit à son ami pédocriminel et proxénète Jeffrey Epstein : "On m'a envoyé une vidéo récente d'un homme politique français nommé Dieudonné [M'Bala M'Bala] sur les juifs et l'argent... Scandaleux qu'on dise encore ça aujourd'hui, et en France. Le pire, c'est le nombre de spectateurs... Je veux en discuter avec toi quand je viendrai à New York".
Quelques jours plus tard, le 6 janvier 2014, le ministre de l'Intérieur de l'époque, Manuel Valls, adresse à toutes les préfectures du pays une circulaire visant à faire interdire la représentation du spectacle Le Mur de Dieudonné, qui s'apprête à partir en tournée. Alors commence un marathon judiciaire pour l'humoriste, qu'on empêche ici et là de se produire au nom de "risques de troubles à l'ordre public".
Fidèle à son "côté taquin", Dieudonné s'est lancé en mars dernier sur les routes de France avec un nouveau spectacle intitulé Le Fil d'Ariane, dénonçant en partie l'omerta médiatique et l'inertie des autorités qui couvrent actuellement l'affaire Epstein. Mais celui-ci n'est toujours pas au bout de ses peines puisqu'il se voit de nouveau empêché de jouer dans plusieurs départements où ont été adoptés des arrêtés préfectoraux portant interdiction dudit spectacle...
Comme beaucoup de trentenaires, j'ai découvert Dieudonné à l'adolescence, avec ses spectacles Le Divorce de Patrick (2003) et 1905 (2005), chefs-d'œuvre d'humour subversif, au ton unique. Ses personnages de beauf, de précieux, de jeune cadre dynamique, de troufion ou encore de parent d'élève, dont il révèle ironiquement les mesquineries et le conformisme absurde, sont à se tordre. Je me souviens aussi de l'excellent Mahmoud (2010), autre chef-d'œuvre d'humour politiquement incorrect, pour ne pas dire explosif !
Incontestablement, Dieudonné est à mon sens le meilleur - le plus drôle et le plus courageux - humoriste de sa génération. À côté, la plupart de ses confrères font pâle figure, et, disons-le, passent tantôt pour des ringards, tantôt pour des baltringues, se perdant entre méchanceté et vulgarité, quand ils ne sont pas trop vite rattrapés par l'indigence de leur écriture ou la bien-pensance de rigueur.
D'ailleurs, le public ne s'y trompe pas : sans grand effort de promotion, et loin des scènes officielles, Dieudonné fait salle comble partout où il se produit. Quant à sa popularité sur le Net, elle dépasse très largement celle des artistes de cour, désespérément promus par les chaînes de télévision dans un étalage de médiocrité et d'hypocrisie.
Avec près d'une trentaine de spectacles présentés en autant d'années à travers la France et dans les pays francophones, à devoir contourner la censure d'État et essuyer des attaques diffamatoires tous azimuts, on peut dire que Dieudonné est une force de la nature, et sans doute, par son anti-impérialisme percutant, le plus engagé des artistes.
Amoureux de la langue et des idées, fin sociologue proche du peuple, Dieudonné a toujours su se renouveler en gardant son âme de provocateur. Cependant, j'avoue avoir un peu décroché lorsqu'il s'est mis à faire du business auprès de ses spectateurs - tentant de leur refourguer une "chrysalide" ou du "Sestrel" -, puis à partir dans une sorte de délire christique, allant jusqu'à demander "pardon" dans les colonnes d'Israël Magazine... Dieudo, c'était quoi le projet ? !
On ne jouera pas ici les ritournelles paralysantes du "racisme" ou de l'"antisémitisme", car pour qui connaît les spectacles de Dieudonné, et pour qui connaît la grande diversité de son public, ces accusations relèvent du grotesque. Au pire peut-on lui reprocher le mauvais goût ou la surenchère agressive de certains propos, mais jamais il n'a été fait d'appel à la haine ou à la violence dans ses sketchs, bien au contraire, et d'ailleurs, jamais aucun crime ni acte délictueux n'a évidemment été commis en son nom !
En réalité, si Dieudonné a autant dérangé l'État policier, c'est parce qu'il a su fédérer la jeunesse en s'indignant et riant d'une injustice taboue : l'indécente "hiérarchisation" des crimes contre l'humanité dans le récit historico-médiatique (et scolaire), l'Holocauste devant systématiquement l'emporter sur la traite négrière ou le génocide des Amérindiens et leurs dizaines de millions de victimes - vision occidentalo-centrée selon laquelle la vie d'un juif compterait plus que celle d'un "Noir" ou d'un "sauvage", ce qui est la définition même du racisme...
Faisant ainsi les frais de l'inversion accusatoire, Dieudonné s'est acharné à dire que le système est intrinsèquement discriminatoire, dans la mesure où celui-ci est tenu par une poignée de décideurs à l'idéologie raciste, voire ouvertement suprémaciste : pour s'en convaincre, il n'y a qu'à se pencher sur les échanges d'e-mails entre l'influent Jeffrey Epstein et ses amis, qui, manifestement, ont su fixer les limites de la liberté d'expression en France en leur faveur.
Mon éducation humaniste me fait dire que la sacralisation et le favoritisme sont incompatibles avec la Déclaration des droits de l'Homme et le projet universaliste de la France, car céder un peu de sa liberté de citoyen sous la pression des censeurs revient à leur céder entièrement le pouvoir. Rire est aussi une façon de ne pas pleurer devant la violence et la perversité de ceux qui, quelle que soit leur appartenance sociale, ethnique ou religieuse, s'organisent en tant qu'ennemis du genre humain.
Alors que la bande de Gaza a été réduite à un champ de ruines par l'armée israélienne, qui bombarde désormais l'Iran, avec l'appui de l'Oncle Sam, fidèle à ses sales traditions impérialistes, il est plus que jamais essentiel de défendre le droit à la parole, l'humour et l'esprit critique, seuls moyens pour nous autres, simples citoyens, de ne pas subir les accès de domination morbide de nos dirigeants - élus ou non.