03/04/2026 dedefensa.org  25min #309802

L'Iran face à la « géopolitique de la prophétie »

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L'Iran face à la "géopolitique de la prophétie"

• Passionnante, fascinante interview d'Alexandre Douguine sur la guerre contre l'Iran. • Le philosophe russe aborde tous les aspects du conflit mais met surtout en évidence la "géopolitique de la prophétie".

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3 avril 2026 (10H45) - Voici une longue et passionnante interview d'Alexandre Douguine pour Radio-Spoutnik. Le philosophe géopoliticien tente d'expliquer l'inexplicable : cette guerre lancee par Israël et les USA contre l'Iran et qui ne s'explique pas rationnellement, outre de tourner à la catastrophe, - même si ceci "explique" cela d'ailleurs. Douguine se rend à ce qu'il juge être l'évidence et il est bien sûr le mieux placé, avec sa tournure d'esprit pour le faire. Cet événement pseudo-géopolitique répond à des non-arguments géopolitiques, mais à une prophétie eschatologique. Elle échappe donc complètement à la raison courante, pratique, stratégique et autre.

De bout en bout, l'interview est passionnante. Mais certes, l'on s'attachera surtout à ces passages sur la "géopolitique de la prophétie". Nous citons ces passages, pour leur intérêt évident, mais aussi à retrouver dans le contexte général du long exposé de Douguine. Ce n'est pas un esprit échauffé et irrationnel qui parle, bien au contraire, - et tout s'explique alors, surtout l'"enexplicable"...

"Au lieu de résoudre les problèmes intérieurs, Trump s'est pris au piège. À moins de croire à l'hypothèse selon laquelle il sape délibérément les fondements de la domination occidentale, il ne reste qu'une seule explication : lui et son entourage sont devenus les otages d'une prophétie. Ce sont des actions suicidaires. Il y a des guerres couronnées de succès, comme la conquête de l'Irak à court terme, même si celle-ci a débouché sur une longue déception. La destruction du pouvoir iranien a été un succès tactique, mais les répercussions ont dépassé toutes les prévisions. À long terme, il n'y a pas la moindre lueur d'espoir pour les États-Unis.

" C'est de l'autodestruction. Si l'on se souvient de la "géopolitique prophétique", toutes les catastrophes actuelles s'inscrivent logiquement dans le scénario eschatologique des protestants dispensationalistes qui dirigent désormais la Maison-Blanche. Ce pays est gouverné par des personnes comme Paula White, une pasteure qui parle en langues et pratique l'hypnose. Ces figures fanatiques, alliées à des politiciens israéliens en proie à une frénésie messianique, créent un bloc totalement irrationnel à la tête de l'Occident. L'Europe est horrifiée : même des politiciens aussi loyaux que Viktor Orbán admettent qu'interdire l'accès au Temple au cardinal Pizzaballa est tout simplement inadmissible."

Aoprès avoir abordé le sujet d'une façon approfondie, Douguine y revient plus loin, conduit par sa seule analyse logique. C'est pour montrer justement que cette conduite irrationnelle et complètement hors de notre logique, a sa propre logique qui explique parfaitement qu'on développe la"non-politique"en cours.

"Expliquer ce qui se passe autrement que par une "géopolitique prophétique" délirante est, à mon avis, tout simplement impossible. Mais voyez-vous : il y a une logique interne à cette folie. Si l'on croit sincèrement au moment messianique - comme le croient les sionistes chrétiens, tels que ceux qui entourent Trump, comme Pete Hegseth, Paula White et Lindsey Graham, ou comme le croient les radicaux israéliens proches de Netanyahou - alors chacune de leurs actions est justifiée.

"Ils vivent"en attendant"les temps eschatologiques à venir. Ils dépensent le"capital du Messie", qui, selon leur profonde conviction, est sur le point d'apparaître. Tous leurs actes sont commis au bord du précipice. C'est comme sauter d'une haute tour en espérant être rattrapé au dernier moment. Rappelez-vous comment Satan a tenté Jésus-Christ :"Jette-toi en bas, car il est écrit : Il donnera des ordres à Ses anges à ton sujet, et ils te porteront sur leurs mains".

" Ce que font actuellement Trump et Netanyahou, l'Amérique et Israël, c'est précisément ce saut de la tour. Ils croient que les anges de l'enfer les rattraperont dans leur chute et leur accorderont la domination mondiale. C'est une tentation satanique bien réelle. Par conséquent, la géopolitique de la prophétie n'est pas une fantaisie, mais une force active et extrêmement dangereuse."

Cette interview est disponible sur le 'Alexander Dugin Channel', ce  2 avril 2026.

dde.org

Douguine et la"géopolitique de la prophétie"

"Animateur de l'émission 'Escalation' sur Radio Sputnik : Le sujet de l'émission d'aujourd'hui est inévitablement lié au Moyen-Orient. Quel que soit le contexte mondial considéré, chaque problème actuel - qu'il s'agisse d'économie ou de haute politique - est, d'une manière ou d'une autre, lié aux événements de cette région. Commençons par l'aspect le plus controversé du moment : la probabilité d'une opération terrestre des forces américaines contre l'Iran. Il ne s'agit plus seulement des îles. Les prédictions d'une possible attaque sur le littoral, voire sur des cibles stratégiques directement sur le continent, se font de plus en plus fréquentes. La situation est paradoxale : d'un point de vue militaire, les dirigeants iraniens ont déclaré à plusieurs reprises qu'ils "attendaient" littéralement cette invasion pour porter un coup décisif. Les dirigeants politiques de Téhéran affichent leur confiance, soulignant qu'ils n'ont pas peur d'une agression directe. Selon vous : une opération terrestre américaine en Iran est-elle réaliste ? S'agit-il d'un plan délibéré, d'un bluff ou d'un jeu risqué aux enjeux extrêmement élevés ? Et, si elle a lieu, quel objectif fondamental pourrait servir une telle attaque ?

Alexandre Douguine : Il faut ici considérer le contexte plus large. Les opérations américaines d'invasion et de changement de régime menées ces dernières décennies n'ont réussi qu'à une seule condition : l'existence, au sein du gouvernement du pays ciblé, d'une couche de complicité ayant déjà conclu un accord de trahison avec les Américains. Sans cela, elles n'ont jamais abouti - de telles opérations n'ont même jamais été entreprises.

Le scénario est toujours le même : d'abord, des menaces sont proférées, des troupes sont déployées et des frappes aériennes sont lancées. Ensuite - que ce soit par les Américains, leurs alliés locaux ou leurs propres forces - la figure incarnant la résistance, la souveraineté et la consolidation est éliminée. Elle est soit discréditée, soit physiquement éliminée.

Et vient alors l'inévitable trahison. Je fais référence à ce que j'appelle la "sixième colonne". Il ne s'agit pas de la "cinquième colonne" qui descend dans la rue pour protester - dans les régimes répressifs, comme la Chine ou l'Iran, elle peut simplement être arrêtée, et l'affaire est close. La "sixième colonne" est la principale stratégie des Américains et le plus grand danger. Il s'agit de personnes occupant les plus hautes sphères du pouvoir, proches du dirigeant de l'État souverain. Il y a toujours quelqu'un prêt à conclure un accord avec Washington pour passer du second ou troisième rang au premier. Puisque les Américains déclarent la guerre spécifiquement au dirigeant, ceux qui lui succèdent entament des négociations afin de modifier radicalement leur statut social.

C'est la seule chose qui ait jamais fonctionné. La seule.

En Iran, cependant, la situation est différente. Ironiquement, la potentielle "sixième colonne" - ceux qui, en théorie, auraient pu conclure un accord avec les Américains - a été balayée par les premières frappes américaines et israéliennes. Il ne reste tout simplement plus personne au sein de la direction qui soit prêt à des négociations séparées.

Identifier la "sixième colonne" est extrêmement difficile : formellement, ces personnes sont absolument loyales ; elles prêtent allégeance à l'État, mais en réalité, elles mènent des manœuvres secrètes avec l'ennemi. C'est précisément sur elles que Washington s'est appuyé en Irak, en Libye et en Syrie ; toutes les "révolutions de couleur", du Venezuela au Moyen-Orient, ont été fondées sur ce principe. Mais aujourd'hui, un tel scénario n'existe pas en Iran. Pour la première fois depuis longtemps, les Américains vont devoir se battre pour de vrai.

Ils font face à un pays de 90 millions d'habitants et à un relief encore plus impraticable que celui de l'Afghanistan. Les Iraniens ne pardonneront pas la mort de leurs dirigeants et de leurs enfants ; le massacre de 165 jeunes filles par des missiles a uni le peuple contre l'agresseur, même ceux qui désapprouvaient le régime. Vaincre un tel peuple en haute altitude, après de tels crimes monstrueux perpétrés par l'impérialisme américain, semble une tâche impossible. L'Amérique manque tout simplement d'expérience en la matière. Si elle opte pour une invasion à grande échelle, ce sera pour elle un second Vietnam, en bien plus terrible et interminable. Cette campagne s'éternisera pendant des années et risque fort de se solder par un désastre.

De plus, les États-Unis ne disposent pratiquement d'aucun allié pour une opération terrestre. Israël est au bord du gouffre : Tsahal subit des pertes colossales au Liban, le système de défense antimissile "Dôme de fer" n'intercepte qu'une infime partie des missiles, et le territoire israélien se transforme peu à peu en une sorte de Gaza sous le déluge de frappes du Hezbollah et du Yémen. Israël est à bout de souffle ; un exode massif de sa population est sur le point de commencer - elle n'a pas le temps d'aider un allié. Quant aux monarchies arabes, leurs infrastructures sont fragilisées, et elles sont trop habituées au luxe et à la spéculation financière pour s'engager dans une guerre. Certaines, comme le Qatar, pourraient bien refuser catégoriquement de participer à cette aventure.

La résistance en faveur de l'Iran va se propager dans au moins quatre foyers de tensions majeurs : l'Irak, le Yémen, la Syrie et le Hezbollah libanais. Ce que font aujourd'hui les occupants israéliens au Sud-Liban provoque l'indignation non seulement chez les chiites, mais aussi dans l'ensemble de la société libanaise, auparavant disposée à conclure n'importe quel accord avec l'Occident. En Syrie, la situation est tout aussi tendue : même si al-Charia a accédé au pouvoir grâce à la complicité de la CIA et du Mossad, il est contraint de répondre aux aspirations du peuple, et la population syrienne est farouchement anti-israélienne.

Ce sentiment antisioniste est susceptible d'attiser les tensions dans le monde sunnite, notamment en Arabie saoudite, en Égypte et en Algérie. Il suffit d'une étincelle, par exemple une attaque contre la mosquée Al-Aqsa. Hier, le patriarche latin Pierbattista Pizzaballa s'est vu refuser l'entrée à Jérusalem le dimanche des Rameaux. Il s'agit d'un acte sans précédent (le premier en mille ans), qui a suscité une vague d'indignation dans le monde catholique. Si les sionistes prennent des mesures radicales contre les lieux saints islamiques, Israël se trouvera à un tournant critique. Comment peut-on parler d'un "Grand Israël" quand l'existence même de l'État est remise en question ?

Ainsi, face à cette situation catastrophique, après avoir échoué à protéger ses alliés au Moyen-Orient et à sécuriser ses monarchies du Golfe, les "monarchies pétrolières d'Epstein", l'Amérique de Trump se prépare à lancer une opération terrestre. Cette opération se déroule dans un contexte de crise énergétique mondiale. La fermeture du détroit d'Ormuz porte un coup dur aux économies de la Chine, du Japon, de l'Inde et de l'Europe. Nous ne pouvons pas non plus - et, pour être franc, nous n'en avons aucune envie - fournir des ressources à nos ennemis.

Trump tente de justifier l'invasion par la nécessité d'"ouvrir ≥" le détroit, mais la réalité est bien plus grave. La nuit dernière, les forces iraniennes ont frappé des usines de dessalement en Israël, qui fournissaient 47% de l'eau du pays. Au Moyen-Orient, l'eau est plus précieuse que le pétrole, et des installations similaires au Koweït et aux Émirats arabes unis ont également été mises hors service en représailles aux frappes contre les infrastructures énergétiques iraniennes.

Lancer une opération terrestre dans de telles conditions serait un suicide géopolitique. Trump ne bénéficie d'aucun soutien populaire solide : il fait face à l'opposition non seulement des démocrates, mais aussi d'une part importante de son propre électorat. Sa cote de popularité est au plus bas, et lorsque les premiers décès commenceront à arriver en Amérique, le contexte politique deviendra absolument insupportable pour lui.

Animateur : Je partage pleinement votre scepticisme quant au succès d'une telle opération. Si l'on regarde les chiffres : en Afghanistan, l'effectif maximal du contingent américain a atteint 110 000 hommes, et nous connaissons l'issue. Ici, en revanche, les forces américaines comptent à peine 50 000 hommes, et pourtant, l'Iran représente une tâche bien plus complexe, tant sur le plan stratégique que géographique. On dirait une équation délibérément insoluble. Au vu de vos remarques concernant les frappes de Tomahawk sur des cibles civiles, une question logique se pose : Washington n'a certainement pas pu ignorer la réaction que cela provoquerait en Iran. Le pays tout entier s'est uni dans un immense deuil lors des funérailles des enfants décédés, et la haine envers l'agresseur est devenue absolue. Dès lors, cette frappe n'est-elle pas une erreur, mais bien le fruit d'une logique implacable ? Le véritable objectif n'était-il pas de provoquer le chaos total qui règne actuellement au Moyen-Orient, suite aux représailles de Téhéran ? Selon vous, cette conflagration est-elle une fin en soi pour les États-Unis et Israël, ou ont-ils simplement perdu tout contrôle des conséquences de leurs actes ?

Alexandre Douguine : C'est précisément le cas. Mais j'aimerais ajouter un facteur qui rend toute opération terrestre aujourd'hui extrêmement problématique : la transformation radicale de la technologie même de la guerre. Ces quatre dernières années, notre propre expérience nous a montré que les systèmes sans pilote - aériens et, tout aussi important, maritimes - modifient complètement l'équilibre des forces utilisées.

Aujourd'hui, une armée de 50 000 hommes, si on la dote dotée de drones modernes, aura autant de capacités avec 5 000 hommes. Nous l'avons constaté lors de notre opération spéciale : c'est une guerre à laquelle personne n'était préparé ; ses paramètres changent sous nos yeux. Où sont passés ces fameux chars Abrams sur lesquels tout le monde comptait tant ? Ils ont été réduits en cendres en quelques semaines ; il n'en reste rien. Et maintenant, on n'en parle plus. Pourquoi envoyer des navires de guerre valant des millions de dollars à la ruine face à un petit drone en contreplaqué ?

Il en va de même pour la marine. Les drones sous-marins modernes permettent de couler un destroyer valant plusieurs milliards de dollars pour la modique somme de 10 000 dollars. Cette technologie a été utilisée contre nous et, à notre grand regret, nous avons subi des pertes. Mais c'est un combat à deux. Les Iraniens étudient attentivement notre expérience. Il serait peut-être possible de s'emparer de l'île de Kharg, mais sur la côte iranienne, les troupes américaines seraient repérables. Le nombre de pertes qu'elles subiraient est incalculable. Nous avons nous-mêmes vécu une situation similaire avec l'île aux Serpents : facile à prendre, mais la conserver implique des pertes incomparables aux avantages d'une présence sur place. C'est du suicide.

De plus, Trump n'a aucun objectif positif dans cette guerre, si ce n'est de tenter de "rouvrir" le détroit d'Ormuz, qu'il a lui-même fermé. Même en admettant ce succès douteux, il est difficile de parler de victoire lorsqu'on détruit tout puis, au prix de dépenses colossales, qu'on tente de réparer tant bien que mal. Trump, bien sûr, considérera tout comme un succès.

On m'a demandé d'évaluer avec retenue les actions et les déclarations du président américain, et je m'y conforme. Je pense que notre peuple dispose de suffisamment de métaphores pour décrire son comportement de manière appropriée. Nous respecterons les normes diplomatiques, mais tout ce que fait Trump ressemble moins à un "plan machiavélique" qu'au suicide systématique de l'Occident.

Certains analystes occidentaux, parmi les opposants à Trump, se souviennent soudain du "Russiagate". Ils disent : "Nous vous avions prévenus que Trump était un agent de Poutine !" Voyez ce qu'il fait : il détruit l'économie occidentale, sape la puissance des États-Unis et ridiculise la présidence, la risée du monde entier. Je ne souhaite pas porter de jugement personnel sur lui - c'est le rôle de ses adversaires. Certains le considèrent peut-être comme un grand homme, digne d'admiration, mais il semble qu'aujourd'hui, plus personne ne le pense, ni en Amérique ni ailleurs dans le monde.

En réalité, sous couvert de renforcer l'hégémonie américaine, Trump est en train de la détruire une fois pour toutes. La question se pose : comment cela est-il possible ? Je n'ai qu'une seule explication : un facteur eschatologique est entré en jeu. C'est ce qu'on appelle en Occident la prophétie. Aujourd'hui, de nombreux analystes sérieux utilisent ce terme pour analyser la situation géopolitique au Moyen-Orient.

Netanyahou et son entourage, notamment les radicaux comme Ben Gvir, croient sincèrement que la venue du Messie est proche. Ils préparent le terrain pour le Troisième Temple et le projet du "Grand Israël" - et il ne s'agit pas d'une métaphore, mais d'un appel direct à l'action. En Amérique, les sionistes chrétiens ont succombé à la même impulsion : pour eux, la guerre en Israël est la bataille finale avant le Second Avènement du Christ. Pete Hegseth, chef du Pentagone, en parle ouvertement. Il dit aux troupes : "Vous allez mourir pour le Second Avènement, vous partez pour une nouvelle Croisade..."

La majeure partie de l'humanité - y compris de nombreux Américains et Israéliens - n'y croit pas. Pourtant, cela devient une motivation irrationnelle et puissante pour des forces clés en Occident. La géopolitique de la prophétie est le seul facteur qui explique une multitude d'actions incohérentes. Si l'on accepte ce facteur, tout s'éclaire : le chaos et la destruction ne sont pas à craindre, car ils constituent une étape nécessaire de la tribulation (un autre terme issu du sionisme chrétien). Du point de vue des sionistes chrétiens, un cataclysme qui frappe l'humanité est un prologue nécessaire au Second Avènement du Christ, et pour les Juifs, à la première venue du Messie.

Animateur : Les attaques répétées contre les infrastructures critiques ne font pas que se poursuivre ; elles s'intensifient : selon les derniers rapports, une raffinerie de pétrole à Haïfa est en feu, des installations pétrochimiques iraniennes ont subi de graves dommages et, hier, l'une des plus grandes usines d'aluminium du Bahreïn a été attaquée. Mais le plus alarmant, c'est que les bâtiments universitaires en Iran sont devenus des cibles. Téhéran a déjà promis des représailles contre des centres éducatifs similaires dans les pays du Golfe. Dans ce contexte, une déclaration très marquante a été faite par le député iranien Alaeddin Boroujerdi : il a souligné que l'adhésion de l'Iran au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) n'a plus de sens, étant donné que les États-Unis et Israël ignorent de fait toutes les normes internationales. Cela soulève une question logique : si l'Iran est réellement déterminé à se retirer du traité, cela ne signifie-t-il pas que le "seuil nucléaire" a déjà été franchi ? Après tout, la logique voudrait qu'on se retire d'un accord lorsqu'il commence à entraver la réalisation du potentiel existant. Croyez-vous que nous soyons sur le point de reconnaître officiellement l'Iran comme une puissance nucléaire ?

Alexandre Douguine : Voilà des questions auxquelles personne n'a pu apporter de réponse directe depuis des décennies.

Ce n'est que très récemment que Donald Trump a ouvertement reconnu qu'Israël possédait l'arme nucléaire, alors que les analystes en discutaient depuis des années, tandis que Tel-Aviv elle-même ne faisait que l'évoquer. Quant à savoir si Israël les utilisera ou non, nul ne le sait. Le statut nucléaire iranien pourrait rester longtemps dans une zone grise, jusqu'à ce que certaines circonstances obligent à faire la lumière sur la question.

L'Iran possède-t-il l'arme nucléaire ? Force est de constater que Téhéran dispose d'excellents systèmes de missiles à très longue portée. Techniquement, il ne serait pas particulièrement difficile de transporter par voie maritime une, vingt ou même cent ogives nucléaires depuis la Corée du Nord, tant que cette route n'est pas totalement sous notre contrôle, ni de les acheminer à travers la mer Caspienne depuis notre territoire, ni même de les livrer depuis le Pakistan.

Si les Iraniens étaient un peuple arriéré se battant à l'arc et aux flèches, on pourrait discuter du temps nécessaire au développement de cette technologie. Mais avec une infrastructure militaire aussi puissante, une technologie de missiles de pointe et un système de sécurité à plusieurs niveaux, ce n'est qu'une question de volonté. La guerre fait rage depuis un mois ; l'espace aérien est largement contrôlé par les Américains, pourtant des missiles s'abattent méthodiquement sur tout le Moyen-Orient depuis des tunnels dissimulés dans les montagnes, et l'Iran reste imperturbable. Longtemps, la fatwa de l'imam Khomeiny interdisant la possession d'armes nucléaires est restée en vigueur. Les Iraniens sont un peuple sage et spirituel ; ils ont compris qu'il s'agit d'une arme infernale, une arme du diable, vouée à l'autodestruction. Ils avaient des raisons spirituelles impérieuses de ne pas y recourir. Mais dans une situation critique, lorsque l'existence même du pays est en jeu, ils récupéreront les ogives nucléaires déjà dissimulées ou se les procureront à tout moment. Fixer une ogive prête à l'emploi sur un missile iranien, dont l'atteinte de la cible est garantie, est une affaire extrêmement simple.

Je ne possède pas d'informations classifiées, mais en tant qu'analyste et philosophe, je me risque à une hypothèse : ils les possèdent. Et ils utiliseront cette arme si le besoin s'en fait sentir. Elle n'atteindra probablement pas le territoire américain, mais une frappe sera lancée contre les bases américaines au Moyen-Orient - ​​déjà à moitié détruites - et contre Israël. Téhéran est capable de faire en sorte que, pendant un siècle, il ne reste sur cette terre que Tchernobyl et des mutants. Ils en sont capables - si ce n'est maintenant, ce sera tôt ou tard.

Ceux qui, aux États-Unis et en Israël, militent pour une escalade n'ont aucune perspective d'avenir positive. Même en imaginant une victoire locale sur l'Iran - ce dont je doute fort, compte tenu des défenses iraniennes -, les conséquences seraient catastrophiques : le Moyen-Orient et Israël en ruines, l'économie mondiale paralysée, et l'image de l'Amérique ne suscitant plus que la plus profonde répulsion. Israël est haï de tous. Aux États-Unis même, une vague d'antisémitisme sans précédent, même à l'époque d'Henry Ford, s'est déchaînée. Le niveau d'hostilité à l'encontre du lobby israélien, de l'AIPAC et des chrétiens sionistes est sans précédent aujourd'hui..

Qu'a gagné Trump ? Au lieu de renforcer le Grand Israël et son hégémonie, il s'est retrouvé entraîné dans une guerre qu'il a déjà perdue - moralement, politiquement et économiquement. Pete Hegseth, secrétaire au Pentagone, a évoqué l'idée d'une Grande Amérique, incluant le Groenland et le Canada - apparemment pour détourner l'attention du fiasco moyen-oriental. Mais il s'agit d'un scandale sans fondement.

Au lieu de résoudre les problèmes intérieurs, Trump s'est pris au piège. À moins de croire à l'hypothèse selon laquelle il sape délibérément les fondements de la domination occidentale, il ne reste qu'une seule explication : lui et son entourage sont devenus les otages d'une prophétie. Ce sont des actions suicidaires. Il y a des guerres couronnées de succès, comme la conquête de l'Irak à court terme, même si celle-ci a débouché sur une longue déception. La destruction du pouvoir iranien a été un succès tactique, mais les répercussions ont dépassé toutes les prévisions. À long terme, il n'y a pas la moindre lueur d'espoir pour les États-Unis.

C'est de l'autodestruction. Si l'on se souvient de la "géopolitique prophétique", toutes les catastrophes actuelles s'inscrivent logiquement dans le scénario eschatologique des protestants dispensationalistes qui dirigent désormais la Maison-Blanche. Ce pays est gouverné par des personnes comme Paula White, une pasteure qui parle en langues et pratique l'hypnose. Ces figures fanatiques, alliées à des politiciens israéliens en proie à une frénésie messianique, créent un bloc totalement irrationnel à la tête de l'Occident. L'Europe est horrifiée : même des politiciens aussi loyaux que Viktor Orbán admettent qu'interdire l'accès au Temple au cardinal Pizzaballa est tout simplement inadmissible.

Animateur : D'ailleurs, Netanyahou a finalement accordé une autorisation au cardinal pour entrer dans le Temple. Certes, il ne l'a fait que le lendemain du dimanche des Rameaux.

Alexandre Douguine : Pour les catholiques, c'est déjà le lundi saint, premier jour de la Semaine sainte, tandis que Pâques orthodoxe aura lieu cette année une semaine après Pâques catholique. Mais en matière spirituelle, il est essentiel d'agir au moment opportun. Si l'on interdit à quelqu'un d'assister à la fête ou si l'on lui promet l'accès au Feu Sacré le lendemain, c'est une douche froide.

Expliquer ce qui se passe autrement que par une "géopolitique prophétique" délirante est, à mon avis, tout simplement impossible. Mais voyez-vous : il y a une logique interne à cette folie. Si l'on croit sincèrement au moment messianique - comme le croient les sionistes chrétiens, tels que ceux qui entourent Trump, comme Pete Hegseth, Paula White et Lindsey Graham, ou comme le croient les radicaux israéliens proches de Netanyahou - alors chacune de leurs actions est justifiée.

Ils vivent "en attendant" les temps eschatologiques à venir. Ils dépensent le "capital du Messie", qui, selon leur profonde conviction, est sur le point d'apparaître. Tous leurs actes sont commis au bord du précipice. C'est comme sauter d'une haute tour en espérant être rattrapé au dernier moment. Rappelez-vous comment Satan a tenté Jésus-Christ : "Jette-toi en bas, car il est écrit : Il donnera des ordres à Ses anges à ton sujet, et ils te porteront sur leurs mains."

Ce que font actuellement Trump et Netanyahou, l'Amérique et Israël, c'est précisément ce saut de la tour. Ils croient que les anges de l'enfer les rattraperont dans leur chute et leur accorderont la domination mondiale. C'est une tentation satanique bien réelle. Par conséquent, la géopolitique de la prophétie n'est pas une fantaisie, mais une force active et extrêmement dangereuse.

Animateur : Parlons maintenant d'une figure dont la stature est incomparablement moindre que celle des dirigeants occidentaux et orientaux susmentionnés, mais qui cherche constamment à rester sous les feux des projecteurs. Je fais référence au président ukrainien sortant, qui s'est rendu soudainement au Moyen-Orient et a même signé certains accords aux Émirats arabes unis - officiellement concernant la fourniture de carburant diesel et d'autres sujets. Il est clair qu'à l'échelle mondiale, cette question est bien moins importante, mais pour nous, pour la Russie, dans le contexte de l'opération militaire spéciale en cours, elle demeure pertinente. Que pensez-vous de la présence de Zelenski au Moyen-Orient, précisément en cette période de bouleversements et de divisions internationales ? Pourquoi s'y est-il rendu et quels objectifs politiques poursuit-il dans le contexte actuel ? Et surtout, les atteindra-t-il ? Après tout, de nombreux experts s'accordent à dire que, face à ces bouleversements mondiaux, l'opinion publique a tout simplement cessé de lui prêter attention.

Alexandre Douguine : Premièrement, il est clair que personne ne lui prête attention. Depuis l'entrée en scène des forces majeures, plus personne ne se soucie des petits diables et des insignifiants comme Zelenski. Il tente de s'intégrer à la coalition de ces forces en rappelant son existence, en prétendant pouvoir lui aussi semer le trouble et tuer. Mais ce ne sont que des tentatives désespérées. Auparavant, lorsque les forces principales approchaient à peine, on le mettait sous les projecteurs ; son image était projetée comme un hologramme sur les écrans du monde entier ; les parlements l'applaudissaient. Ce n'était qu'un échauffement. Maintenant, cependant, avec l'arrivée des forces majeures, il s'est, bien sûr, révélé insignifiant en comparaison.

Son "aide", évidemment, est totalement inefficace. Quelques drones sont arrivés ; les Iraniens les ont immédiatement détruits, ainsi que l'équipage ukrainien.

C'est une chose de nous combattre sur un terrain familier, où ils s'entassent depuis des années au mépris des accords de Minsk. Au Moyen-Orient, la situation est différente : là-bas, leur influence est flagrante ; là-bas, éliminer leurs experts et Zelenski lui-même est d'une facilité déconcertante. Après tout ce qu'ils ont enduré, les Iraniens se sont affranchis des formalités superflues.

Vous avez soulevé un point crucial : pourquoi les Américains et les Israéliens, tels de véritables bourreaux et des fanatiques, s'en prennent-ils aux universités, anéantissant penseurs, chercheurs et étudiants ? Parce qu'il s'agit d'une guerre des esprits, une guerre des ténèbres contre la lumière. Ils l'ont compris : la force de l'Iran ne réside pas seulement dans ses missiles, mais aussi dans les cœurs et les esprits, dans l'éducation et la culture. Nous devrions nous aussi en prendre conscience. L'ennemi sait pertinemment que la science et l'éducation souveraines sont les ressources fondamentales de la société, sur lesquelles tout repose.

Les attaques contre les universités ne relèvent pas simplement de la folie ou d'une violation des conventions. L'ennemi frappe au cœur même, car il s'agit d'une guerre des idées. D'un côté se trouve leur prophétie ; de l'autre, la vision iranienne, ou la nôtre, de la place que devrait occuper la Russie en cette période critique de la fin des temps. L'idée de prophétie n'est pas un concept vide de sens. Ils l'ont conçue d'une certaine manière ; les Iraniens d'une autre. Nous, cependant, avons notre propre mission : le rôle du Katechon, celui qui retient la venue de l'Antéchrist. Nos dirigeants ont hérité de ce rôle de Byzance.

Chaque participant au conflit actuel - en Ukraine comme au Moyen-Orient - ​​a sa propre vision de cette bataille finale. Et si l'ennemi cible les universités, cela signifie que la pensée indépendante est un élément crucial de cette guerre. Nous devons tirer de nombreuses conclusions des événements du Moyen-Orient, mais celle-ci - sur l'importance de la pensée et de l'esprit - est, à mon sens, primordiale.

Animateur : Enfin, une question intéressante qui nous est parvenue via notre chaîne Telegram. Elle concerne la possibilité d'une soi-disant "trêve pascale" : selon vous, Alexandre Gelyevich, cette grande fête - qu'il s'agisse de Pâques catholique, actuellement célébrée en Occident, ou de notre Pâques orthodoxe - pourrait-elle avoir un impact sur l'intensité des combats ? Des gestes de l'Iran ou d'Israël liés à ces dates sont-ils envisageables, ou de telles trêves sont-elles désormais impensables compte tenu des tensions eschatologiques actuelles ?

Alexandre Douguine : Je ne le crois pas. Absolument pas. Quant à l'orthodoxie, c'est notre foi, la foi de nos peuples, et les chrétiens orthodoxes ne sont pas directement impliqués dans cette escalade au Moyen-Orient. Quant aux catholiques, ils condamnent cette guerre, et la persécution à leur encontre commence déjà en Amérique. Les catholiques sont une fois de plus accusés d'antisémitisme, transformés en boucs émissaires dans le cadre de la nouvelle politique radicale et messianique des États-Unis. D'où les interdictions, d'où les moqueries dont ils sont la cible.

Le pape a récemment interdit formellement de prier pour ceux qui ont déclenché ce carnage. "Leurs mains sont tachées de sang", a déclaré le pape, "nous ne prions pas pour eux." C'est un point crucial : la tradition chrétienne universelle implique de prier pour tous, car l'âme et le cœur de chacun sont un mystère, et c'est au Seigneur qu'il revient de juger, non à nous. Mais si le chef de l'Église catholique - la plus grande confession, rassemblant un milliard et demi de fidèles - a reconnu qu'il est interdit de prier pour Trump, Netanyahou et les sionistes qui ont déclenché cette guerre, c'est un signal extrêmement grave. Dans un tel climat, il est hors de question d'un quelconque cessez-le-feu.

Animateur : En résumé : Pâques n'arrêtera pas les frappes iraniennes contre Israël, et nous ne devons pas nous attendre à une accalmie ?

Alexandre Douguine : La tradition juive rejette fondamentalement le Christ, les fêtes chrétiennes n'ont donc aucune importance pour elle. Les musulmans, quant à eux, ne célèbrent pas Pâques ; ils ont leur propre calendrier et leurs propres lieux saints. Ainsi, les principaux acteurs de ce processus ne sont ni mentalement ni spirituellement liés à Pâques. Et la "civilisation d'Epstein", sous la forme des États-Unis modernes, n'a absolument aucun lien avec cette grande fête. Je suis convaincu que Pâques ne revêt aucune signification sacrée pour aucune des parties directement impliquées dans ce conflit. Dans leur perspective, il est inutile de cesser les hostilités dans ce contexte. Le calendrier chrétien n'est en aucun cas un facteur déterminant dans cette guerre.

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