14/03/2026 reseauinternational.net  8min #307712

La bombe, le désert et le silence

par Laala Bechetoula

Comment la France a contribué à la naissance du programme nucléaire israélien et transformé le Sahara algérien en laboratoire atomique.

L'histoire de l'âge nucléaire est généralement racontée comme celle de la rivalité entre superpuissances, de la stratégie de la guerre froide et de l'équilibre de la terreur. Pourtant, derrière ce récit officiel se cache un chapitre beaucoup moins évoqué : le rôle décisif joué par la France dans l'émergence du programme nucléaire israélien et l'utilisation du Sahara algérien comme terrain d'expérimentation atomique. Le silence qui entoure cette histoire n'est pas le fruit du hasard. Il est entretenu - par convention diplomatique, par amnésie institutionnelle et par l'intérêt partagé d'États qui ont construit leur puissance stratégique au détriment de populations qui n'avaient aucune voix dans ces décisions.

Les histoires que l'histoire préfère oublier

L'histoire nucléaire du XXe siècle est le plus souvent présentée comme l'histoire de la guerre froide.

On y évoque la rivalité entre Washington et Moscou, les doctrines de dissuasion, les traités de limitation des armements et l'équilibre fragile de l'ère atomique.

Mais certaines histoires demeurent dans l'ombre.

Non parce qu'elles manquent de preuves.

Mais parce qu'elles remettent en cause trop de récits officiels.

Parmi elles figure un chapitre rarement évoqué : le rôle joué par la France dans la naissance de la capacité nucléaire israélienne et la transformation parallèle du Sahara algérien en laboratoire d'expérimentation atomique - menée sur une population coloniale qui ne fut ni consultée ni avertie.

Aujourd'hui encore, ce chapitre reste largement absent du débat public.

Non parce que les historiens l'ont ignoré.

Mais parce que ce silence est commode.

Il protège des relations diplomatiques.

Il préserve des institutions.

Il évite aux gouvernements des questions auxquelles il n'existe pas de réponses confortables.

L'ambition atomique de la France

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France est déterminée à retrouver son rang parmi les grandes puissances.

Dans un monde bipolaire dominé par les États-Unis et l'Union soviétique, la maîtrise de l'atome devient un symbole de souveraineté et d'indépendance stratégique - la preuve que la France demeure, selon les mots de Charles de Gaulle, maîtresse de son destin.

Le programme nucléaire français, développé sous l'autorité du Commissariat à l'énergie atomique (CEA), est donc à la fois un projet scientifique et une affirmation géopolitique.

Au même moment, un autre État poursuit un objectif comparable.

Israël, fondé en 1948, évolue dans un environnement régional que ses dirigeants considèrent comme existentiellement hostile.

Pour les stratèges israéliens, la sécurité à long terme exige plus que la supériorité militaire conventionnelle.

Elle exige la dissuasion.

Les trajectoires de ces deux États vont progressivement converger.

De l'échange scientifique à la coopération stratégique

Les contacts entre scientifiques français et israéliens remontent à la fin des années 1940.

Des chercheurs israéliens sont accueillis dans des centres de recherche nucléaires français, notamment à Saclay.

Les échanges scientifiques s'intensifient au début des années 1950.

À l'époque, cette coopération est présentée comme purement académique.

Mais la science nucléaire n'est jamais entièrement académique.

Les connaissances, les matériaux et l'expertise développés dans les programmes civils possèdent un potentiel militaire difficile à contenir une fois partagé.

Peu à peu, la collaboration scientifique se transforme en partenariat politique.

Puis en coopération stratégique - portée des deux côtés par un sentiment partagé de mise à l'écart par l'ordre anglo-américain, qui avait laissé, à des moments cruciaux, la France comme Israël exposés sans garanties réelles.

1956 : Le tournant de Suez

Le moment décisif survient en 1956.

Lorsque le président égyptien Gamal Abdel Nasser nationalise le canal de Suez, la France, la Grande-Bretagne et Israël coordonnent secrètement une réponse militaire.

Derrière la crise diplomatique et la planification militaire, une relation stratégique plus profonde se dessine entre Paris et Tel-Aviv.

Lors de réunions discrètes - notamment à Vermars en septembre 1956 - des accords sont conclus qui dépassent largement les objectifs immédiats de la campagne de Suez. Côté français, les figures centrales sont Maurice Bourges-Maunoury, ministre de la Défense, et son directeur de cabinet Abel Thomas. Côté israélien, le négociateur principal est un jeune directeur général du ministère de la Défense nommé Shimon Peres.

Parmi ces accords figure la décision de fournir à Israël un réacteur nucléaire et les technologies associées.

Cette décision conduira à la construction du complexe nucléaire de Dimona, dans le désert du Néguev.

Des ingénieurs français participent à la conception du réacteur.

Des entreprises françaises fournissent des équipements essentiels.

Des scientifiques du CEA accompagnent les premières étapes du programme.

Les archives déclassifiées et les travaux d'historiens - notamment ceux d'Avner Cohen - confirment aujourd'hui le rôle central joué par la France dans la naissance de la capacité nucléaire israélienne.

Sans cette coopération, la trajectoire nucléaire d'Israël aurait probablement été très différente.

Un autre désert

Mais l'histoire nucléaire de la France ne s'est pas écrite uniquement dans les laboratoires ou dans le désert du Néguev.

Elle s'est aussi écrite dans un autre désert.

Le Sahara algérien.

Le 13 février 1960, la France y réalise son premier essai nucléaire à Reggane.

L'explosion, baptisée Gerboise bleue, libère une puissance estimée à environ 70 kilotonnes selon les sources françaises déclassifiées - soit près de quatre fois celle de la bombe d'Hiroshima.

Pour la France, cet essai marque l'entrée dans le club restreint des puissances nucléaires.

Pour les habitants du Sahara, il marque le début d'un héritage radioactif qui se prolongera pendant des générations.

Les autorités françaises affirment alors que le site se trouve dans une zone désertique inhabitée.

Les recherches historiques montrent le contraire.

Selon les travaux du chercheur Bruno Barrillot, environ 20 000 personnes vivaient dans les régions exposées aux retombées radioactives.

Aucune évacuation systématique n'a été organisée.

Aucune information n'a été donnée aux populations locales.

Le silence n'était pas une négligence.

C'était une décision.

Une continuité coloniale

Pour comprendre cette réalité, il faut remonter plus loin dans l'histoire.

Bien avant les essais nucléaires, certaines régions du Sahara avaient déjà servi de terrains d'expérimentation militaire coloniale - des espaces où l'empire pouvait agir sans les contraintes qu'imposaient l'opinion métropolitaine ou le droit européen.

L'un des épisodes les plus traumatisants est l'assaut français contre la ville de Laghouat en décembre 1852.

Dans la mémoire collective algérienne, cet événement est connu sous le nom de Am el-Khalia - l'année de l'anéantissement.

La ville, qui résistait à l'expansion coloniale française, fut assiégée puis bombardée. Les témoignages contemporains décrivent des massacres de grande ampleur, la destruction systématique de la cité, la dispersion forcée de ceux qui avaient survécu. Les rues furent rendues au vent du désert.

Plus d'un siècle plus tard, ce même territoire deviendra le théâtre d'une autre expérimentation.

La technologie avait changé.

La logique était restée la même.

Le Sahara nucléaire

Entre 1960 et 1966, la France réalise dix-sept essais nucléaires dans le Sahara algérien - quatre atmosphériques à Reggane, treize souterrains à In Ekker, dans le massif du Hoggar.

Plusieurs provoquent des contaminations radioactives importantes.

L'accident le plus spectaculaire survient le 1er mai 1962, lors de l'essai souterrain Béryl.

L'explosion ne reste pas confinée.

Un nuage radioactif s'échappe de la montagne et expose militaires, scientifiques et travailleurs civils. Des soldats auraient été envoyés en zone contaminée peu après l'incident - un fait qui restera enfoui dans les archives classifiées pendant des décennies.

Pendant des années, ces événements restent entourés de secret officiel.

Ce n'est que par la déclassification partielle des archives militaires et scientifiques - un processus encore loin d'être achevé - que les historiens ont pu commencer à reconstruire l'ampleur de la contamination.

Aujourd'hui encore, des habitants des régions concernées signalent des taux anormalement élevés de cancers et de maladies associées aux radiations.

Les procédures d'indemnisation existent en théorie.

En pratique, elles restent complexes, opaques et largement inaccessibles aux populations qui en auraient le plus besoin.

Le silence a changé de forme.

Il n'a pas changé de nature.

Le paradoxe de l'ordre nucléaire

Pendant ce temps, le programme nucléaire israélien continue de progresser.

Au milieu des années 1960, l'infrastructure nécessaire à la production de plutonium de qualité militaire est en place à Dimona.

En 1969, une entente tacite entre le président Nixon et la Première ministre Golda Meir consolide une doctrine qui reste opérante aujourd'hui : l'ambiguïté nucléaire.

Israël ne confirmera ni ne niera l'existence d'armes nucléaires.

Officiellement, l'arsenal n'existe pas.

Stratégiquement, personne n'en a jamais sérieusement douté.

Faire face à l'histoire

Soixante-cinq ans après les premiers essais nucléaires au Sahara, leurs conséquences restent visibles dans les corps de ceux qui habitent ces terres et dans le sol qu'ils cultivent.

Reconnaître cette histoire ne signifie pas juger le passé à l'aune des normes du présent.

Cela exige quelque chose de plus modeste - et de plus exigeant : accepter que les grandes puissances ont systématiquement construit leur force stratégique dans des espaces éloignés de leurs propres populations, parmi des peuples qui ont supporté les coûts sans partager les décisions.

Ce que le désert retient

L'histoire nucléaire ne s'est pas écrite seulement à Washington ou à Moscou.

Elle s'est écrite dans le Sahara - dans le ciel de Reggane, dans la roche contaminée d'In Ekker, et dans le silence de ceux à qui l'on n'a jamais demandé s'ils consentaient à devenir le fondement de la puissance stratégique d'une autre civilisation.

Cette vérité ne s'atténue pas avec le temps.

Elle devient simplement plus difficile à ignorer.

 Laala Bechetoula

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