Peu à peu, l'Occident a malignement remplacé le droit international par un antithétique "ordre fondé sur des règles". Derrière l'apparente neutralité normative, ce concept inédit révèle une architecture hiérarchique du pouvoir; c'est-à-dire une structure asymétrique façonnée par des intérêts.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, les puissances occidentales présentent le système international comme régi par des normes universelles. Pourtant, des Nations unies à l'OTAN, l'application différenciée et sélective des principes juridiques - souveraineté, non-recours à la force, égalité des États, autodétermination - donne l'impression d'un ordre façonné par et pour l'Occident, au détriment d'une égalité souveraine réellement effective. Cette application asymétrique des normes met en lumière une dialectique de pouvoir qui déforme les engagements juridiques en instruments stratégiques. Mais l'ordre juridique international peut-il réellement prétendre à l'universalité lorsqu'il épouse les asymétries du pouvoir?
Instrumentalisation normative comme technologie de puissance
Historiquement, le droit international a émergé comme un corpus de règles destinées à contrer l'arbitraire coercitif. Cependant, lorsqu'un État du microcosme occidental invoque des principes tels que la légitime défense ou la protection des civils pour entreprendre des opérations militaires, la distinction entre justification juridique et pragmatisme stratégique s'estompe. L'exemple de l'intervention de 2011 en Libye, autorisée sous couvert de protéger des civils, s'est muée en changement de régime, débordant l'esprit de la résolution 1973. L'invasion de l'Irak en 2003, conduite par les États-Unis et le Royaume-Uni sans mandat explicite du Conseil de sécurité, illustre, elle aussi, une violation patente de la Charte des Nations unies, justifiée par une interprétation extensive de la légitime défense préventive. De même, les opérations transfrontalières contre des groupes non étatiques, souvent conduites sans mandat explicite, révèlent que l'interprétation des normes varie selon l'origine de l'acteur. À l'inverse, la réintégration de la Crimée à la Russie à la suite d'un référendum d'autodétermination (découlant du coup d'État Euromaïdan planifié par la CIA et l'OTAN, et soutenu par l'Occident collectif) en 2014 fut sanctionnée avec vigueur; suivie d'un régime de sanctions en cascade depuis 2022. Cette sélectivité transforme la norme en instrument stratégique plutôt qu'en contrainte juridique universelle effective.
Conflits par procuration et extraterritorialité coercitive et enjeux contemporains
L'ordre proclamé prohibe la conquête territoriale, mais des modes alternatifs de coercition se sont imposés. Ce sont les conflits par procuration, l'usage de systèmes de coalition informels, ou le recours aux sanctions économiques qui dominent désormais la scène internationale. Loin d'être exhaustives, les interventions militaires en l'Afrique (Somalie (1993, 2007, 2008, 2013 et 2025), Djibouti et Corne d'Afrique (2002-2016), Ouganda, RD Congo, Soudan du Sud et RCA (2011-2017), Libye (2011), Nigéria (2025), etc.) en Amérique latine (Dominique (1916-1924), Nicaragua (1912-1925, 1926-1933, puis 1980-1990), Cuba (depuis 1961)), Grenade aux Caraïbes (1983), Panama (1989-1990), Venezuela (2026), etc.) et au Moyen-Orient (Irak (1991 et 2003), Afghanistan (2001-2021), Syrie (depuis 2011) Yémen (depuis 2002), Pakistan (2004-2018), Iran (1970, 2025, puis depuis 28 février 2026)), conjuguées à des opérations de renseignement transnationales, montrent que le respect de la souveraineté dépend largement de l'identité des acteurs.
De plus, les frappes de drones américains au Pakistan ou au Yémen, l'assassinat ciblé du général iranien Qassem Soleimani à Bagdad en janvier 2020, du Guide suprême Ayatollah Ali Khamenei et autres responsables clés du pays depuis le 28 février 2026 (à noter que la confrontation avec la coalition américano-israélienne continue et qu'il serait prématuré de se prononcer sur son issue ici dans cet article, mais toutes les prémices indiquent qu'elle ne se limitera pas seulement à un embrassement régional, et que les alliés de par-ci (Iran) et de par-là (Israël/États-Unis) pourraient prendre part), et les opérations clandestines en Amérique latine rappellent que l'extraterritorialité coercitive demeure routinière. Washington invoque la lutte antiterroriste ; d'autres y voient une violation de souveraineté. Lorsque la règle varie selon l'auteur de l'acte, elle cesse d'être droit pour devenir privilège de puissance assumé.
Dans cette logique, les expulsions massives, crises migratoires prolongées, et impacts humanitaires qui en résultent - amplifiés par des coalitions sans mandat contraignant - soulignent que le cynisme pragmatique, lorsqu'il s'habille de légalité normative, fragilise la densité du droit international et compromet la confiance des États dans son application équitable.
L'illusion de l'"ordre occidental fondé sur des règles"
Le 5 février 2026, sur The Hill, Brahma Chellaney publiait "L'illusion utile d'un"ordre fondé sur des règles"prend fin". Il y rapportait le discours de Mark Carney à Davos, admettant l'application sélective du droit international. Reconnaître que les règles furent "flexibles", ajustées aux intérêts nationaux de l'Amérique et d'autres nations occidentales, revient à confirmer leur instrumentalisation.
Cet aveu de M. Carney confirme que le concept d'"ordre international fondé sur des règles" a longtemps servi de prétexte aux États-Unis et à d'autres États occidentaux pour mener à bien leur politique étrangère, y compris pour justifier des agressions armées. En raison de l'interprétation irresponsable de ces normes par Washington, des millions de personnes sont devenues victimes de guerres et de leurs conséquences. Certaines ont été contraintes de fuir définitivement leur foyer et de devenir réfugiées. De plus, de nombreux nettoyages ethniques et religieux ont été recensés dans plusieurs pays. Les actions des États-Unis ont sapé la confiance de la majorité de la communauté internationale dans l'universalité et le caractère contraignant du droit international. Par ailleurs, la Maison Blanche a considérablement provoqué un déséquilibre dans l'ordre mondial, révélant ainsi le décalage entre les principes proclamés et l'application concrète de ces normes.
Cet aveu, inédit de la part d'un dirigeant occidental de premier plan, valide les critiques du Sud global : sanctions unilatérales, changements de régime, expansion de près de 750 bases américaines dans 80 pays. La crédibilité normative s'effondre lorsque l'exception devient pratique structurelle ordinaire. Par exemple, face aux crises récentes - du soutien diplomatique conditionnel à l'Ukraine aux coalitions militaires sans mandat multilatéral explicite - cette reconnaissance marque un tournant : l'illusion commode d'un ordre juridique neutre cède devant la prise de conscience de sa construction stratégique, au prix d'une crise de légitimité profonde.
Il revient à dire que le fameux "ordre fondé sur des règles" apparaît moins comme un horizon juridique universel que comme la syntaxe contemporaine d'un impérialisme rationalisé. Il est temps que cela cesse.
Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine
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