09/03/2026 reseauinternational.net  9min #307186

Le monde bascule : psychologie du pouvoir, chaos systémique et naissance d'un nouvel ordre mondial

Dr. Eloi Bandia KEITA

De l'Iran au Sahel, pourquoi les fractures invisibles du système international annoncent la fin d'un cycle historique

par Dr. Eloi Bandia KEITA

Le moment où l'Histoire recommence à bouger

Les grandes ruptures de l'histoire ne commencent presque jamais par un événement spectaculaire que l'on pourrait immédiatement identifier comme le point de bascule d'une époque. Elles commencent plutôt par une sensation diffuse, un déplacement imperceptible des équilibres, une vibration profonde qui traverse simultanément les marchés, les diplomaties, les armées, les sociétés et les consciences collectives. Avant même que les explosions ne retentissent ou que les alliances ne se délitent, il existe toujours ce bruit sourd que les sociétés modernes ont appris à ignorer : le bruit d'un ordre du monde qui commence lentement à se désagréger.

Depuis plusieurs années, ce bruit devient de plus en plus difficile à ne pas entendre. Les crises qui se multiplient à travers la planète ne surgissent plus comme des accidents isolés que la diplomatie pourrait contenir l'un après l'autre. Elles apparaissent désormais comme les manifestations visibles d'une pression systémique qui agit simultanément sur plusieurs lignes de fracture du système international. L'Ukraine, le Moyen-Orient, l'Indo-Pacifique, le Sahel, la mer Rouge, les tensions technologiques entre puissances industrielles, la militarisation progressive des chaînes logistiques mondiales et l'utilisation de la monnaie comme arme stratégique ne constituent plus des dossiers indépendants que l'on pourrait analyser séparément. Ensemble, ces dynamiques composent une architecture de tension globale qui rappelle les grandes phases de transition historique au cours desquelles un ordre international arrive au terme de sa cohérence interne sans que le suivant n'ait encore trouvé sa forme.

Lorsque plusieurs plaques tectoniques géopolitiques se mettent à bouger simultanément - militaires, énergétiques, technologiques, financières et psychologiques - l'histoire ne traverse pas simplement une crise supplémentaire. Elle entre dans une phase de transformation structurelle. C'est précisément ce moment que nous sommes en train de vivre.

La géopolitique réelle : une science des passions humaines (selon ma compréhension)

La géopolitique est souvent présentée comme l'analyse des rapports de puissance entre États à travers les cartes, les frontières, les ressources naturelles et les positions stratégiques. Pour ma part, cette définition, bien qu'utile, reste cependant incomplète, car elle ignore une dimension essentielle : la projection à l'échelle des États de ce qui constitue la matière première de la psychologie humaine elle-même. En effet, la peur, le prestige, l'humiliation, le ressentiment, la volonté de domination et l'instinct de survie ne disparaissent pas lorsque l'on passe de l'individu à l'État ; ils changent simplement d'échelle.

À l'échelle d'un individu, ces forces apparaissent sous la forme d'émotions. À l'échelle d'un État, elles deviennent des doctrines stratégiques. Les traumatismes historiques se transforment en budgets militaires, les humiliations collectives deviennent des politiques de puissance, et les instincts de survie se matérialisent dans des traités internationaux ou dans des programmes d'armement.

Sur une carte géopolitique, ces mécanismes restent invisibles. On n'y voit ni la dopamine du pouvoir, ni la honte d'une défaite, ni l'ego blessé d'une élite politique, ni les réseaux d'influence et de chantage qui peuvent peser sur certaines décisions stratégiques. Pourtant, ce sont souvent ces variables invisibles qui expliquent les mouvements réels du système international.

Ainsi définie, la géopolitique cesse d'être une simple discipline académique pour devenir une grille de lecture du présent. Et observé à travers cette grille, un constat s'impose rapidement : le système international est entré dans une zone où les garde-fous qui limitaient autrefois les escalades disparaissent progressivement.

Le monde entre dans une zone sans garde-fou

Le signe le plus discret mais aussi le plus décisif de cette transformation est juridique. L'expiration du traité New START, qui constituait le dernier cadre contraignant de limitation et d'inspection stratégique entre les principales puissances nucléaires, marque un tournant silencieux mais majeur dans l'histoire des relations internationales. Ce traité ne garantissait évidemment pas la paix, mais il imposait une forme de transparence qui limitait les risques d'erreur d'interprétation dans le domaine nucléaire.

Lorsque ces mécanismes disparaissent, l'imagination stratégique prend le relais. Chaque mouvement militaire devient potentiellement suspect, chaque test peut être interprété comme une démonstration de force, et chaque décision stratégique est évaluée non seulement pour sa réalité militaire mais aussi pour l'effet psychologique qu'elle produit sur l'adversaire.

La nouveauté du moment historique actuel ne réside donc pas dans l'existence de crises, car l'histoire en a toujours connu. Ce qui est nouveau, en revanche, est la manière dont ces crises se superposent et interagissent. La guerre en Ukraine influence les équilibres énergétiques européens, lesquels modifient les calculs stratégiques au Moyen-Orient, ce qui affecte à son tour la posture chinoise dans l'Indo-Pacifique et les dynamiques de sécurité dans l'espace africain.

Autrement dit, la guerre contemporaine n'est plus seulement militaire. Elle est systémique.

Mais ces dynamiques ne peuvent être comprises uniquement à travers les rapports de force matériels. Derrière les États se trouvent toujours des hommes, avec leurs ambitions, leurs peurs et leurs vulnérabilités.

La capturabilité des élites et la dimension cachée du pouvoir

L'un des angles morts de la géopolitique contemporaine concerne la vulnérabilité personnelle des élites dirigeantes. L'histoire des services de renseignement montre pourtant que les dossiers sexuels, financiers ou moraux ont souvent constitué des instruments de pression redoutablement efficaces. Les scandales révélés ces dernières années ont rappelé que certains cercles de pouvoir pouvaient être traversés par des réseaux mêlant influence, sexualité, argent et dépendances diverses.

Le problème n'est pas uniquement moral. Il est stratégique. Car un centre de décision vulnérable devient potentiellement un centre de décision capturable.

C'est dans ce contexte que les notions de "moussocologie" et de "tiecologie" dans les cercles décisionnels occidentaux, entendues comme les dimensions du sexe-pouvoir de certaines élites occidentales, prennent un sens particulier. Je vais simplement renvoyer le cher lecteur à, par exemple, l'effroyable affaire Jeffrey Epstein, qui secoue jusqu'au fondements les USA, voire tout le "monde occidental et courtisans" et à ceux qui tirent les ficelles dans l'ombre, sans m'étendre sur le sujet. Elles ne renvoient pas seulement à des comportements privés dépravés et dégénérés ; elles désignent le moment où l'intime cesse d'être privé pour devenir un levier géopolitique.

Dans les univers feutrés du renseignement, des cabinets politiques et des réseaux d'influence, la perception d'une faiblesse peut parfois produire autant d'effet qu'une preuve documentée. Et lorsque certains observateurs évoquent l'existence de dimensions rituelles, occultes ou symboliques dans certains cercles de pouvoir - parfois décrites sous des termes aussi controversés en apparence, que le satanisme - il ne s'agit pas nécessairement d'établir des faits irréfutables, mais de reconnaître l'existence d'un phénomène anthropologique révélant une fracture entre certaines élites et les normes sociales ordinaires.

Comprendre ces mécanismes permet d'éclairer différemment certaines crises contemporaines, notamment celle qui se cristallise aujourd'hui autour de l'Iran. Si Blaise Pascal devrait écrire aujourd'hui, il aurait plutôt écrit que : "la Tiéco-Moussocologie a ses raisons que la raison ne connaît point"

L'Iran et la logique des guerres existentielles

L'Iran se trouve au centre d'un nœud géopolitique où convergent rivalités énergétiques, doctrines militaires régionales, identités civilisationnelles et luttes de pouvoir internes. Dans ce contexte, exiger d'un régime qui fonde sa légitimité sur la résistance qu'il accepte une capitulation inconditionnelle revient pratiquement à lui demander un suicide politique. Lorsqu'un conflit atteint ce niveau symbolique, les calculs stratégiques traditionnels cèdent souvent la place à une logique existentielle dans laquelle la survie du régime devient une question d'honneur national.

Or l'histoire montre que les guerres les plus dangereuses apparaissent précisément dans ces situations où les acteurs se sentent acculés.

Dans ce type de configuration, deux méthodes d'effondrement sont généralement envisagées : la défaite militaire directe ou l'activation de fractures internes. Dans le cas iranien, l'hypothèse d'une instrumentalisation de dynamiques kurdes appartient à une stratégie ancienne consistant à externaliser le coût humain tout en internalisant l'avantage stratégique.

Cependant, ce levier est particulièrement dangereux dans cette région du monde, car la question kurde touche directement au cœur de la sécurité nationale turque, donc c'est un levier carrément empoisonné. Toute dynamique pro-kurde susceptible de déstabiliser l'Iran augmente mécaniquement la probabilité d'une réaction turque, laquelle pourrait entrer en collision avec d'autres intérêts stratégiques régionaux.

À ce stade, le conflit cesse d'être une confrontation simple entre un État et ses adversaires. Il devient une confrontation entre architectures d'États.

Énergie, chaos et économie de guerre

Les guerres contemporaines ne se déroulent plus uniquement sur les champs de bataille. Elles se déroulent également dans les flux d'énergie, dans les marchés financiers et dans les chaînes d'approvisionnement mondiales. Lorsque les routes énergétiques sont perturbées, les prix s'envolent, les économies vulnérables vacillent et les acteurs les plus puissants profitent souvent de la crise pour restructurer les dépendances économiques.

Dans ce contexte, la corruption la plus sophistiquée ne consiste pas nécessairement à verser des pots-de-vin ; elle peut consister à exploiter ou à provoquer une crise afin de rendre acceptables des décisions qui auraient été politiquement impossibles en temps normal.

AES, Sahel et Afrique : l'épicentre silencieux du basculement mondial

Dans cette recomposition mondiale, l'Afrique et plus particulièrement le Sahel occupent une position paradoxale. D'un côté, ces régions subissent souvent les conséquences indirectes des rivalités entre grandes puissances : inflation énergétique, instabilité sécuritaire, manipulation informationnelle et circulation d'armes. Mais d'un autre côté, elles peuvent également devenir des espaces d'expérimentation pour un monde multipolaire en formation.

Si l'Alliance des États du Sahel transforme son discours de souveraineté en architecture économique, énergétique, informationnelle et militaire cohérente, elle pourrait devenir l'un des laboratoires politiques du Sud global. Dans le cas contraire, elle risque de rester un terrain d'affrontement indirect entre puissances extérieures.

Conclusion : la lucidité comme dernière souveraineté

L'histoire n'avance jamais de manière parfaitement linéaire. Elle progresse par ruptures.

Et lorsque plusieurs fractures - militaires, énergétiques, technologiques, financières et psychologiques - s'ouvrent simultanément, ce que nous observons n'est pas simplement une crise supplémentaire dans la longue chronologie des conflits humains.

Comme l'écrivait Otto Von Bismarck à l'époque déjà : "Les grandes questions de notre temps ne seront pas résolues par des discours et des votes majoritaires, mais par le fer et par le sang."

C'est la manifestation d'une transition historique majeure, autrement dit, beaucoup de sang et de bombes accompagneront la fin de ce cycle du système international, malheureusement et le pire est à craindre.

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