Par Larry Johnson, le 9 mars 2026
Le proverbe "la vengeance est un plat qui se mange froid" [du français, Pierre Choderlos de Laclos l'aurait inclus dans son roman épistolaire de 1782 "Les Liaisons dangereuses"] et apparaît dans la littérature anglaise au XIXe siècle. La plupart des Américains ne connaissent pas l'origine française de ce proverbe... Il est entré dans la culture populaire grâce à Star Trek. Dans Star Trek II : La Colère de Khan (1982), Khan Noonien Singh prononce cette phrase lors d'un appel vidéo tendu avec l'amiral Kirk :
"Ah, Kirk, mon vieil ami... Connaissez-vous le proverbe klingon ? 'La vengeance est un plat qui se mange froid'. Et il fait très froid... dans l'espace".
Alors que la guerre contre l'Iran s'intensifie, la Russie est en position de force pour négocier avec le Conseil de coopération du Golfe qui s'est aligné sur les États-Unis, permettant à ces derniers de dominer militairement le golfe Persique au profit d'Israël, ainsi qu'avec l'Inde qui, profitant de sa longue amitié avec la Russie, a commis un acte de servilité écœurant envers Israël, au détriment de l'Iran, membre des BRICS. La Russie a adressé un message diplomatique sans équivoque aux deux pays.
Le 5 mars 2026, lors d'une table ronde à Moscou, Sergueï Lavrov a pris la parole devant les ambassadeurs des pays du CCG, venus demander l'intervention de Poutine pour mettre fin aux opérations militaires de l'Iran, en représailles à l'attaque surprise d'Israël et des États-Unis. L'événement était censé porter sur la crise ukrainienne, les menaces numériques et la sécurité de l'information à l'échelle internationale, mais M. Lavrov a consacré une grande partie de la réunion au conflit qui s'intensifie au Moyen-Orient, en particulier aux frappes militaires américano-israéliennes contre l'Iran et aux mesures de rétorsion iraniennes affectant les États du Golfe.
Les ambassadeurs du CCG auraient appelé la Russie à faire pression sur l'Iran pour qu'il cesse ses frappes de missiles et de drones sur ou au-dessus de leurs territoires (par exemple, en ciblant des sites liés aux États-Unis ou à Israël). M. Lavrov a catégoriquement rejeté une telle approche, faisant preuve d'une fermeté extraordinaire. J'ai publié la vidéo de ses remarques ci-dessous.
Il a commencé par exprimer ses condoléances aux victimes civiles et aux infrastructures civiles endommagées dans les pays du golfe Persique à cause du conflit en cours. Il a toutefois immédiatement contesté les accusations sélectives du CCG. Il s'est notamment interrogé sur le fait de savoir s'ils ont condamné la "guerre d'agression américano-israélienne contre l'Iran" ou des incidents spécifiques, comme le meurtre présumé de 170 écolières à Minab, imputé à des actions américaines ou israéliennes. Ça commence fort !
Il a ensuite souligné leur hypocrisie à se contenter de faire pression sur l'Iran sans condamner les initiateurs du conflit (les États-Unis et Israël), notant qu'une telle attitude revient à cautionner l'agression initiale.
Il a affirmé que les opérations américaines et israéliennes en cours n'ont pour seul but qu'approfondir le fossé entre l'Iran et ses voisins arabes (les États du CCG), et que ces opérations constituent une tentative de saboter les récentes tendances positives à la normalisation, comme le rapprochement entre l'Arabie saoudite et l'Iran ou l'engagement entre les Émirats arabes unis et l'Iran.
Il a plaidé en faveur d'une réponse internationale unifiée et équilibrée : cessation immédiate de toutes les hostilités (et pas seulement de celles de l'Iran), règlement politique ou diplomatique, et préservation des intérêts légitimes de tous les États du golfe Persique en matière de sécurité.
Il a rappelé aux ambassadeurs que la Russie promeut depuis plus de 20 ans un concept de sécurité collective dans le golfe Persique et a salué les efforts du CCG à cet égard, notamment les pourparlers trilatéraux à Abu Dhabi. Il a conclu en appelant le CCG et d'autres acteurs à se joindre aux appels en faveur de la désescalade et contre les résolutions sélectives de l'ONU (comme le projet de résolution proposé par le Bahreïn condamnant uniquement l'Iran). Sans proférer de menace directe, M. Lavrov a fait savoir au CCG que la Russie attend du Golfe qu'il tienne Israël et les États-Unis pour responsables du désastre économique auquel il est confronté.
Puis ce fut le tour de l'Inde. Le récent voyage du Premier ministre Narendra Modi en Israël s'est avéré déplacé, puisqu'il a eu lieu trois jours avant l'attaque d'Israël et des États-Unis contre l'Iran. Bien que l'Inde soit l'un des pays fondateurs des BRICS, elle a accordé une grande importance à la promotion des relations entre l'Inde et Israël, qui sont passées du statut de "partenariat stratégique" à celui de "partenariat stratégique spécial pour la paix, l'innovation et la prospérité". Il a signé 16 accords et annoncé 11 initiatives conjointes dans des domaines tels que la défense (développement et production conjoints avec transfert de technologie), les technologies critiques et émergentes (pilotées par les conseillers à la sécurité nationale), la cybersécurité (avec la création d'un centre d'excellence indo-israélien en Inde), l'agriculture, la gestion de l'eau, la mobilité de la main-d'œuvre (pour faciliter l'emploi de plus de 50 000 travailleurs indiens en Israël sur cinq ans), la culture, l'éducation, etc.
Avec Netanyahu, il a également annoncé un accord de libre-échange (ALE) en cours de négociation (le premier cycle a été conclu et le prochain est prévu pour mai. Modi a déclaré qu'un accord devrait être "bientôt" finalisé). Il a également réaffirmé la forte coopération entre l'Inde et Israël en matière de défense et de lutte contre le terrorisme, y compris des transferts de technologie comme celle du dôme de fer. Quel timing désastreux. Le comportement obséquieux de Modi en Israël a été perçu comme une insulte directe par les autres membres des BRICS. Promouvoir des relations privilégiées avec un pays coupable de génocide n'a pas été bien accueilli par les autres membres des BRICS.
L'attaque d'Israël et des États-Unis en Iran, pays membre des BRICS, a créé un problème économique potentiellement catastrophique pour Modi et l'Inde. L'Inde importe en effet la grande majorité de ses besoins en pétrole brut (environ 85 à 88 % de la consommation totale), car sa production nationale est limitée. Selon les données récentes (chiffres du début de l'année 2026), les importations totales de pétrole brut de l'Inde s'élèvent en moyenne à environ 5 millions de barils par jour (mbj). Les pays du golfe Persique (l'Irak, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Koweït et le Qatar, ainsi que d'autres fournisseurs du Moyen-Orient) sont une source d'approvisionnement importante, notamment via le détroit d'Ormuz par lequel transite une part significative de ces flux. La fermeture de facto du détroit d'Ormuz par l'Iran a créé une situation d'urgence pour l'Inde.
La guerre contre l'Iran confère à la Russie un pouvoir considérable sur l'Inde. Le 6 mars 2026, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a souligné que la Russie ne communiquerait pas de données quantitatives spécifiques sur les exportations de pétrole vers l'Inde, invoquant "trop de détracteurs" et des préoccupations en matière de sécurité. Cette déclaration faisait suite à des informations selon lesquelles des livraisons importantes (jusqu'à 22 millions de barils par semaine) auraient été effectuées, alors que l'Inde était en proie à une pénurie d'approvisionnement. M. Peskov a également souligné que la guerre contre l'Iran a considérablement accru la demande en ressources énergétiques russes, positionnant ainsi la Russie comme un "fournisseur fiable" de pétrole et de gaz.
Au lieu de laisser l'Inde convoler en justes noces avec Israël, la Russie a souligné son intention de la soutenir, mais à un certain prix. Par exemple, au début du mois de mars, des sources ont indiqué que la Russie se dit prête à dérouter des cargaisons de pétrole (environ 9,5 millions de barils) à proximité des eaux indiennes et à augmenter la part de l'Inde dans les importations de brut russe jusqu'à 40 %. Le vice-Premier ministre russe, Alexandre Novak, a mentionné avoir reçu des "signaux d'un regain d'intérêt" de la part de l'Inde pour des volumes plus importants, en raison de la crise.
Face à la forte augmentation de la demande de pétrole brut de l'Oural, la Russie a rappelé à l'Inde avec fermeté mais diplomatie le prix à payer pour avoir trahi un ami. Avant l'attaque contre l'Iran, la Russie vendait du pétrole à l'Inde avec d'importantes remises (10 à 13 dollars de moins que le Brent avant le conflit). Tout en promettant d'aider l'Inde à compenser la perte de pétrole du golfe Persique, la Russie a informé M. Modi que l'Inde devra payer une prime de 4 à 5 dollars par rapport au Brent pour les livraisons de mars et avril. Cette décision correspond aux dynamiques du marché plutôt qu'à des "garanties" explicites de maintien des remises. Certains observateurs y voient une approche plus "commerciale" de la part de la Russie, sans concessions préalables fondées sur leurs relations de longue date.
Ce n'est qu'une supposition, mais il me semble que Modi va reconsidérer les accords passés avec Israël. Surtout si le détroit d'Ormuz reste fermé pendant six mois ou plus. Qu'en dites-vous ?
Traduit par Spirit of Free Speech
Voici les remarques de Lavrov au CCG :
youtube-nocookie.comSon of the New American Revolution
Russia Serves a Cold Dish to the GCC and India
The proverb "revenge is a dish best served cold" traces to French ("La vengeance se mange froide"), appearing in English literature by the 19th century. Most Americans do not know the French orign of the proverb... It entered popular culture thanks to...