
par Sajjad Atazade
Introduction
L'ascension de Donald Trump dans la politique étrangère américaine ne saurait se réduire à une simple erreur d'appréciation des élites partisanes ni au mécontentement passager de la classe moyenne. Sa politique étrangère reflète une crise profonde de l'hégémonie américaine et un décalage important entre les capacités matérielles des États-Unis et leurs vastes engagements dans l'ordre international. Dans cette perspective, la politique étrangère de Trump n'est pas une "déviation par rapport à la norme", mais une formulation alternative de la puissance américaine dans un contexte de déclin relatif.
Contrairement à ses prédécesseurs, Trump n'a pas cherché à dissimuler la logique implacable du pouvoir derrière des discours éthiques, humanitaires ou libéraux. Au contraire, il a ouvertement déclaré que le monde est un terrain d'échanges plutôt que de normes, et que l'Amérique n'est pas garante de l'ordre mais revendiquant des avantages. Cette franchise fait du "trumpisme" un moment charnière pour comprendre la politique étrangère américaine.
Fondements théoriques du trumpisme : le réalisme sans ornementation
La politique étrangère de Trump peut être perçue comme une forme de réalisme non institutionnalisé qui contredit trois grandes traditions intellectuelles :
- L'internationalisme libéral (wilsonisme),
- L'institutionnalisme post-guerre froide,
- L'interventionnisme moral des élites démocrates et républicaines.
Dans ce contexte, des concepts tels que les valeurs universelles, la responsabilité de protéger, la promotion de la démocratie et la sécurité collective sont remplacés par la notion de pouvoir, de coût, de bénéfice et de transaction. Trump n'a pas simplement rejeté les normes libérales ; il a redéfini la logique de la politique étrangère en l'articulant autour de calculs rigoureux de rentabilité.
Crise des engagements : l'effondrement de la logique du leadership américain
Un élément central de la politique étrangère de Trump est la redéfinition des engagements américains. Pour Trump :
- Les alliances de sécurité ne sont pas des investissements stratégiques mais des coûts non remboursés.
- L'Europe et l'Asie de l'Est profitent du système de sécurité américain sans y contribuer.
- Les engagements à long terme limitent la flexibilité stratégique des États-Unis.
De ce fait, Trump a sapé la prévisibilité, pierre angulaire de la dissuasion et de la confiance dans les relations internationales. Cette érosion de la prévisibilité n'a pas seulement affecté les concurrents des États-Unis ; elle a également engendré une incertitude structurelle chez les alliés, les incitant à adopter des stratégies d'autodéfense.
L'antimultilatéralisme : de la réforme à la déconstruction
Contrairement à ses prédécesseurs qui, même insatisfaits, cherchaient à réformer les institutions internationales, Trump a adopté des stratégies de retrait, de menace et de mépris. Dans cette approche :
- Les institutions internationales manquent de valeur intrinsèque.
- Leur légitimité dépend de leur conformité à la volonté des États-Unis.
- Les règles ne sont valables que si elles peuvent être appliquées de manière sélective.
Le retrait de Trump de l'Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA) illustre cette logique : cet accord n'était pas qu'un simple accord nucléaire, mais un symbole de limitation multilatérale de la puissance américaine. En se retirant, Trump a indiqué que les États-Unis refusaient de se soumettre à des règles qu'ils ne pouvaient redéfinir unilatéralement.
L'Iran au cœur de la stratégie de pression : le laboratoire du trumpisme
La République islamique d'Iran est devenue le principal théâtre d'opérations de la politique étrangère de Trump. La campagne de pression maximale a mis à l'épreuve l'efficacité de la puissance financière américaine en l'absence de consensus international. Cette stratégie privilégiait :
- Indépendance vis-à-vis de la légitimité internationale,
- Sanctions secondaires et menaces envers les partenaires tiers,
- La confusion entre économie, sécurité et politique intérieure en Iran.
Cependant, dans la pratique, cette politique n'a pas modifié le comportement stratégique de l'Iran ; elle a plutôt contraint Téhéran à renforcer la dissuasion asymétrique, la résistance active et l'alignement sur des ordres non occidentaux.
Économisation de la sécurité : un nouvel outil hégémonique
Trump a instrumentalisé l'économie de manière inédite dans sa politique étrangère. Les sanctions, d'outil complémentaire, sont devenues l'instrument central de la stratégie extérieure américaine. Ce changement a engendré des conséquences structurelles importantes :
- Érosion de la confiance dans le dollar américain et le système financier occidental,
- Incitations pour que les puissances indépendantes créent des mécanismes parallèles,
- Approfondir l'intégration de la géopolitique et de la géoéconomie.
Dans cette perspective, la pression maximale exercée contre l'Iran s'inscrivait dans une tendance mondiale plus large de sécurisation de l'économie, sapant les fondements de l'ordre économique libéral.
Paradoxe stratégique : l'anti-interventionnisme qui engendre des crises
Trump s'est présenté comme opposé aux guerres coûteuses ; pourtant, sa politique a systématiquement exacerbé les tensions stratégiques. L'assassinat du général martyr Qassem Soleimani en est un exemple frappant.
- Cela a eu des conséquences géopolitiques considérables.
- Absence de stratégie de sortie cohérente ou de plan de gestion post-crise,
- La situation aurait pu dégénérer en un conflit plus large.
Ce modèle reflète une forme de gestion de crise sans vision de paix - une posture qui ne conduit ni à une guerre totale ni à une stabilité durable.
Le trumpisme comme accélérateur du déclin de l'ordre libéral
Le trumpisme ne doit pas être considéré comme la cause profonde du déclin de l'ordre libéral, mais plutôt comme son accélérateur. Sa politique étrangère :
- Les normes libérales ont été sapées de l'intérieur,
- Récits anti-occidentaux légitimés,
- Des divergences mises en évidence entre la rhétorique et les actions des États-Unis.
Par conséquent, des puissances comme la Chine et la Russie ne se sont pas contentées de devenir des concurrentes ; elles se sont positionnées comme des alternatives à l'ordre américain. Parallèlement, l'Iran a bénéficié d'une marge de manœuvre stratégique accrue.
Implications stratégiques pour la République islamique d'Iran
L'ère Trump offre plusieurs leçons fondamentales pour la politique étrangère iranienne :
- S'appuyer sur des accords avec les États-Unis sans garanties structurelles est risqué.
- Le multilatéralisme sans équilibre des pouvoirs est fragile.
- La résistance intelligente peut augmenter le coût de la domination.
- Le monde passe d'un ordre libéral non pas à un vide, mais à une multipolarité instable.
Conclusion
La politique étrangère de Donald Trump doit être perçue comme l'expression explicite de la crise hégémonique des États-Unis, une crise longtemps occultée par le discours libéral. Trump a démontré que lorsqu'une puissance dominante ne peut plus supporter le coût de l'ordre établi, sa réponse n'est pas la réforme, mais la déconstruction. Pour la République islamique d'Iran, le trumpisme représente à la fois un avertissement et une opportunité : un avertissement quant à l'instabilité des États-Unis et une opportunité de redéfinir son rôle dans un ordre mondial en mutation.
source : IPIS via China Beyond the Wall