La conférence sur la sécurité a révélé, sous les lustres bavarois, la fatigue stratégique d'un Occident qui parle encore comme en 1945 mais n'impose plus comme hier.
Du 13 au 15 février, l'élite politico-militaire occidentale s'est retrouvée à l'ombre de l'OTAN et des drapeaux transatlantiques pour l'édition 2026 de la Conférence de Munich sur la sécurité, organisée comme chaque année par la Conférence de Munich sur la sécurité à Munich. Alors que le 23 février demeure en Russie une journée fériée consacrée à l'hommage institutionnel rendu aux forces armées, le 24 février rappelle le déclenchement, en 2022, de l'opération militaire spéciale en Ukraine, officiellement présentée par Moscou comme une réponse destinée à repousser l'OTAN et à empêcher son élargissement aux frontières russes. À l'heure où la guerre en Ukraine s'enlise, où la mer de Chine méridionale et orientale se militarise, où la postérité de Kadhafi s'extermine, où Gaza brûle et où Taïwan cristallise les tensions, les discours ont rivalisé d'assurance. Mais derrière la rhétorique d'unité, un doute s'est installé : l'alliance transatlantique née en temps de paix froide quatre ans après 1945 est-elle encore un pilier du système international ou seulement la relique d'une hégémonie vacillante?
C'est à la lumière de ces contradictions structurelles que s'impose une lecture rigoureuse de l'édition 2026 de la Conférence de Munich sur la sécurité. L'analyse s'articulera autour de trois axes majeurs : d'abord, le basculement historique de l'alliance transatlantique née en 1949 vers une phase de fragilité stratégique ; ensuite, l'enchevêtrement des crises - de l'Ukraine à Gaza, de Taïwan à l'Indopacifique - révélateur d'un conflit d'usure hégémonique ou de la paradoxale désintrication de la démocratie occidentale : entre soutenir la guerre en Ukraine, cautionner la violence à Gaza et disserter sur la sécurité à Munich, à travers un parallèle critique entre le discours de JD Vance à la Conférence de Munich 2025 et l' intervention de Marco Rubio à la même tribune en 2026, révélatrice des inflexions stratégiques et des ambiguïtés persistantes du leadership américain ; enfin, l'érosion normative et morale de l'Occident face à la montée d'un Sud global de plus en plus réfractaire à son leadership.
L'alliance transatlantique: de l'apogée morale à la fatigue stratégique (1945-2026)
Le point de basculement originel demeure 1945. La victoire alliée, la création de l'Organisation des Nations unies le 26 juin 1945 à San Francisco, puis la fondation de l'OTAN le 4 avril 1949 à Washington, ont structuré un ordre international bipolaire qui sera dominé par les États-Unis après l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, installant Washington dans l'hubris de l'unipolarité. Pendant la guerre froide de 1945 à 1991, cette architecture a bénéficié d'un adversaire clair, l'URSS, et d'une légitimité stratégique.
Mais le 24 février 2022, l'opération militaire spéciale de la Russie en Ukraine a replacé l'Europe sous parapluie américain, suite logique du coup d'État Euromaïdan de 2014; lequel est instrument de la politique d'élargissement de l'OTAN vers l'Est, la raison d'être même de la politique étrangère de Washington: contrôler l'Eurasie pour mieux endiguer Moscou, puis Pékin. C'est justement dans cet esprit que, du 13 au 15 février dernier à Munich, précisément à l'hôtel Bayerischer Hof, les discours ont célébré un simulacre d'"unité occidentale", alors que l'édition 2025 de la même conférence avait prouvé au reste du monde tout le contraire. Pourtant, l'unité dont s'agit est, au-delà de tout discours rassembleur, devenue dépendance : dépendance énergétique révélée de facto en 2022, dépendance militaire confirmée par l'augmentation des budgets de défense européens sous impulsion américaine, dépendance technologique face aux géants du numérique.
L'ironie est à la fois cruelle et mordante. L'alliance née pour contenir Moscou, Pékin et toute autre puissance émergeant en dehors de l'orbite occidentale (comme il fut le cas de la Libye hier et est aujourd'hui le cas de la République islamique d'Iran) se retrouve aujourd'hui à réapprendre la dissuasion conventionnelle sur son propre continent. Le discours martial masque mal une réalité plus inquiétante : l'Europe n'est pas redevenue un pôle stratégique autonome, elle s'est rebranchée à Washington. Vassalité et servilité, comme jamais, congénitales et condescendantes.
La Conférence a ainsi exposé une vérité immuable : l'Occident ne fixe plus l'agenda mondial, il réagit. Il ne dicte plus les règles, il défend des normes contestées. La centralité morale invoquée depuis 1945 est désormais disputée par des puissances qui dénoncent le "deux poids, deux mesures" occidental.
L'Ukraine, Gaza, Taïwan : le théâtre mondial d'un conflit d'usure hégémonique
Sans équivoque, Munich 2026 a tenté d'articuler les crises en un récit cohérent : l'Ukraine comme front avancé de la démocratie, Taïwan comme ligne rouge dans l'Indopacifique, Israël comme allié stratégique au Moyen-Orient. Mais cette narration s'effrite sous le poids des contradictions.
En Ukraine, le conflit s'est transformé en guerre d'attrition prolongée. Les milliards de dollars d'assistance militaire américaine et européenne n'ont pas restauré une victoire décisive. Au contraire, la guerre par procuration faite à la Russie s'est figée, révélant l'épuisement des stocks occidentaux et la fragilité des chaînes industrielles de défense du monde occidental. Alors que la Russie possède 30 ans d'avance en armement nucléaire sur les pays de l'UE et 7 ans sur les USA, l'industrie de défense occidentale, malgré les annonces de relance en 2023 et 2024, peine à suivre le rythme d'une guerre industrielle de haute intensité. La solidarité proclamée masque une inquiétude plus profonde : combien de temps l'Occident peut-il soutenir un front continental sans épuiser sa cohésion politique interne ?
C'est dans ce contexte que le parallèle entre l'intervention de JD Vance à la Conférence de Munich sur la sécurité en 2025 et celle Marco Rubio en 2026 devient révélateur. Les Européens ayant finalement découvert, trop tard, que Washington est davantage un ennemi qu'un allié.
En 2025, le discours de Vance insistait sur le partage du fardeau et la nécessité pour l'Europe d'assumer davantage sa sécurité, tout en réaffirmant l'engagement américain face à Moscou. Le ton était critique mais encore inscrit dans la continuité stratégique de l'alliance transatlantique.
En 2026, avec Rubio, l'accent s'est déplacé. Sans annoncer de rupture formelle, l'intervention a mis davantage en avant la priorité nationale américaine, la compétition systémique avec la Chine et la prudence face aux engagements prolongés. Le glissement est subtil mais structurant : l'Amérique ne se présente plus comme l'architecte incontesté de l'ordre sécuritaire européen, mais comme un acteur recalibrant ses engagements en fonction d'un environnement multipolaire.
Ce contraste d'une année à l'autre révèle une inflexion plus large : la cohésion occidentale ne repose plus sur une certitude stratégique, mais sur un compromis mouvant entre impératifs globaux et contraintes domestiques.
À Gaza, depuis l'embrasement d'octobre 2023, le soutien politique et militaire des États-Unis à Israël dans ses opérations militaires a exposé une autre faille et a provoqué une onde de choc dans le Sud global. Les accusations de violations massives du droit international humanitaire ont affaibli la posture morale occidentale. Aussi, la guerre des douze jours en 2025 et la montée des tensions depuis janvier 2026 ont, en outre, mis en lumière une séquence d'humiliations stratégiques infligées par l'Iran aux États-Unis et à Israël, révélant les limites de la dissuasion occidentale au Moyen-Orient. Comment invoquer l'intégrité territoriale en Ukraine tout en relativisant la destruction de Gaza ? Cette dissonance a été perceptible dans les couloirs de Munich 2026, où de nombreux représentants non occidentaux ont souligné l'incohérence normative.
Dans l'Indopacifique, la montée des tensions autour de Taïwan, notamment après les exercices militaires chinois à grande échelle en 2022 et 2023, place Washington face à un dilemme stratégique : contenir Pékin sans déclencher une confrontation majeure. La militarisation accrue de la mer de Chine méridionale et orientale transforme la région en épicentre du XXIe siècle.
Munich 2026 a donc acté une réalité : l'Occident est engagé simultanément sur plusieurs fronts stratégiques, sans supériorité écrasante. L'image d'une hyperpuissance capable de projeter sa volonté sans contrainte appartient au passé. La multiplication des crises révèle non pas la force, mais la dispersion.
Et dans cet étirement stratégique, la parole prononcée à Munich - qu'elle soit assurée ou prudente - trahit moins une maîtrise qu'une inquiétude : celle d'un leadership confronté à la réalité d'un monde qui ne lui appartient plus exclusivement.
Les guerres oubliées et la fracture du Sud global : l'érosion silencieuse de l'hégémonie
L'arrogance implicite de Munich réside dans son angle mort. Tandis que l'Ukraine monopolise l'attention, les guerres oubliées d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine et des Caraïbes demeurent reléguées aux marges. Conflits au Sahel, instabilité chronique en Haïti, tensions persistantes en Éthiopie, crises au Myanmar : ces théâtres illustrent une vérité dérangeante.
Pour une large partie du Sud global, la Conférence de Munich symbolise un club stratégique occidental plus préoccupé par la défense de son ordre que par la réforme équitable du système international. L'extension des sanctions, l'extraterritorialité du dollar, l'usage sélectif du droit international sont perçus comme des instruments de pouvoir plutôt que comme des principes universels.
Depuis 1945, l'Occident a présenté son leadership comme un bien public mondial. En 2026, ce récit se fissure. L'ascension des BRICS élargis, la diversification des partenariats stratégiques et le refus de nombreux États de s'aligner automatiquement sur Washington traduisent une mutation profonde.
Munich 2026 n'a pas été un sommet de triomphe, mais un symposium d'autojustification. Les formules sur la "résilience démocratique" et "l'ordre fondé sur des règles" sonnent creux lorsque ces règles apparaissent malléables selon les intérêts stratégiques.
Ainsi, l'alliance transatlantique de 1949 fut une réponse brillante à un monde bipolaire. En 2026, elle tente de survivre dans un monde fragmenté, multipolaire, technologiquement redistribué et moralement contestataire. L'hégémonie occidentale ne s'effondre pas dans un fracas spectaculaire ; elle s'érode, conférence après conférence, crise après crise.
Ce sommet restera peut-être dans l'histoire non comme le moment d'un renouveau, mais comme celui où l'Occident a pris conscience, derrière les applaudissements diplomatiques, que le centre de gravité du monde s'est déjà déplacé.
Il est donc clair que derrière la rhétorique de la solidarité transatlantique et l'invocation rituelle de 1945, une réalité s'impose : l'architecture stratégique issue de la Seconde Guerre mondiale ne correspond plus à la morphologie du pouvoir mondial.
L'alliance transatlantique, conçue pour contenir un adversaire unique dans un monde bipolaire, affronte désormais une pluralité de centres de gravité, une contestation normative diffuse et une redistribution technologique irréversible. L'Ukraine révèle les limites industrielles et politiques de la projection occidentale ; Gaza expose la fragilité morale d'un discours universaliste sélectif ; l'Indopacifique rappelle que la compétition stratégique ne se joue plus à Bruxelles ou à Washington, encore moins à Londres, mais dans les détroits et les chaînes d'approvisionnement.
La vérité dérangeante que Munich 2026 a à peine esquissée, est celle-ci : l'Occident ne peut plus gouverner le monde comme s'il en était l'unique architecte. Il doit choisir entre persister dans la défense crispée d'un ordre qu'il ne maîtrise plus totalement, ou accepter la négociation d'un nouvel équilibre, plus pluraliste, moins vertical, plus exigeant.
L'ouverture qui se dessine n'est ni apocalyptique ni euphorique. Elle est structurante. Si 1945 fut l'acte fondateur d'une hégémonie, 2026 pourrait être l'année où s'écrit le préambule d'un monde post-hégémonique. La question n'est plus de savoir si l'Occident peut conserver son primat intact ; elle est de déterminer s'il saura transformer sa puissance en capacité d'adaptation. Car l'histoire, indifférente aux nostalgies stratégiques, avance toujours vers ceux qui savent lire ses lignes de fracture avant qu'elles ne deviennent des failles irréversibles.
Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine
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