
1830 - Le Trésor d'Alger : confiscation d'État, captation coloniale et chaîne de responsabilités
par Messaoud B.
Le 5 juillet 1830, Alger capitule devant les troupes françaises envoyées par Charles X.
Cet événement inaugure cent trente-deux années de domination coloniale.
Parmi les premiers actes matériels de cette conquête figure un épisode rarement traité avec rigueur : la saisie du trésor public de la Régence d'Alger, suivie de la disparition d'une partie substantielle de ses avoirs.
Ce texte ne cherche ni l'effet spectaculaire ni la polémique gratuite. Il pose une question simple :
Que sait-on réellement du trésor d'Alger en 1830, et qui en a profité ?
Avant 1830 : un État renversé, pas un territoire vide
À la veille de l'invasion, Alger est la capitale d'une Régence ottomane largement autonome, dirigée par Dey Hussein.
La Régence dispose d'une administration centrale (Diwan), de provinces organisées (Beyliks d'Oran, du Titteri et de Constantine), d'un système fiscal, d'une armée et d'une diplomatie reconnue. Elle signe des traités avec plusieurs puissances européennes, mais aussi avec les États-Unis (traité de paix et d'amitié signé à Alger en 1795).
Des institutions éducatives (kouttabs, médersas, zaouïas) assurent une transmission du savoir en langue arabe. Sans correspondre aux critères modernes de scolarisation occidentale, cette organisation contredit l'image coloniale d'un pays sans structures.
Comme l'ont montré des historiens tels que Charles-André Julien et Benjamin Stora, la France ne "crée" pas l'Algérie en 1830 : elle renverse un État existant et substitue ses propres institutions.
Juillet 1830 : prise d'Alger et saisie du trésor
Après la capitulation du 5 juillet, les forces françaises prennent possession des arsenaux, des bâtiments administratifs, des biens du Dey et du trésor public conservé dans la Casbah. À partir de cet instant, le trésor passe sous contrôle militaire exclusif français.
Point essentiel : aucune autorité algérienne ne participe à l'inventaire ; aucune procédure contradictoire n'est organisée. L'armée est seule dépositaire des coffres.
Inventaire officiel et écarts majeurs
L'inventaire consolidé ultérieurement par l'administration française fait état d'environ 48 à 50 millions de francs.
Mais plusieurs correspondances diplomatiques contemporaines - notamment britanniques et néerlandaises - évoquent des montants nettement supérieurs, parfois compris entre 200 et 300 millions de francs. Ces estimations, hétérogènes entre elles, sont reprises et discutées par Pierre Péan dans Main basse sur Alger (chap. 6-7, notamment pp. 141-168 de l'édition originale Robert Laffont, 2004). Péan souligne que, malgré leurs divergences, elles convergent toutes vers l'idée que l'inventaire officiel est très inférieur aux évaluations de l'époque.
Où la disparition devient possible
Entre la prise de possession (juillet 1830), les transferts maritimes vers la France et l'intégration budgétaire finale, s'intercale une période durant laquelle les valeurs sont fractionnées, transportées en plusieurs convois, enregistrées partiellement puis recomposées après coup.
C'est pendant cette séquence, sous garde militaire exclusive, que se constitue l'écart.
Rien dans les archives connues ne permet d'envisager un autre espace matériel où cet écart aurait pu se former.
Historiquement, la disparition ne peut donc provenir que de la chaîne suivante : commandement expéditionnaire, officiers supérieurs, intendance militaire, commissions d'inventaire et services financiers royaux.
Confiscation d'État et détournements internes
Au XIXe siècle, la saisie de biens publics lors d'une conquête peut être qualifiée de prise de guerre. Mais ici, deux éléments aggravants apparaissent : l'absence totale d'inventaire contradictoire et des écarts massifs entre estimations contemporaines et sommes officiellement versées.
Cela dépasse la simple confiscation. Cela suggère des captations internes, rendues possibles par l'absence de contrôle externe, la fragmentation volontaire des transferts, l'opacité comptable et l'inexistence d'enquête judiciaire.
Aucune commission indépendante n'est créée, aucun officier n'est poursuivi, aucun audit public n'est publié. Le silence administratif fait fonction de validation.
Chaîne complète de responsabilité
Il est essentiel de ne pas réduire cet épisode à un acteur abstrait. La captation du trésor s'inscrit dans une coalition de pouvoir.
Le pouvoir politique - le régime de Charles X - décide l'expédition, autorise la saisie et valide l'intégration des fonds enregistrés. Responsabilité initiale : déclenchement et légitimation.
L'appareil militaire assure la prise matérielle, la garde exclusive, les transferts et les premiers enregistrements. C'est dans cette chaîne opérationnelle que l'écart apparaît.
L'administration coloniale naissante entérine les montants réduits, absorbe les fonds et ne diligente aucune investigation.
Les élites militaires et administratives bénéficient rapidement de promotions accélérées, décorations, carrières coloniales et concessions foncières ultérieures : la conquête devient un levier d'ascension sociale.
Enfin, les réseaux économiques civils s'ouvrent aussitôt, marchés de fournitures militaires, contrats logistiques, banques, compagnies commerciales et spéculation foncière. Le trésor initial agit comme première injection de capital et amorce un cycle d'extraction durable.
Un acte fondateur de l'économie coloniale
La prise du trésor n'est pas un épisode isolé. Elle inaugure une logique systémique : dissolution de l'État algérois, confiscation des ressources, expropriations foncières massives, marginalisation des institutions locales et mise en place d'un régime colonial d'exploitation.
La confiscation financière précède la spoliation territoriale.
Dire les choses clairement
Il ne s'agit pas d'accuser un peuple. Il s'agit d'établir des faits : un État a été envahi, son trésor public a été saisi, une part significative n'a jamais été retracée, et aucune clarification judiciaire n'a été produite.
Ce n'est pas une erreur comptable. C'est une appropriation systémique impliquant pouvoir politique, hiérarchie militaire, administration coloniale et intérêts économiques privés.
L'État fournit le cadre. L'armée exécute. L'administration couvre. Les élites transforment la conquête en économie.
Le trésor d'Alger ne relève ni du mythe ni de la rhétorique militante. Il constitue un fait historique documenté : une confiscation unilatérale opérée par une puissance militaire victorieuse, consolidée sans inventaire contradictoire, suivie d'écarts comptables majeurs et intégrée dans un système colonial d'extraction.
L'ampleur exacte des détournements restera probablement indéterminée.
Mais la responsabilité institutionnelle ne l'est pas.
La colonisation française ne s'est pas faite sur un vide. Elle s'est ouverte par la saisie d'un trésor d'État, prélude matériel à cent trente-deux années d'occupation coloniale, de spoliation massive et d'oppression institutionnalisée.
Reconnaître cela n'est pas une revanche.
C'est un acte de vérité historique.
Courte bibliographie
• Charles-André Julien, Histoire de l'Algérie contemporaine, PUF, 1964 (rééd. Complexe).
• Pierre Péan, Main basse sur Alger. Enquête sur un pillage, Robert Laffont, 2004.
• Benjamin Stora, La Gangrène et l'Oubli. La mémoire de la guerre d'Algérie, La Découverte, 1991.
• Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France (1871-1919), PUF, 1968.
• Jacques Berque, L'Algérie et son destin, Seuil, 1957.
• Marc Ferro, La colonisation expliquée à tous, Seuil, 2013.