La visite de haut niveau de Mikhail Michoustine au Brésil met en lumière un rapprochement calculé entre Moscou et Brasília, redéfinissant la coopération au sein des BRICS, la dynamique de dédollarisation et contestant la prééminence américaine dans l'hémisphère occidental.
La visite officielle du Premier ministre russe Mikhail Michoustine à Brasília, les 5 et 6 février 2026, à la tête d'une importante délégation interministérielle, marque un moment charnière dans les relations russo-brésiliennes et, plus largement, dans l'évolution géopolitique du Sud global.
Inscrite dans le cadre de la VIIIe Commission de haut niveau Russie-Brésil pour la coopération (CAN), cette visite dépasse largement le registre de la diplomatie bilatérale de routine. Elle révèle une convergence stratégique assumée entre deux puissances majeures des BRICS, dans un contexte de fragmentation systémique de l'ordre international, de pressions occidentales accrues sur la Russie et de réaffirmation de l'influence des États-Unis sur l'hémisphère occidental.
L'interdépendance économique comme levier stratégique
Le Brésil est aujourd'hui le principal partenaire économique de la Russie en Amérique latine. En 2025, les échanges commerciaux bilatéraux ont atteint 10,9 milliards de dollars, avec environ 1,5 milliard de dollars d'exportations brésiliennes et 9,4 milliards de dollars d'exportations russes, largement dominées par les engrais.
Si ces chiffres sont loin d'être négligeables, les deux gouvernements reconnaissent ouvertement qu'ils restent bien en deçà du potentiel réel offert par la taille, les ressources et les capacités technologiques des deux économies. Le vice-président brésilien et ministre du Développement, de l'Industrie et du Commerce, Geraldo Alckmin, a d'ailleurs qualifié ce déséquilibre à la fois de défi et d'opportunité, plaidant pour une diversification accrue et une coopération à plus forte valeur ajoutée dans l'agro-industrie, l'énergie, les infrastructures, la logistique, la science et la technologie.
D'un point de vue géopolitique, cette relation économique ne saurait être réduite à un simple échange commercial. Le rôle de la Russie comme fournisseur clé d'engrais - représentant une part substantielle des importations brésiliennes - relie directement Moscou à la sécurité alimentaire du Brésil et à son secteur agro-industriel, l'un des piliers de sa puissance économique et diplomatique.
Inversement, les exportations brésiliennes de produits alimentaires, notamment la viande et le café, offrent à la Russie un accès fiable à des biens essentiels dans un contexte de sanctions occidentales persistantes. Cette interdépendance crée une forme de « bouclier stratégique » pour les deux pays face aux tentatives de coercition économique extérieure.
La Déclaration conjointe : l'architecture d'un partenariat stratégique
La Déclaration conjointe adoptée à l'issue de la VIIIe CAN, articulée autour de 49 points thématiques, constitue une feuille de route ambitieuse et structurée pour la coopération bilatérale. Elle repose sur plusieurs piliers centraux :
- Coopération économique et financière : expansion et diversification des échanges, dialogue renforcé entre banques centrales, coopération douanière et promotion de mécanismes de paiement alternatifs, notamment par l'usage accru des monnaies nationales.
- Coopération industrielle, agricole et énergétique : projets conjoints dans les engrais, la pharmacie, la construction navale, l'énergie nucléaire à des fins pacifiques, les énergies renouvelables et l'innovation agro-industrielle.
- Science, technologie et innovation : collaboration dans des domaines de pointe tels que l'intelligence artificielle, les technologies quantiques, l'exploration spatiale, la recherche nucléaire, les sciences du climat et la numérisation.
- Infrastructures et logistique : coopération renforcée dans les corridors de transport, les chemins de fer, les ports, l'aviation et les technologies logistiques.
- Gouvernance multilatérale et mondiale : réaffirmation du multilatéralisme, du rôle central de l'ONU, de la réforme des institutions financières internationales, de la coordination au sein des BRICS et de l'opposition aux sanctions unilatérales et aux interventions extérieures.
L'ampleur de cet agenda confirme que les relations russo-brésiliennes ont dépassé le stade du pragmatisme commercial pour s'inscrire dans une logique de partenariat stratégique multidimensionnel.
Amérique latine, États-Unis et autonomie stratégique
L'une des dimensions géopolitiques les plus sensibles de cette visite réside dans le renforcement de la présence russe en Amérique latine, une région historiquement considérée par Washington comme relevant de sa sphère d'influence. Le calendrier est particulièrement révélateur, coïncidant avec une nouvelle phase d'affirmation américaine sous la présidence de Donald Trump et des tensions accrues autour des sanctions, des barrières tarifaires et des interventions régionales.
En s'engageant avec le Brésil - première économie d'Amérique latine, acteur diplomatique central de la région et pilier des BRICS - la Russie signale qu'elle conserve une capacité d'influence et une portée stratégique bien au-delà de l'espace eurasiatique.
Pour Brasília, cette coopération incarne une affirmation claire de son autonomie stratégique. La volonté d'accueillir une délégation russe de haut niveau et d'endosser des principes tels que la non-intervention et la multipolarité traduit un refus assumé de s'aligner automatiquement sur les priorités géopolitiques américaines, dans la continuité de la tradition diplomatique brésilienne de résistance à toute résurgence d'une logique rigide de type « doctrine Monroe ».
BRICS, dédollarisation et ordre multipolaire
L'accent mis sur la coopération au sein des BRICS et sur le recours accru aux monnaies locales revêt une portée géopolitique majeure. Loin d'être de simples ajustements techniques, ces initiatives constituent une remise en cause directe de la domination du dollar américain et de l'infrastructure financière contrôlée par l'Occident.
Dans le cadre des BRICS, le Brésil et la Russie se positionnent comme promoteurs d'un ordre monétaire et financier plus pluraliste, moins exposé aux sanctions, aux conditionnalités politiques et à l'extraterritorialité juridique.
Le soutien explicite de la Russie à la candidature du Brésil à un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU, dans l'hypothèse d'une réforme de l'institution, renforce encore les ambitions globales de Brasília tout en consolidant l'alignement de Moscou avec les puissances émergentes désireuses de remodeler la gouvernance internationale.
Conclusion : des options stratégiques dans un monde fragmenté
La visite du premier ministre Mikhail Michoustine au Brésil démontre que la Russie est loin de l'isolement international souvent mis en avant dans les récits occidentaux. En multipliant les partenariats, notamment avec des acteurs influents du Sud global, Moscou continue de projeter une influence diplomatique et économique significative.
Le Brésil, pour sa part, montre qu'il conserve une réelle marge de manœuvre dans un système international de plus en plus polarisé et qu'il n'entend pas subordonner sa politique étrangère aux pressions américaines.
En définitive, le rapprochement russo-brésilien illustre une tendance plus large : les puissances moyennes et émergentes, en dehors du noyau occidental traditionnel, élargissent leurs options stratégiques, se prémunissent contre l'incertitude et participent activement à la construction d'un ordre mondial multipolaire. Ce faisant, elles rappellent que l'alignement n'est plus binaire et que la souveraineté, aujourd'hui, s'exerce par la diversification plutôt que par la dépendance.
Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
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