La ruée des dirigeants occidentaux vers Pékin relève moins de l'idéologie que de la survie, et marque un réajustement stratégique dans un ordre mondial fragmenté et de plus en plus multipolaire.
La récente procession de dirigeants occidentaux à Pékin - Norvège, Finlande, France, Canada, Royaume-Uni, Allemagne et Espagne (pour la deuxième fois) - dépasse largement le cadre d'un simple dégel diplomatique avec la Chine. Elle témoigne d'un basculement structurel plus profond de la politique mondiale : le réveil stratégique des puissances moyennes dans un ordre international fragmenté, coercitif et de plus en plus multipolaire. Face à la politique étrangère erratique et abusive de Donald Trump et aux crises internes européennes, la Chine n'est plus perçue uniquement comme un rival de l'Occident, mais comme un partenaire nécessaire et, pour beaucoup, comme un havre plus sûr.
Qu'est-ce qu'une « puissance moyenne » en termes géopolitiques ?
En théorie géopolitique, une puissance moyenne est un État qui ne dispose pas de la domination globale d'une superpuissance, mais qui possède un poids économique, diplomatique, technologique ou régional suffisant pour influencer les dynamiques internationales. Les puissances moyennes ne fabriquent pas le système international, mais elles contribuent à en façonner les règles. Elles privilégient les coalitions, les institutions et la diplomatie plutôt que l'usage unilatéral de la force.
Des pays comme le Canada, l'Australie, le Royaume-Uni, la France, l'Allemagne ou les États nordiques appartiennent à cette catégorie, même si leur poids relatif a décliné face à l'ascension de puissances émergentes comme l'Inde, l'Indonésie ou le Brésil.
Il est essentiel de souligner que la notion de « puissance moyenne » ne renvoie pas à une identité collective. Ce qui les unit aujourd'hui, c'est avant tout une vulnérabilité commune : leur forte insertion dans les réseaux du commerce mondial et de la sécurité internationale, désormais instrumentalisés par les grandes puissances.
Les puissances moyennes occidentales en parade à Pékin
La formule brutale de Mark Carney - « soit vous êtes au menu, soit vous êtes à la table » - résume le dilemme auquel sont confrontées les puissances moyennes. Dans un contexte où droits de douane, sanctions, chaînes d'approvisionnement et infrastructures financières deviennent des outils de coercition, la dépendance se transforme en handicap stratégique.
Les menaces répétées de l'administration Trump à l'égard de ses alliés - droits de douane contre le Canada et d'autres pays, velléités d'appropriation territoriale du Groenland, approche purement transactionnelle de l'OTAN - ont fait voler en éclats l'idée selon laquelle l'alignement sur Washington garantirait automatiquement stabilité et protection.
Pour les puissances moyennes, le dialogue avec la Chine relève donc moins d'une convergence idéologique que d'un impératif de survie géopolitique. Pékin offre un accès à son marché, des investissements, des coopérations technologiques et, surtout, une forme de prévisibilité. Aux yeux de nombreuses capitales occidentales, la Chine apparaît aujourd'hui plus constante qu'un États-Unis imprévisible, qui traite de plus en plus ses alliés comme des leviers plutôt que comme des partenaires.
Ce que chaque pays a obtenu de ses échanges avec Xi Jinping
Les résultats de ces visites ont été pragmatiques plutôt que révolutionnaires.
Royaume-Uni : Le Premier ministre Keir Starmer a obtenu des baisses de droits de douane (notamment sur le whisky), des facilités de visas, des accords dans les domaines de la santé et du commerce, ainsi qu'un regain d'investissements. Surtout, Londres a affirmé qu'elle ne ferait plus d'allers-retours entre Washington et Pékin, revendiquant une autonomie stratégique.
Canada : La visite de Mark Carney a permis d'élargir les canaux commerciaux, de renforcer la coopération sur les véhicules électriques et de réduire la dépendance excessive aux exportations vers les États-Unis. Sur le plan symbolique, elle a confirmé le refus canadien de céder à la coercition économique américaine.
Finlande et pays nordiques : Les discussions ont porté principalement sur les technologies, l'énergie propre et la coopération industrielle, soulignant le rôle central de la Chine dans les chaînes d'approvisionnement critiques.
France et Allemagne : Paris et Berlin cherchent un accès industriel, une coopération climatique et des partenariats technologiques, tout en se protégeant discrètement de l'imprévisibilité américaine. L'intérêt allemand pour les technologies satellitaires et de détection antimissile illustre la volonté européenne de renforcer son autonomie stratégique.
Aucun de ces pays n'opère un « pivot » complet vers la Chine. Tous pratiquent le hedging - une stratégie de couverture visant à réduire l'exposition à une seule grande puissance.
La réaction de Trump et ce qu'elle révèle pour les États-Unis
La réaction de Donald Trump a été ouvertement hostile. Il a qualifié les relations sino-britanniques de « très dangereuses » et averti le Canada que « la Chine n'est pas la solution ». Cette réaction est néanmoins révélatrice : pour Washington, la présence de dirigeants occidentaux à Pékin signifie une perte de contrôle. L'ordre international d'après-guerre froide reposait autant sur la puissance américaine que sur le consentement de ses alliés - un consentement désormais conditionnel.
Paradoxalement, les menaces de Trump confirment l'argument de Carney : l'intégration économique est devenue une arme. Chaque menace tarifaire et humiliation publique renforce l'incitation des puissances moyennes à se diversifier hors de l'orbite américaine.
Ce que les puissances moyennes attendent de la Chine et l'impact sur leurs relations avec les États-Unis
Les puissances moyennes ne recherchent pas la protection chinoise, mais des options. Elles veulent accéder au vaste marché chinois, participer à ses écosystèmes industriels et coopérer dans les domaines des technologies vertes, des infrastructures et de la finance. Elles cherchent surtout un levier : la capacité de dire « non » à Washington sans en payer un prix exorbitant.
Même le plus proche allié européen de Trump, le président finlandais Alexander Stubb, a appelé l'Europe à reconnaître que l'idéologie de la politique étrangère américaine actuelle ne correspond plus aux valeurs fondamentales européennes.
Les alliances avec les États-Unis ne disparaissent pas, mais elles se rééquilibrent. La relation devient moins hiérarchique et plus transactionnelle. Le message est clair : la loyauté ne va plus de soi, elle doit se mériter.
Enseignements géopolitiques
Plusieurs conclusions majeures se dégagent :
- L'ordre fondé sur des règles s'est fissuré : non parce que ces règles n'auraient jamais existé, mais parce que les États-Unis les contournent désormais ouvertement lorsqu'elles les contraignent.
- Les puissances moyennes ne sont plus passives : elles expérimentent coordination, diversification et coalitions à géométrie variable. La survie est la priorité absolue.
- La Chine tire profit de la surextension américaine : la posture chinoise de stabilité et de dialogue contraste fortement avec l'imprévisibilité et le ton coercitif, voire abusif, de Washington.
- La multipolarité s'accélère : non par l'émergence d'un nouveau hégémon, mais par l'action collective d'États refusant d'être dominés par une seule superpuissance.
- « America First » tend à signifier « America Alone » : l'isolation est le produit direct de la stratégie de Trump, et la coercition devient le moyen de retarder désaffection et marginalisation.
En somme, la parade vers Pékin ne traduit pas une conversion idéologique, mais un ajustement pragmatique à un ordre international fracturé. À mesure que les États-Unis s'affranchissent de leurs propres règles et privilégient la coercition, les puissances moyennes affirment leur capacité d'action par la diversification, la coordination et des coalitions flexibles, avec la survie comme boussole stratégique.
La Chine a profité de cette séquence non par la force, mais en projetant stabilité, dialogue et prévisibilité face à la volatilité américaine. Le résultat est une multipolarité accélérée, portée moins par l'ascension d'un nouveau maître du jeu que par la volonté collective d'États refusant toute subordination exclusive.
Dans ce contexte, « America First » est de plus en plus perçu comme « America Alone », tandis que Pékin s'impose comme un pôle central - sinon indispensable - d'un ordre mondial désormais pluriel.
Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
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