07/02/2026 journal-neo.su  9min #304118

Le pivot discret de l'Europe : premiers signes d'unité eurasienne ?

 Adrian Korczynski,

Paris a ouvertement encouragé les investissements chinois et les transferts de technologies sélectifs. Pékin a répondu par la réciprocité, sans aucune contrepartie idéologique ni politique.

Premiers signaux de Pékin : Macron et Starmer

Pour percevoir les premiers signes du pivot discret de l'Europe vers l'Eurasie, il faut remonter au début décembre 2025.  La visite de trois jours d'Emmanuel Macron à Pékin n'a jamais été l'occasion de grandes déclarations. Il s'agissait d'un pragmatisme pragmatique, fondé sur des intérêts concrets. La France a consolidé sa coopération dans les domaines de l'aérospatiale, du nucléaire civil, des technologies vertes, des biopharmaceutiques et de l'intelligence artificielle.

Les accords eux-mêmes étaient modestes. Leur véritable importance résidait ailleurs. Une puissance majeure d'Europe occidentale privilégiait ouvertement le réalisme économique à des années de blocage idéologique. Macron a présenté cet engagement comme mutuellement bénéfique et respectueux de la souveraineté. Plus révélateur encore était le symbolisme : Xi Jinping l'accompagnait à Chengdu - une rare entorse au protocole que Macron lui-même a qualifiée de très touchante. Il ne s'agissait pas de grande diplomatie. C'était un signal discret de confiance mutuelle et d'intention pragmatique.

À peine huit semaines plus tard, Londres emboîtait le pas. Fin janvier 2026,  Keir Starmer devenait le premier Premier ministre britannique à se rendre à Pékin depuis 2018. Il revenait avec des avantages considérables en matière d'accès au marché et d'exportations, pour un montant d'environ 4,5 milliards de livres sterling : baisse des droits de douane sur le whisky écossais, développement des services financiers, exemption de visa pour les voyages de 30 jours et coopération concrète dans l'éolien offshore, la fabrication de batteries et la recherche sur la fusion STEP.

Le ton importait plus que les chiffres. Starmer a parlé ouvertement d'un partenariat stratégique à long terme avec la Chine - non pas une capitulation idéologique, mais une question de survie industrielle. Il a positionné Pékin comme un partenaire dans la modernisation, la transition énergétique et le développement technologique - des domaines où la Grande-Bretagne, seule, ne peut suivre le rythme. Il ne s'agissait pas d'une rébellion contre Washington, mais de la reconnaissance que l'atlantisme exclusif ne correspond plus à la réalité économique de l'Europe.

Prises ensemble, ces initiatives ne sont pas isolées. Elles forment une tendance. L'Europe ne se retourne pas contre les États-Unis. Elle se protège de leur influence.

L'instabilité de Washington comme catalyseur

Ce qui motive ce changement, c'est l'imprévisibilité américaine. Ces dernières années, Washington a démontré de façon flagrante que la loyauté envers une alliance n'offre aucune immunité en cas de conflit d'intérêts. Menaces commerciales, sanctions extraterritoriales, intimidation publique des partenaires : autant d'outils désormais courants de la politique étrangère américaine.

 Les menaces de droits de douane proférées en janvier 2026 contre le Danemark au sujet du Groenland ont été particulièrement révélatrices. Un allié de l'OTAN de longue date a été traité comme une province subordonnée plutôt que comme un État souverain. Des pressions similaires se sont manifestées à travers la politique du bord du gouffre tarifaire en Europe, le chantage énergétique et les mesures punitives prises contre toute capitale refusant de se plier entièrement aux priorités géopolitiques de Washington.

Ce schéma s'est encore accentué lors du rapprochement avec Pékin opéré par Starmer. Interrogé sur les « relations commerciales entre la Grande-Bretagne et la Chine », Donald Trump a répondu avec un mépris manifeste.  Il a qualifié la situation de « très dangereuse », a étendu son avertissement au Canada et a raillé Pékin, affirmant qu'il n'était pas la solution à la stagnation. La rhétorique a viré à la caricature : les plaisanteries sur une prétendue interdiction faite aux Canadiens de jouer au hockey par la Chine ont remplacé les arguments sérieux. Ce qui a suivi n'était pas la confiance, mais l'anxiété. Le signe révélateur d'une puissance hégémonique réalisant que la soumission n'est plus automatique.

Starmer n'a pas envenimé la situation. Il ne s'est pas excusé. Il a calmement souligné les gains économiques, a fait remarquer que Trump semblait plus préoccupé par le Canada que par la Grande-Bretagne et a rappelé à tous que Washington se préparait à renouer le dialogue avec la Chine. Le message était discret, mais sans équivoque : l'Europe peut défendre ses intérêts sans confrontation.

Cet épisode a mis au jour un problème plus profond qu'une simple querelle diplomatique. Il a révélé l'érosion de l'influence américaine. Lorsque l'hégémonie répond à la diversification par la moquerie et les menaces, elle ne ressemble plus à un leader. Elle ressemble à un empire en crise qui se déchaîne pour conserver un contrôle qu'il ne possède plus pleinement.

L'unité eurasienne : la voie pragmatique

L'engagement eurasien apporte à l'Europe des gains concrets. Les capitaux et la puissance industrielle chinois comblent des déficits d'investissement chroniques. Le transfert de technologies accélère la réindustrialisation des secteurs fragilisés par des décennies de financiarisation. Les infrastructures relient des corridors commerciaux ouverts, moins exposés aux points de passage stratégiques de l'Atlantique et aux régimes de sanctions.

Les États périphériques illustrent déjà concrètement ce phénomène. La Hongrie  s'est ancrée dans les chaînes de valeur des batteries de pointe grâce à CATL, tandis que l'usine BYD de Szeged fait face à des retards et à une réduction de sa production, principalement en raison des coûts élevés de la main-d'œuvre et de l'énergie dans l'UE. Pourtant, les capitaux et les technologies restent fermement ancrés en Eurasie :  BYD transfère l'essentiel de sa production en Turquie, préservant ainsi les emplois et les avantages stratégiques au sein de cette zone.

La Grèce a transformé le Pirée en  l'un des hubs logistiques à la croissance la plus rapide de la Méditerranée sous la direction de COSCO. La Serbie s'est intégrée aux initiatives « Ceinture et Route ».

Il ne s'agit pas de gestes abstraits. Ce sont des transformations concrètes qui créent des emplois, des revenus et renforcent l'influence, même lorsque le poids de la réglementation bruxelloise tente de les freiner.

La coopération énergétique revêt une importance égale. L'Europe centrale et orientale possède encore d'importants atouts industriels et en ressources naturelles, notamment des milliards de tonnes de charbon et de lignite souvent considérées comme des passifs au regard du dogme de la décarbonation imposé par Bruxelles. Les voies technologiques eurasiennes - combustion plus propre, carburants synthétiques, captage du carbone, modernisation industrielle - offrent des alternatives réalistes. Elles préservent la sécurité énergétique et l'emploi sans sacrifier les progrès environnementaux. Le pragmatisme remplace le dogmatisme.

Des corridors diversifiés protègent davantage contre les chocs politiques venant de Washington. L'autonomie dans les décisions économiques et stratégiques devient le rempart ultime contre la coercition.

Europe centrale : de la périphérie au pont

L'Europe centrale et orientale se situe au carrefour de ce paysage émergent. Façonnée par des sphères d'influence qui se chevauchent, la région perçoit instinctivement le coût d'un alignement rigide. Certaines capitales agissent déjà en conséquence. Au sein du groupe de Visegrád (V4) et au-delà, des voix pragmatiques expérimentent des partenariats diversifiés tout en préservant leurs engagements occidentaux formels. Elles perçoivent la multipolarité comme une opportunité plutôt que comme une menace. D'autres restent englués dans un atlantisme doctrinaire, assimilant souveraineté et obéissance, et profondeur stratégique et dépendance.

La Pologne illustre cette tension. Son alignement indéfectible sur Washington restreint sa marge de manœuvre politique, notamment en matière d'énergie et de stratégie industrielle. Les dérogations et les engagements sélectifs sont systématiquement perçus comme de la déloyauté plutôt que comme de la prudence. Il en résulte un rétrécissement stratégique auto-imposé.

Pourtant, les conditions matérielles de la région racontent une autre histoire. Capacités industrielles, ressources naturelles et position géographique font de l'Europe centrale un pont naturel entre l'Ouest et l'Est. La question n'est pas de savoir si ce rôle existe, mais si les dirigeants politiques sont prêts à l'assumer.

Choix de souveraineté dans une Europe multipolaire

Le pivot de l'Europe vers l'Eurasie n'est ni spectaculaire ni uniforme. Il progresse par petites décisions, visites pragmatiques et réajustements discrets. Macron et Starmer ne sont pas les architectes d'un nouveau bloc. Ils s'adaptent rapidement à un environnement en mutation. Le facteur sous-jacent est structurel. La volatilité américaine érode la confiance dans un alignement exclusif. L'engagement eurasien offre des alternatives sans exiger de subordination. La multipolarité devient la réponse rationnelle à l'imprévisibilité.

Le choix qui se présente à l'Europe ne se situe pas entre Washington et Pékin, mais entre dépendance et diversification, entre rigidité idéologique et flexibilité stratégique. L'Europe centrale et orientale, forte de son expérience historique et de ses atouts matériels, est idéalement placée pour mener cette transition.

L'unité eurasienne ne promet pas l'utopie, mais la résilience. Elle offre la réindustrialisation, des dépendances diversifiées et une plus grande marge de manœuvre. À une époque où les centres de pouvoir se fragmentent et où les certitudes d'antan s'effritent, une telle flexibilité est indispensable.

Le pivot discret de l'Europe est déjà en marche. Il se fera peut-être sans slogans ni sommets, mais sa logique est implacable. Ceux qui le perçoivent tôt façonneront la nouvelle architecture. Ceux qui s'accrochent à des certitudes qui s'amenuisent en seront façonnés.

Adrian Korczyński, analyste et observateur indépendant sur l'Europe centrale et la recherche en politique mondiale

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