03/02/2026 investigaction.net  10min #303720

Travail et enfants

Martin Willems

(AFP)

Faire des enfants : pour qui, pourquoi, avec quel argent ?

Dans le documentaire TV qui a récemment fait le buzz « Sans emploi : tous profiteurs ? », le journaliste Christophe Deborsu de RTL-TVI interroge quelques personnes sans emploi depuis une longue période, dans les quartiers pauvres de Verviers. 3 des 5 interviewés sont des dames ayant de jeunes enfants, qui ne voient pas comment à la fois travailler et s'occuper de ces enfants (ou trouver quelqu'un qui va s'en occuper à leur place).

Mes collègues paient 800€ par mois pour placer en crèche leur bébé. A-t-on des emplois rémunérés plus de 3200€ nets (le revenu actuel au CPAS + les frais de placement de deux enfants) à proposer à ces dames ? Et quel employeur voudra les embaucher, sachant que leur charge familiale pourrait signifier moins de disponibilité pour des horaires difficiles ou des absences lorsqu'un enfant est malade ?

Un boulet ?

Ils nous ont créé une société dans laquelle avoir un enfant est un boulet. Pour pouvoir travailler il faut d'abord trouver à le placer. S'en occuper, aller le chercher à l'école,... ce qui signifie être moins disponible pour son patron (qui dira que vous êtes «moins flexible ») et jongler avec une « double journée de travail ». Dans une société dite « du mérite », où la concurrence de tous contre tous est exacerbée, ceux qui ont des enfants seront nécessairement moins « performants ». Et le salaire s'en ressent : non seulement il est moindre si on travaille moins (à temps partiel par exemple), mais il progressera beaucoup moins vite que celui des plus performants.

Combien coûte un enfant ?

Quand on pose cette question, l'IA de Microsoft répond que le coût moyen d'un enfant est de 807€ par mois, soit 264.000€ pour l'élever jusqu'à ses 25 ans  1.

L'augmentation des salaires est bridée, le prix du logement et des commodités explose, les services et subsides publics s'amenuisent, de gros investissements arrivent (isolation et adaptation du logement, véhicule électrique,... : avoir un enfant devient un luxe que la plupart ne pourront plus se permettre.

Où a disparu l'esprit de sacrifice ?

Il fut un temps où le travailleur se tuait au travail... pendant que sa femme se tuait à élever la nuée d'enfants qui ferait la croissance, la puissance de la nation et... les futurs profits des capitalistes.

Par le jeu de la concurrence, la rémunération du travailleur tendait vers le bas, sans pour autant aller sous ce qu'il fallait pour que la force de travail se régénère (nourriture et progéniture)  2.

Et lorsque les capitalistes voulaient assurer leur domination sur d'autres peuples et continents... ces enfants se transformaient en soldats et en chair à canon, pendant que leurs bourreaux s'engraissaient en vendant des armes.

Ce temps est heureusement dépassé, aidé par les bourdes de capitalistes trop voraces (les collaborateurs par exemple) et par les idées marxistes (qui, même dans les pays où les communistes n'étaient pas au gouvernement, ont permis de mieux comprendre les mécanismes d'exploitation et promu l'émancipation de tous). Certains exploiteurs espèrent que ce temps revienne, maintenant que leurs erreurs et les idées prétendument « du passé »  3 sont loin.

Mais le désir d'émancipation de chaque individu est ancré. Aidé - et c'est paradoxal- par la doxa « libérale ». Car à promouvoir la société du mérite et du développement personnels, voire de l'égoïsme, il ne faut pas s'étonner que les travailleur pensent d'abord à leur bonheur... avant celui de leur patron ou de leur nation.

Quelles perspectives ?

Qui voudrait faire naître un enfant dans ce monde ? Lorsqu'il faut se battre pour tout (faire des études qui te distinguent de « la masse », « se vendre » et trouver un emploi rémunérateur, faire carrière - ce qui signifie « écraser » les autres, acheter une maison et donc se laisser enchaîne par le système financier, subir l'injonction à manager sa santé et son bonheur,...) et lorsqu'en sus on vous dit que la guerre approche et qu'il faut être prêt à « perdre ses enfants  4» ?

Au vu des incertitudes liées au dérèglement climatique, certains ne veulent pas mettre au monde des enfants pour ne pas augmenter la pollution, ni leur laisser en héritage notre dette environnementale.

Tant d'efforts, d'inquiétudes et de renoncement... pour qu'ils aillent mourir à la guerre ou dans un désastre climatique ?

Nos dirigeants ont martelé la guerre et la concurrence sous toutes ses formes : guerre économique, guerre sociale de tous contre tous, guerre froide, guerre hybride, guerre chaude...

Les enfants se font dans la paix, l'entraide et l'amour ; pas dans la guerre ou la haine.

Déclin démographique

En avril 2024, le Courrier international titrait «Un baby-blues mondial », et soulignait que le taux de fécondité est en baisse partout, que de nombreux pays doivent gérer une population vieillissante et en déclin.

Début de la même année, Emmanuel Macron plaidait, en France, pour un « réarmement démographique ». Erreur de communication ? Le terme le dit bien : pour les possédants, nous ne sommes que de la chair à canon. Ils ont besoin de nous pour assurer la croissance de leurs profits (pour autant qu'ils parviennent à maintenir leur part du gâteau) ; ils ont besoin de nous aussi pour assurer leur puissance et leur domination (sur les autres peuples du monde).

Qui va payer nos pensions ?

L'argument revient comme un marronnier : il faudrait reculer l'âge de la pension et mettre plus de monde au travail parce qu'avec l'allongement de la vie et la diminution des naissances, il y aura de moins en moins d'actifs pour financer les inactifs. Le raisonnement semble imparable. Pourtant il repose sur une hypothèse forte : « à pourcentage constant du Revenu National consacré aux inactifs ». En clair, si on augmente le taux de cotisation sociale sur la valeur produite, on peut entretenir un plus grand nombre d'inactifs'  5. Et comme la productivité (la valeur produite par actif) a fortement augmenté sur les dernières décennies, le problème est beaucoup plus relatif... si on compare la 'charge' à la valeur produite plutôt qu'au nombre des actifs.

Pour donner un exemple, si un actif produit 500, son travail peut entretenir beaucoup plus d'inactifs qu'à l'époque où un actif produisait 100. Et comme la productivité du travail a été multipliée par plus de 5 depuis 1950  6...

De vraies solutions

Les vraies solutions sont aussi celles qui ne plairont pas aux possédants :

  1. Diminuer le temps de travail et la pression au travail. Car élever des enfants prend du temps et de l'énergie, nécessairement au détriment du temps et de l'énergie donnés au patron. Pour éviter que certain(e)s doivent sacrifier leur carrière et leur aisance en travaillant à temps partiel alors que d'autres travaillent à temps plein, pour partager équitablement le temps de soin aux enfants (et le plaisir qu'on en retire), il faut diminuer le temps de travail de tous... et surtout éviter les incitations à « travailler plus » dans le temps devenu libre (comme les flexijobs).
  2. Faciliter les migrations. Même si ce n'est qu'une solution transitoire (car les pays d'origine des migrants doivent eux aussi se développer et auront bientôt eux aussi moins d'enfants), il y a actuellement des pays où il y a de nombreuses jeunes personnes en manque de travail, qui ne demandent qu'à venir prester chez nous. Pourquoi leur fermer la porte (alors que, lorsque nos concitoyens ont besoin de soleil, ils sont, eux, accueillis là-bas à bras ouverts) ?
  3. Une vraie égalité salariale hommes-femmes, quels que soient les parcours de vie et limiter les écarts de salaire. Tant que celui « qui se donne à fond » sera in fine payé beaucoup plus que celui qui prend le temps d'élever des enfants, tant que les hommes seront mieux payés que les dames, il y aura une tentation à faire passer « la carrière avant la famille ».
  4. Obliger la prise de ses congés, empêcher l'épargne des congés, forcer le partage des congés parentaux.
  5. Financer des crèches, des écoles, des garderies et des activités extra-scolaires gratuites, en suffisance et de qualité, via la sécurité sociale. Ce qui suppose d'augmenter le montant des cotisations sociales, donc de la part de la valeur produite socialisée pour mutualiser le soin et le coût de l'éducation des enfants. Similairement, il faut élargir et multiplier les mécanismes comme le crédit-temps, les congés parentaux, le revenu complémentaire au temps partiel,... qui permettent de mieux combiner vie professionnelle et vie familiale, sans tolérer une instrumentalisation capitaliste de ces mécanismes.
  6. Retirer aux employeurs le privilège exorbitant de choisir qui va travailler pour eux. Force de l'habitude ? Tout le monde (ou presque) trouve normal qu'un employeur choisisse souverainement qui il engage. Pourtant on lui fait déjà la faveur insigne de pouvoir embaucher quelqu'un qui travaillera pour son profit (détournant de ce fait à son profit personnel une ressource qui pourrait créer de la valeur sociale d'utilité publique). Pourquoi devrait-il en sus pouvoir choisir cette personne  ? Et forcer notre société à imaginer des rustines pour éviter, par exemple, les discriminations à l'embauche ou les licenciements arbitraires. Il est évident que dans un tel système, les parents de jeunes enfants partent, sur le « marché de l'emploi », avec un handicap ; et s'ils trouvent un emploi, ils feront tout (c'est-à-dire mettre leur parentalité au second plan) pour le garder. Si un employeur désirant engager communiquait ses besoins (nombre de personnes, qualifications) à un office de l'emploi qui choisit les personnes qu'il lui alloue, alors ces pressions indues se réduisent naturellement.

Oui, ces mesures vont rogner le profit des possédants. Mais c'est aussi la condition pour que leurs profits perdurent. Car quand il n'y aura plus personne à faire travailler, il n'y aura plus de profit.

Enfin on réalise que la mentalité de l'employeur « free rider » (« j'exploite mes travailleurs au maximum, mais j'espère que les autres ne le feront pas pour ne pas épuiser la ressource ») n'est pas tenable. Un employeur individuel préférera sans doute que ses travailleurs n'aient pas d'enfants ; mais il sait que le modèle ne tiendrait pas si tous faisaient de même. Pourtant la tendance est à le faire... advienne ensuite que pourra.

A défaut de nationaliser l'économie, il faut un sérieux coup d'arrêt à la mentalité de l'exploitation. Nos enfants ne veulent plus d'enfants. C'est sans doute - au-delà de l'épuisement de notre environnement- le signe que ce système, qui mange ses enfants, n'a pas d'avenir.

Martin WILLEMS, syndicaliste

  1. Les sources citées par l'IA sont : « le coût d'un enfant de 6 à 24 ans » sur  www.bnpparibasfortis.be, « Combien coûte vraiment un enfant en Belgique ? » sur  www.plusmagazine.be et « Combien coûte un enfant jusqu'à ses 25 ans ? » sur  www.familysante.com.  
  2. Voir notamment ce passage amusant de K. Marx dans « Le Capital » : « Les propriétaires des forces de travail sont mortels. Pour qu'on en rencontre toujours sur le marché, ainsi que le réclame la transformation continuelle de l'argent en capital, il faut qu'ils s'éternisent, « comme s'éternise chaque individu vivant, par la génération ». Les forces de travail que l'usure et la mort viennent enlever au marché, doivent être constamment remplacées par un nombre au moins égal. La somme des moyens de subsistance nécessaires à la production de la force de travail comprend donc les moyens de subsistance des remplaçants, c'est-à-dire des enfants des travailleurs, pour que cette singulière race d'échangistes se perpétue sur le marché. »  
  3. La propagande capitaliste a œuvré et sans doute réussi à ce que les idées émancipatrices, révolutionnaires et marxistes soient maintenant considérées comme « has been ».  
  4. Le 18 novembre, Fabien Mandon, chef d'état-major des armées françaises, estime que, face à la menace russe, la France doit « accepter de perdre ses enfants ».  
  5. 'Inactif' s'entend ici au sens de la création de profit capitaliste. Loin de nous l'idée que les prétendus 'inactifs' seraient moins utiles à la société que les 'actifs'  
  6. En Europe, en dollars corrigés de l'inflation  

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