02/02/2026 acrimed.org  21min #303607

Atmosphère de guerre et militarisation du débat public

par  Jérémie Younes,

« Je sais que je vais choquer certains lecteurs, mais je suis convaincu que quand tout projet un tant soit peu grandiose a déserté la vie politique, la quête de sens ayant comme la nature horreur du vide, une bonne guerre qui vient remplir ce dernier peut faire l'affaire. » Ces mots sont ceux de Luc Ferry dans les pages du Figaro, jeudi 2 octobre 2025. Le philosophe médiatique et ex-ministre pensait choquer ses lecteurs, mais il n'en fut rien. C'est que la déclaration arrivait sur un terrain médiatique déjà bien préparé, réhabitué à l'idée de guerre, à son iconographie, à son lexique, à son décompte quotidien de morts. Proposer aux jeunes de devenir de la chair à canon pour donner un sens à leur existence ? Au fond, Luc Ferry ne faisait que synthétiser une idée qui, si elle n'était pas encore consensuelle, était au moins redevenue entendable dans la presse française : « une bonne guerre » pouvait remplir le vide.

Dans ce « vide », on retrouve les séquelles de l'idée de « fin de l'histoire » de Francis Fukuyama, à laquelle les chefferies journalistiques avaient largement succombé dans les années 1990. « C'était il y a un quart de siècle. Le mur de Berlin tombait, l'URSS implosait. Marx et le communisme étaient morts, enfin ! », résumait à sa façon Arnaud Leparmentier dans Le Monde (14/10/2014). La planète entière allait transiter pacifiquement vers la démocratie libérale, grâce à ce formidable vecteur qu'est l'économie de marché. Hélas, « tout ne s'est pas passé comme prévu », notait déjà Leparmentier, qui prononçait alors « La fin de la fin de l'histoire ». Bien sûr, tout au long de cette période, la guerre n'avait jamais disparu, et la propagande de guerre encore moins. Mais les guerres étaient le plus souvent « lointaines », « asymétriques », « justes », et menées par des États que l'éditocratie place dans le camp de ses « alliés ». C'est ce qui change pour Leparmentier et ses congénères avec les agressions russes en Ukraine, en 2014 puis 2022. Revenu de ses illusions, le monde journalistique a donc peu à peu reconfiguré son discours autour de « la guerre », se sentant manifestement la mission d'entretenir une « atmosphère ». Banalisés, le « fait militaire » et les appels au « réarmement » s'affichent désormais partout, structurent la pensée éditoriale, distillent leurs angles à travers la presse et bousculent la hiérarchie de l'information. Les médias se sentent une responsabilité : et s'il fallait mobiliser ?

À l'antenne de « C dans l'air » (France 5), début mars 2025, la grand reporter à L'Express, Marion Van Renterghem, voit ainsi d'un très bon œil l'appel d'Emmanuel Macron à renforcer les contingents de réservistes : à ses yeux, le discours du président peut « réintroduire la culture de la guerre, la culture de cette évidence de monde en guerre [...] chez des Français qui, comme les Européens, ont vécu dans la naïveté des dividendes de la paix et d'un monde bienheureux de la mondialisation heureuse » (6/03/2025). « L'Europe, qui a pratiqué un désarmement unilatéral [...] en cultivant le rêve d'une paix éternelle et d'une guerre impossible, se découvre vulnérable, impuissante et marginalisée dans un monde où la paix est impossible et la guerre omniprésente », écrit trois mois plus tard Nicolas Baverez dans Le Figaro (23/06/2025). France Culture, elle, se demande « Comment préparer les hommes à la guerre ? » (30/10/2025) Et dans une lettre consternante à « madame la guerre » dans laquelle il tient à nous faire part de son « adhésion obligée au réarmement, arrachée sans sommations à [s]on pacifisme moribond », l'inénarrable Luc Le Vaillant entend donner l'exemple : « Nous étions tourneurs de pouces assoupis, nous voilà tenus de nous salir les mains dans les remous des régressions ambiantes et des cruautés flambantes. Ainsi finit cette belle époque que je croyais éternelle. » (Libération, 11/03/2025)

Trêve de bons sentiments et de « pacification » par le marché : l'heure est aux empires et à la prédation, au réarmement et à la puissance... ainsi qu'à la réaffirmation brutale de l'esprit colonial, qu'une large frange du personnel médiatico-politique n'a jamais renié, et qui se trouve incontestablement revigoré dans la configuration géopolitique mondiale. « La planète est en train d'être partagée par trois grandes puissances qui se divisent leurs zones d'influence sur notre dos, parce que nous n'existons pas dans ce schéma, prévient Marion Van Renterghem. Et pour ne pas totalement être dépecé, disparaître ou être vassalisé, il vaut mieux essayer d'être fort et donc de se remettre au boulot ! » Le cap est clair, la nouvelle configuration du capitalisme ressemble à une marche vers la guerre, et certains rêvent à haute voix d'un empire européen. Dans l'orchestre, souvent très loin de leur simple mission d'information, les grands médias jouent la partition la plus simple : sonner le clairon.

Le retour médiatique de la guerre

L'accroissement de la surface médiatique de la guerre n'est pas qu'une vague impression et a été objectivée par plusieurs analyses quantitatives. Elle correspond bien entendu à une réalité : « Dans la nuit du 23 au 24 février 2022, Vladimir Poutine déclenche son "opération militaire spéciale" en Ukraine »,  retrace la Revue des médias de l'INA : « Les caméras se braquent sur l'Ukraine », car l'événement est « très facile à catégoriser et à raconter d'emblée : il s'agit d'une agression interétatique. Le type de guerres dont on pensait qu'elles n'auraient plus cours dans le monde occidental », explique à la revue la chercheuse Anna Colin Lebedev. Aussi, les chaînes d'information en continu se mettent-elles en ordre de bataille. Entre janvier 2022 et fin décembre 2023, elles « mentionnent le conflit à raison de 22 130 fois en moyenne par semaine », avec des périodes de pics d'attention, et une nette « hyperspécialisation » de LCI, qui représente 52% des mentions totales. Si la revue de l'INA note une baisse importante de la couverture au cours des années suivantes, le sujet continue de dominer l'agenda de toutes les chaînes d'info en mars 2025 (à l'exception de CNews, où elle arrive en troisième place [1]),  selon une enquête de Reporters sans frontières fondée sur l'analyse des bandeaux d'informations. La thématique « réarmement et enjeux militaires » est ensuite la deuxième traitée sur LCI (16,8%), la troisième sur BFM-TV (10,3%) et Franceinfo (12,2%), la cinquième sur CNews (7,1%). De quoi installer une certaine « ambiance ».

Défilé de généraux sur les plateaux

Pour parler de la guerre, les médias se sont « naturellement » entourés... de militaires. Sur les chaînes d'info, dans les journaux ou à la radio, il est devenu quasi impossible de tomber sur une discussion portant sur l'actualité internationale sans qu'un général en retraite ne soit interrogé. « Nous sommes l'équivalent des médecins au moment du Covid », sourit le général Jérôme Pellistrandi dans L'Express, qui consacre un papier à « Ces généraux français qui crèvent l'écran » (18/02/2023). Le magazine explique que les chaînes, plutôt que de recourir à des journalistes spécialisés, ont préféré recruter ces retraités de l'armée, qui touchent entre 200 et 500 euros par émission. Chacun son espace, et il est bien quadrillé : Jérôme Pellistrandi est le plus souvent sur BFM-TV, Dominique Trinquand passe sur LCI, Jean-Paul Paloméros apparait sur Franceinfo et CNews. Les présentateurs leur donnent du « mon général », et la contradiction en plateau est bien souvent... absente. Dans L'Express toujours, le général Michel Yakovleff « [s'amuse] d'avoir été d'abord sollicité comme "général de l'après-midi", dans un contexte où les antennes demandaient "du général H24" ». Certains de ces intervenants, comme l'immanquable Michel Goya, se sont constitué au fur et à mesure un capital médiatique conséquent, qu'ils n'hésitent pas à faire fructifier en librairie. Ces invités réguliers sont souvent accompagnés en plateau de « consultants en stratégie », « consultant en géopolitique et défense », renforçant encore davantage cette inclinaison pour les hauts gradés et le savoir stratégique.

Le tropisme doit beaucoup au mode de traitement des conflits et des actualités « militaires » dans les chaînes d'info (et au-delà) : le suivi « en temps réel » et les besoins de remplissage d'antenne favorisent, on le sait bien, le commentaire. Ici spécifiquement, le commentaire « stratégique » à tendance sensationnaliste : état du front, lignes d'avancée/recul, nature de l'armement, rendez-vous diplomatiques... Crédo : « Vivre la guerre de l'intérieur » plutôt que l'analyser. Qui de mieux placé que des militaires pour répondre à ce type de cadrage ?

Cette confusion totale de la figure journaliste/militaire et de « la montée en grade » du second dans l'espace journalistique témoigne d'une confusion de leurs pratiques et contribue à l'homogénéisation des discours, en marginalisant totalement les autres approches de la question - qu'elles viennent du monde universitaire, associatif ou politique. Dans L'Express, la confusion entre journalistes et généraux en retraite est admise littéralement :

En décembre, une entrevue a eu lieu entre des représentants du centre de doctrine et d'enseignement du commandement de l'armée de terre et cinq de ces militaires du PAF, réunis pour l'occasion à l'Ecole militaire, à Paris. Autour de la table, Dominique Trinquand, Michel Goya, Jérôme Pellistrandi, le général Christophe Gomart, le général Nicolas Richoux et « des ceintures noires d'Ukraine » - la formule est de Michel Goya. L'occasion de faire valider leurs analyses... mais aussi d'interroger la communication du ministère des Armées. Comme des journalistes, les étoiles en plus.

Rien de neuf cependant : le général et ancien chef d'état-major des Armées Pierre de Villiers avait eu droit, en 2020, à  une promotion médiatique démesurée, de CNews à France Inter, de Valeurs Actuelles à L'Obs. On avait pu observer, à l'occasion, le général être interrogé sur toutes sortes de sujets, les budgets, les jeunes de banlieue, le chômage, les réseaux sociaux. Bref, sa construction médiatique l'a peu à peu transformé en « toutologue » comme les autres, invité régulier des matinales ou des magazines du soir, jusqu'à l'envisager (voire l'espérer) comme un candidat pour l'élection présidentielle de 2022.

Position d'autorité, popularité médiatique, confortable complément de retraite voire ambitions politiques, les raisons pour lesquelles ces généraux défilent sur les plateaux ne sont pas bien mystérieuses. Un phénomène de « peopolisation » que l'on a vu à l'œuvre pour d'autres figures médiatiques, en dehors du champ militaire, mais qui, pour le général de Villiers, s'incarne dans une exaltation de l'ordre, de la force et du virilisme. Le pouvoir politique bénéficie lui aussi de cette aura : tout comme les généraux de plateaux, Emmanuel Macron profite selon les médias de « l'effet drapeau » lorsqu'il pose en « chef de guerre ». « L'effet drapeau » est cette expression que les rédactions se repassent pour désigner à mots couverts le « nationalisme ». Lequel ne déplaît guère : « Il me viendrait presque des spasmes de fierté franchouillarde quand je comprends que mon pays râleur et inconséquent pourrait retrouver une centralité perdue. Et que son avantage atomique l'autorise presque à se prétendre le garant du continent », ose Luc Le Vaillant. (Libération, 11/03/2025)

Le corollaire de leur omniprésence est lui aussi évident : on n'entendra pas de critiques de la guerre si l'on invite des professionnels de la guerre. Se dégage ainsi de tous ces plateaux une véritable fascination pour la chose militaire et pour son vocabulaire. Et, sur un autre air que Luc Ferry, ces généraux de plateaux chantent eux aussi la mélodie de la « bonne guerre qui pourrait remplir le vide » (BFM-TV, 24/10/2020) :

- Pierre de Villiers : [...] Dans cette jeunesse que je côtoie, dans les cités, aux Mureaux ou ailleurs, ils ont ce besoin d'appartenance. [...]

- Ruth Elkrief : À l'armée ils le trouvent.

- Pierre de Villiers : [...] On reçoit 25 000 jeunes par an [...] et on en fait une unité capable d'aller au combat et de mourir si nécessaire pour la France. C'est quand même magnifique, c'est un signe d'espérance. Ça prouve que c'est possible. [...]

Spectacularisation de la guerre

La fascination pour la guerre ne s'incarne pas que dans le recours systématique aux généraux de plateaux. Elle s'affiche aussi en grand sur les Unes de journaux et de magazines. Les hebdomadaires réactionnaires de milieu de semaine, Le Point en tête, se distinguent particulièrement dans cet exercice. Et l'on remarque assez facilement un biais caractéristique de ce magazine « fana-mili » : la guerre est un beau spectacle qui fait de jolies Unes sur lesquelles on peut afficher des gros porte-avions, des drones, des chars et des avions de combat.

Si ces magazines sont assez peu lus, leurs éditorialistes sont omniprésents à la télé et à la radio, et leurs couvertures s'affichent en très grand format dans les villes, sur les panneaux publicitaires, les kiosques et les arrêts de bus : de quoi, là encore, créer une certaine « ambiance », un décor urbain et une musique de fond qui installe des questions dans les esprits : sommes-nous prêts pour faire la guerre ?

L'engouement pour l'armement qui se remarque sur les Unes du Point est un phénomène généralisé. La Croix (10/12/2025) détaille par exemple à ses lecteurs : « Que sait-on des commandes qui devraient être passées en 2026 ? Selon nos informations, elles porteraient sur deux Rafale, quatre systèmes sol-air moyenne portée SPMT-NG, une frégate FDI-Marine, 350 blindés Serval, deux avions patrouilleurs et deux satellites. » Peu importe que ces sigles et ce jargon militaire n'aient aucun sens pour la plupart des lecteurs. De la même façon, Le Figaro tient la chronique régulière des commandes d'armement de l'État, et nous informe en mars 2025 : « Emmanuel Macron annonce que l'armée de l'air et de l'espace "bénéficiera de davantage de commandes de Rafale". » Peut-être est-il utile ici de rappeler que le Rafale est un avion de combat français construit par Dassault Aviation, du groupe Dassault, lequel est propriétaire du Figaro. Il est aussi bon de se souvenir que la France est le troisième vendeur d'armes mondial : c'est depuis ce pays que cette presse s'exprime. Aussi, certaines productions journalistiques ressemblent-elles à de véritables catalogues de représentants en commerce d'armes.

Une ambiance qui se décline de manière encore plus spectaculaire dans l'audiovisuel avec la floraison de « reportages embedded » dans l'armée, témoignant d'une fascination pour la chose militaire autant que d'une confusion manifeste du métier de journaliste avec celui de propagandiste :

Certaines séquences médiatiques virent carrément à la caricature de ce point de vue, et transforment l'information autour de « la guerre » en divertissement. Exemple avec cette séquence où BFM-TV dans son « forum de Français » invite « William, survivaliste et instructeur de survie » à venir présenter le contenu de « son sac de survie et [à] donne[r] ses conseils en cas de guerre » : le voici qui déballe l'intégralité de son sac, lampe frontale, panneau solaire, gamelle en métal, gourde qui filtre les produits chimiques. « On m'avait parlé d'une arbalète ? » demande avec gourmandise Maxime Switek.

videos.globenet.org

Le thème de l'armement n'existe donc dans les médias que sous l'angle tactique, technologique ou commercial, toujours avec un aspect spectaculaire. Les quelques enquêtes journalistiques qui révèlent les dessous opaques des ventes d'armes ou de composants militaires de la France, comme celles du média d'investigation Disclose, sont, elles, très largement snobées par la grande presse. Quand elles ne font pas l'objet d'un acharnement judiciaire de l'État... [2]

Le « réarmement » : « Pensions ou munitions ? »

Installée comme un refrain lancinant, l'atmosphère de guerre induit de nouvelles questions à mettre à l'agenda médiatique : « Sommes-nous prêts matériellement ? » « Sommes-nous prêts "moralement" ? » Les médias formulent telles quelles ces interrogations, soufflées par le pouvoir, qui sont le plus souvent rhétoriques et servent à justifier la hausse continue des dépenses militaires dans des budgets pourtant austéritaires. De nombreux médias se sont ainsi faits les chantres du nécessaire « réarmement » de la France, après les « 30 ans de désarmement » que constitue la période de « fin de l'histoire », des années 1990 à 2020. Le 5 mars 2025, par exemple, Emmanuel Macron pose en « chef de guerre » et annonce lors d'une allocution « des investissements supplémentaires » en matière de défense, « compte tenu de l'évolution des menaces », et le tout « sans augmenter les impôts » (Le Monde, 5/03/2025). Ni une ni deux, les thuriféraires médiatiques du pouvoir reformulent en un faux dilemme qui va se retrouver à travers toute la presse :  « Pensions ou munitions ? » chez Dominique Seux (Les Échos, 10/03/2025), « Les canons ou les allocations ? » chez Étienne Gernelle (RTL, 10/03/2025). L'alternative est posée : ce sera des chars ou la sécu ; l'éditocratie préfère les chars. Rebelote en novembre 2025, après les fameuses déclarations du chef d'état-major des Armées, Fabien Mandon, devant les maires de France, à propos de la nécessité « d'accepter de perdre ses enfants » à la guerre. La presse a fait ses choux gras de ce bout de phrase, mais la suite est tout aussi intéressante : il faudrait également « [accepter] de souffrir économiquement parce que les priorités iront à de la production de défense ». Après nous avoir présenté le catalogue, passons aux achats ! « Le chef d'état-major sonne la charge ! », titre Le Parisien (22/10/2025), « Comment le chef d'état-major de l'armée française veut la préparer au choc russe », décrypte Les Échos (6/11/2025). Les déclarations de Fabien Mandon sont mal reçues par « les-Français », les sondages commandés à l'occasion et commentés dans la presse sont chagrins. Au contraire des « investisseurs », pour qui le retour de la guerre sonne comme une bonne nouvelle : « Les rivalités entre grandes puissances [...] ont replacé la question de la sécurité au cœur des priorités des États. [...] Pour les investisseurs, cette nouvelle donne crée des perspectives intéressantes », se réjouit un site pour spéculateur (Boursorama, 20/01). Pour les industriels de la guerre, il y a en effet de quoi se frotter les mains : le 16 janvier, Emmanuel Macron promet « 36 milliards d'euros supplémentaires pour les armées » (La Tribune, 16/01). Et le journal économique de saluer le fait que le président se soit montré « constant » sur le sujet, en doublant le budget défense en 10 ans, « passant de 32,3 milliards d'euros en 2017 à 64 milliards en 2027 ». Convaincu par l'adage « Qui veut la paix prépare la guerre », et faisant mine de croire qu'une course à l'armement peut finir par autre chose que par l'emploi de ces armes, la quasi-totalité de la presse applaudit sans nuance ce virage vers « l'économie de guerre ».

La Tribune dimanche, 9/03/2025.

La « guerre » sort des pages internationales et devient un sujet transversal pour les rédactions. Les services politique, économie ou social peuvent eux aussi s'y pencher. Ainsi les pages « entreprises » du Monde nous gratifient, en mars 2025, d'un dossier en 5 volets : « Les dépenses militaires, levier de croissance ».

Le Monde, 11/03/2025.

Le « réarmement » médiatique des cœurs

Mais le « réarmement » n'est pas que « matériel ». Comme l'indique la première partie de la phrase du général Mandon, il est également « moral ». Ce recours au registre « moral » n'est évidemment que le cache-nez d'une option politique : le nationalisme. Les valeurs morales ici exaltées sont celles du sacrifice pour la nation (« accepter de perdre ses enfants »). Aussi, certains médias se sont-ils donné pour mission de réhabituer « les-Français » à l'idée de guerre. « Les autorités françaises tentent de préparer les esprits à la guerre » résume une dépêche de l'AFP (20/11/2025), « mais le message peine à infuser », regrette Le Télégramme (21/11/2025). « Il faudrait plutôt inquiéter les Français pour préparer une forme d'acceptation des sacrifices nécessaires », avance l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau dans « C ce soir » (France 5, 21/11/2025), lui qui avait participé à remettre le syntagme « culture de guerre » en circulation au début des années 2000. À ce sujet, David Pujadas s'inquiète (LCI, 20/11/2025) : « Pour refamiliariser [les jeunes] avec l'idée de guerre, est-ce qu'il faut d'abord mettre l'accent sur la mort ? » Voici la fonction du journalisme va-t-en-guerre admise au détour d'une question : nous « refamiliariser » avec l'idée de guerre. Mais sans nous effrayer !

Signe de cette offensive discursive, le terme « réarmement », déjà « matériel » et « moral », va être employé à tort et à travers dans les médias, à nouveau sous l'impulsion du pouvoir politique, pour des sujets qui n'ont qu'un rapport lointain avec la guerre.  L'Humanité (5/01) note un « usage obsessionnel du vocabulaire martial : "réarmement démographique", "réarmement économique", "réarmement de l'État", "réarmement civique", "réarmement industriel", "réarmement de la nation" », etc. Plus généralement, l'invasion d'un lexique guerrier dans le vocabulaire politico-médiatique se note aussi dans la variété de sujets contre lesquels « nous sommes en guerre » : guerre contre le Covid-19 (France Culture, 19/02/2021) ; guerre contre le narcotrafic (« C ce soir », France 5, 16/12/2025) ; guerre contre le terrorisme (France Culture, 1/10/2021) ; ou encore... guerre contre les moustiques (Arte, 2/09/2025). Plus récemment, face aux menaces de barrières douanières avec les États-Unis, l'UE a promis de sortir son « bazooka commercial » : l'occasion de faire de jolis titres...

Mutilation du pluralisme

Accroissement de la surface médiatique de la guerre, accaparement de cet espace par des généraux en retraite, spectacularisation, fascination pour les armes, invasion d'un lexique guerrier, campisme et intérêts matériels des propriétaires de presse : le pendant presque logique de cette configuration médiatique est le quasi-effacement de la pluralité des opinions et des approches, en particulier des idées pacifistes. Disqualifiées dans le débat public, qu'elles soient formulées par des universitaires ou des politiques, les idées qui divergent du prêt-à-penser belliciste sont renvoyées au mieux à de la faiblesse - des « béatitudes d'enfant gâté » dans les mots de Luc Le Vaillant -, au pire à un esprit « munichois » et capitulard. Challenges prévient dans un édito (23/10/2025) : « Après Hitler, l'esprit de Munich continue de hanter l'Europe... à ses risques et périls face à Poutine ». La Vie (7/05/2024) synthétise le crédo médiatique : « Le réarmement moral pour lutter contre l'esprit de Munich ». Autant de façons de signifier que les idées pacifistes ne sont pas tolérées dans le champ médiatique. Peut-être plus que sur tout autre sujet, les médias verrouillent et ne laissent exister qu'une seule pensée sur la guerre : celle qui prétend préparer la paix en armant les nations jusqu'aux dents.

Aussi, lorsqu'Emmanuel Macron a annoncé le retour d'un service « vraiment militaire », la presse était-elle en joie et  à l'unisson : « Lorsque le chef de l'État quel qu'il soit dit "Il y a une menace" - on la voit tous les jours, sur LCI on informe tous les jours, disait alors Renaud Pila, eh bien, on s'engage ! Et les débats philosophico-philosophiques, on pourra les faire le dimanche à 17h ! » « Merci le SNU ! », s'exclame lui Gauthier Vaillant (L'Opinion, 12/01), qui aura finalement servi selon l'éditorialiste « à légitimer le retour d'un service militaire digne de ce nom. [...] Trente ans après sa suspension, le retour du service militaire referme la parenthèse des "dividendes de la paix" ». Et L'Opinion s'en réjouit.

***

Voici dans quelles dispositions du paysage médiatique sont intervenus les guerres en Ukraine, le génocide à Gaza, ou les bombardements de Donald Trump au Venezuela, au Nigeria, au Yémen, en Syrie, en Irak, en Iran, dans les Caraïbes ou dans le Pacifique (AFP, 14/01).  « L'opinion ça se travaille » et il est peu de dire que le champ journalistique travaille à nous faire accepter la fatalité de la guerre, en nous faisant baigner dans son atmosphère. Cette presse profondément campiste et focalisée sur les « menaces » russe ou islamiste n'avait toutefois pas anticipé les agissements de l'allié américain contre un territoire affilé à l'espace européen, le Groenland, et s'est vite retrouvée comme un lapin pris dans les phares d'une voiture. Ces derniers développements semblent n'avoir fait que renforcer la conviction des chefferies journalistiques de mettre la guerre et ses manières à l'ordre du jour. BFM-TV, par exemple, a lancé en réaction une nouvelle émission spéciale avec Maxime Switek (21/01). Le titre ? « Quartier Général ». Encore une métaphore militaire, qui sonne comme un aveu involontaire de la façon dont la chaîne envisage son rôle en temps de préparatifs de guerre : un QG de l'armée. Loin, très loin, du métier d'informer.

Jérémie Younes

 acrimed.org