
par Eloi B. Keita
Quand l'infiltration devient une arme, seule la discipline d'État empêche l'implosion.
Il faut sortir du commentaire superficiel et regarder le cas chinois avec la froideur d'un stratège. Ce qui se déroule au sommet de la hiérarchie militaire chinoise n'est pas une simple chronique de corruption, encore moins un «fait divers politique». C'est un événement doctrinal, un signal brutal adressé au monde : les grandes puissances ne tolèrent jamais la vulnérabilité interne, surtout lorsqu'elles entrent dans une phase de confrontation systémique avec leurs rivaux.
On dit souvent : «la Chine monte en puissance». C'est vrai.
Mais on oublie un détail décisif : les puissances montantes sont attaquées avant d'être prêtes, non pas toujours par invasion, mais par subversion.
Et c'est précisément là que l'affaire chinoise doit être étudiée, car elle révèle le cœur de la guerre moderne : l'ennemi principal n'est pas toujours à la frontière ; il est dans les organigrammes.
I. La purge chinoise : le vrai sujet n'est pas la corruption, mais la souveraineté
Les informations autour de l'éviction de hauts responsables militaires chinois sont présentées au public sous deux narratifs concurrents :
- Narratif officiel : violations graves de la discipline, activités illégales, destruction du système de responsabilité politico-militaire.
- Narratif géopolitique (relayé par certaines sources et rumeurs) : soupçon de collusion, voire de transmission d'informations sensibles à l'ennemi stratégique américain.
Le point décisif est le suivant :
→ même si les termes changent, le centre de gravité reste identique : la question de la loyauté.
Une puissance peut survivre à des scandales financiers.
Elle ne survit pas à une fracture de loyauté dans l'appareil militaire, surtout dans un contexte où la compétition avec les États-Unis est déjà entrée dans une phase de confrontation globale (technologique, maritime, narrative, financière, militaire).
La Chine sait cela.
Et elle agit en conséquence : verrouillage, purge, recentrage.
Autrement dit : discipline d'État.
II. Quand le sommet tremble, c'est que la guerre est déjà entrée dans la maison
Une observation stratégique s'impose : dans les systèmes politiques consolidés, les purges ne sont pas des caprices, ce sont des actes de prévention.
Pourquoi le sommet militaire est-il un enjeu vital ?
Parce que la guerre moderne n'est pas seulement une affaire de canons, mais une affaire de :
- chaînes de commandement,
- architecture du renseignement,
- contrôle des communications,
- souveraineté technologique,
- sécurité des programmes stratégiques,
- confiance inter-institutions.
Or, l'ennemi le plus dangereux n'est pas celui qui attaque frontalement.
C'est celui qui neutralise le système de l'intérieur.
La Chine, en purgeant ses élites militaires, pose donc un principe universel :
Une puissance infiltrée n'est pas une puissance. C'est une proie armée.
III. L'infiltration : arme impériale par excellence
L'infiltration est la méthode reine des empires depuis toujours.
1) Rome, Byzance : acheter des factions
Les empires antiques ne conquéraient pas seulement par la force. Ils achetaient des clans, divisaient les élites, finançaient des querelles internes, puis entraient comme arbitres. L'Empire devient puissant quand il transforme la politique locale en guerre civile permanente.
2) XVIIIe-XIXe siècles : pactiser avec des élites compradores
Dans l'histoire coloniale, le dispositif central n'est pas la baïonnette. C'est la mise en place d'élites relais, chargées d'assurer la discipline sociale au profit de la métropole.
3) XXe siècle : les renversements «internes» télécommandés
Iran 1953, Congo 1961, Chili 1973 : un grand classique se répète :
- sabotage économique,
- guerre médiatique,
- infiltration,
- fracture sociale,
- neutralisation de l'armée ou capture des officiers,
- coup final.
4) XXIe siècle : guerre hybride totale
Aujourd'hui le modèle a muté. L'empire n'a même plus besoin de se justifier. Il active :
- sanctions,
- ONG-écrans,
- médias,
- influenceurs,
- think tanks,
- pression judiciaire internationale,
- soulèvements fabriqués,
- milices instrumentalisées,
- terrorisme entretenu,
- cyber et info-warfare.
L'objectif : faire tomber la souveraineté sans déclencher une guerre classique.
Ce modèle est celui que l'AES subit déjà.
IV. La différence entre le fauve et l'impérialiste
Formulons avec une vérité tranchante : les fauves chassent pour manger. Ils s'arrêtent.
L'impérialiste, lui :
- attaque même quand il n'a pas faim,
- attaque pour éviter l'égalité,
- attaque pour conserver le statut de maître,
- attaque parce qu'il est structurellement addict à la hiérarchie mondiale.
L'empire ne cherche pas seulement des profits : il cherche l'ordre, au sens féodal du terme : une pyramide, des maîtres et des sujets.
Et c'est précisément pour cela qu'il ne supporte pas :
- l'autonomie sahélienne,
- la libération militaire,
- la rupture géopolitique,
- la diversification des alliances,
- et surtout : le risque de contagion.
V. Le cas chinois : une leçon de méthode, pas un modèle à copier
Soyons rigoureux. Il ne s'agit pas de dire : «faisons comme la Chine». Les contextes sont différents. Les institutions ne sont pas comparables.
Mais il s'agit d'apprendre une logique universelle :
Quand un État se sait visé, il durcit son noyau
La Chine traite les risques internes avec un postulat :
- le sommet doit être homogène,
- la chaîne de commandement doit être lisible,
- l'appareil militaire doit être hermétique,
- les programmes stratégiques doivent être inviolables.
Une puissance qui se prépare à un bras de fer mondial ne tolère pas :
- rivalités personnelles,
- clans autonomes,
- confusion,
- corruption,
- loyautés multiples,
- dépendances extérieures.
L'erreur occidentale est de croire que ces politiques relèvent d'un goût autoritaire.
Non. Elles relèvent d'un axiome de souveraineté :
sans discipline, pas d'État ; sans État, pas de souveraineté ; sans souveraineté, pas de futur.
VI. Le danger central pour l'AES : la fracture interne
Si l'on doit être brutalement lucide, l'AES ne tombera pas d'abord sous une guerre externe directe. Elle tombera si elle est attaquée sur ces trois points :
1) Fracture civilo-militaire
Opposer le peuple à son armée, accuser l'armée d'être «le problème», transformer les forces en bouc émissaire : c'est une arme classique de neutralisation.
2) Fracture sociale et communautaire
C'est la plus rentable.
L'empire ne détruit pas une nation : il pousse la nation à se détruire elle-même.
3) Fracture institutionnelle
L'outil suprême est la capture des élites administratives, judiciaires et sécuritaires. Dès lors, le pays conserve ses drapeaux, mais perd ses décisions.
VII. Leçon majeure : l'AES doit passer du «moment politique» au «système fédéral»
L'AES est une percée. Mais elle doit devenir une architecture.
Une alliance est une étape.
Une fédération est une armure.
Pourquoi la Fédération est centrale ?
Parce qu'elle permet :
- mutualisation du renseignement,
- doctrine militaire commune,
- harmonisation diplomatique,
- profondeur stratégique,
- économie d'échelle (défense, énergie, infrastructures),
- baisse de la vulnérabilité au renversement pays par pays.
L'empire sait renverser des États isolés.
Il souffre face aux ensembles.
C'est une loi historique :
- les empires craignent les coalitions,
- ils attaquent les intégrations,
- ils sabotent les fédérations naissantes.
Donc : la fédération AES est le premier verrou.
VIII. 10 leçons implacables pour l'AES (doctrine de survie souveraine)
Voici la partie la plus importante : la leçon opérationnelle. Les «youtubeurs» et les «tiktokeurs» de l'AES doivent massivement copier, diffuser, décortiquer, analyser en débattre, etc. pour une prise de conscience totale... Ce sont des «idées forces» que je lance, en toute humilité car il y a penseurs et penseur, tout comme il y a intellectuel et intellectuel :
1) Contre-ingérence fédérale permanente
Créer une structure AES de contre-ingérence avec :
- audits de loyauté,
- traçage financier ciblé,
- protection des communications,
- contre-infiltration numérique.
2) Sécuriser le sommet militaire
Le cas chinois montre qu'une armée peut être puissante et pourtant vulnérable si son sommet est fissuré.
Donc :
- rotation contrôlée,
- contrôle des patrimoines,
- protection des secrets.
3) Neutraliser le «soft power» hostile
Le «soft power» n'est pas une poésie : c'est une arme.
Identifier les réseaux :
- ONG-écrans,
- médias sous tutelle,
- associations financées pour produire la division.
4) Doctrine de discipline nationale
La souveraineté exige un coût : discipline, efficacité, exemplarité.
Un État corrompu devient immédiatement une colonie fonctionnelle.
5) Guerre narrative
Sans maîtrise du récit :
- la victoire militaire devient invisible,
- l'ennemi gagne le peuple,
- la légitimité s'effondre.
6) Cohésion sociale comme bouclier
Gouverner c'est intégrer :
- justice sociale,
- équité territoriale,
- inclusion économique.
La fracture sociale est la porte d'entrée de la subversion.
7) Économie de souveraineté
L'AES doit transformer sa résilience en doctrine :
- autonomie alimentaire,
- contrôle des ressources,
- industrie minimale,
- corridors logistiques.
8) Diplomatie d'ensemble
Toujours parler d'une seule voix.
Toujours négocier en bloc.
Toujours internationaliser les agressions.
9) Justice stratégique
Les crimes contre la souveraineté doivent être traités comme tels :
- sabotage,
- intelligence avec puissances étrangères,
- financement de déstabilisation.
10) Fédéralisation progressive
Il faut un calendrier :
- institutions communes,
- budget fédéral de sécurité,
- doctrine militaire AES,
- politique étrangère convergente.
Conclusion : le monde n'a pas pitié des peuples qui hésitent
La purge chinoise rappelle une vérité : les États sérieux protègent leur noyau.
La souveraineté est un combat total : idéologique, institutionnel, sécuritaire.
L'AES doit comprendre l'essentiel :
- l'impérialisme ne lâchera pas,
- ses valets locaux ne se lasseront pas,
- la guerre hybride sera permanente.
La seule réponse est :
- l'unité,
- la discipline,
- la fédération,
- la cohésion sociale,
- la contre-ingérence.
Car l'histoire n'a jamais respecté les faibles.
Elle n'a respecté que les peuples capables de se transformer en puissance.