
par Djamel Labidi
Huit pays d'Europe occidentale, envoient «des troupes militaires» de... trente-cinq hommes pour s'opposer à l'arrivée éventuelle de l'armée américaine. Le ministre italien de la Défense commente «quand je l'ai appris j'ai pensé que c'était une blague».
La France, bravache, a le plus gros contingent... 15 hommes. Des chasseurs alpins avec un immense béret noir. De quoi terrifier l'ennemi. Entre les Alpes, ses stations d'hiver luxueuses, et l'immense arctique, n'y aurait-il pas quand même une petite différence ? L'Angleterre, «la perfide Albion», comme d'habitude a poussé la France mais est restée prudente : un seul homme. L'Allemagne, elle, envoie treize hommes. Mais ils arrivent dans un avion civil et montent vite, discrets, dans un bus tout aussi civil. Surtout pas de confusion. Surtout ne pas irriter Trump. Les Pays-Bas ont, eux, envoyé un soldat qui repartira vite, la Suède trois hommes et la Norvège deux.
D'ailleurs, tous ces soldats, bien en évidence, ne portent pas d'armes. L'ennemi n'a qu'à bien se tenir. De quoi, lui faire honte s'il s'attaque ainsi à une armée sans défense. On en rira longtemps à travers les générations.
Mais le président Trump n'a pas probablement le sens de l'humour car il réagit immédiatement en menaçant chacun de ces pays de taxes spéciales de 10% puis de 25% s'ils persistent. Les dirigeants européens concernés crient de joie. Ils y voient «la preuve du succès de l'opération puisque... Trump a réagi». Car c'est, ils le précisent, une «opération de dissuasion». Pas la dissuasion nucléaire, mais presque, politiquement s'entend.
En France, la ministre «déléguée aux armées» a été envoyée sur les plateaux pour maintenir le moral des troupes. De quoi impressionner Trump. C'est la «petite française», bien sympathique. Il faut relire à deux fois sa qualité écrite au bas de l'écran pour s'assurer de sa fonction. C'est bien cela, ministre «déléguée aux armées». Elle s'essaye, la voix fluette, à un ton guerrier, en répétant le verbatim qui lui a été fourni : «nous ne nous laisserons pas impressionner, le Groenland est européen, nous n'accepterons jamais que le Groenland etc.». On lui demande, «mais si des forces américaines débarquent ? Allez-vous tirer ?» Et elle répète, sans bouger du texte, «nous n'accepterons pas que etc.».
Les généraux de plateau, sous ce commandement si martial (e), expliquent : «les américains n'oseront pas tirer». L'un d'eux s'exclame dans une envolée lyrique, les yeux mouillés, des trémolos dans la voix, «Qu'ils tirent ! Ce sera pour eux à tout jamais l'infamie d'avoir tiré sur des Européens». On s'attendrait même à ce qu'il offre, à la fin de la tirade, sa poitrine nue aux balles. On se marre.
Ironie de l'Histoire
Mais plus sérieux... quel basculement ! On a commencé avec la guerre en Ukraine et on finit avec la guerre qui menace au Groenland. Ironie de l'Histoire. Il y a à peine trois ans l'Europe promettait de «mettre à genoux» la Russie. Elle en parlait avec mépris. Elle proclamait que «la Russie avait uni l'OTAN». Elle disait que «Poutine avait amené l'OTAN aux portes de la Russie», avec l'entrée de la Finlande et de la Suède dans l'Alliance atlantique.
Au bord de sa chute, l'Occident politique collectif paraissait à son apogée. L'Europe allait jusqu'à vouloir frapper en profondeur le territoire russe par Ukraine interposée. On était au bord de la guerre généralisée, avant que le nouveau missile russe, «l'Orechnik», ne vienne refroidir les ardeurs, avec la perspective d'une riposte conventionnelle, mais terriblement destructrice, sur les principales capitales européennes.
L'article 5 de la Charte atlantique promettait à la Russie, à la moindre incursion sur un territoire de l'OTAN, une riposte immédiate, fulgurante de l'Occident collectif conduit alors par les États Unis de Biden. Cet article 5 était devenu le symbole guerrier, l'assurance vie de toute l'Europe, surtout pour les nouveaux venus de l'Europe de l'Est, à la surenchère néophyte. Mais ne voilà-t-il pas qu'aujourd'hui, ce sont les États Unis qui sont accusés de vouloir s'attaquer à un territoire de l'OTAN.
C'est bien la preuve que la guerre en Ukraine était grosse de toutes ces contradictions. Elle revient aujourd'hui sur l'Europe comme un boomerang. Les nouveaux appétits des États-Unis ne peuvent désormais être satisfaits qu'aux dépens de ses «alliés».
Sur les grandes chaines d'information occidentales, on parle désormais de «désagrégation» de l'Occident. Le ton général est au pessimisme, et même à la pleurnicherie, ou à l'indignation sur «les trahisons» du grand allié de toujours. «L'anti-américanisme primaire», qu'on dénonçait naguère, fait rage. On s'aperçoit du niveau de rancœurs accumulées depuis la fin de la deuxième guerre mondiale contre les États-Unis. L'Histoire en profite pour faire sa toilette et dire quelques vérités : «les Américains ne nous ont pas libérés, osent-on dire désormais, ils sont venus d'ailleurs bien tard, c'était leur intérêt de passer par la France vers l'Allemagne», «ils exploitent l'Europe», «ils nous imposent la domination du dollar» etc. Mais, que faire, les européens dépendent tellement des États-Unis. Certains proposent même de regarder du côté de la Chine. Celle-ci, impavide, attend : «Si quelqu'un te fait du mal, ne cherche pas à te venger, assieds-toi au bord de la rivière et bientôt tu verras son cadavre passer», dit un célèbre dicton chinois.
Hier on proclamait le «droit d'ingérence» contre de pauvres nations, aujourd'hui on déplore, à propos du Groenland, qu'il n'y a plus de droit international, que c'est la loi du plus fort, la loi de la jungle. Ah, tiens ? Pourquoi avant, ce ne l'était pas ? Faut-il que cela touche l'Europe pour qu'elle en prenne conscience ?
Le Danemark sévit contre Israël. Est-ce l'effet Groenland ?
L'Union européenne s'indigne de l'utilisation de l'arme commerciale dans un tel conflit. Là aussi, qu'est-ce que n'a cessé de faire l'Europe, sanctions après sanctions contre les autres ? Serait-ce son tour ? Peut-être vont-ils comprendre, maintenant qu'ils subissent ce qu'ils ont fait subir à d'autres nations ? Peut-être que tout ceci rendra l'Europe meilleure. C'est ce qu'on peut penser : Le Danemark, qui est traité désormais comme une colonie par Trump, a demandé aujourd'hui, l'expulsion d'Israël de toutes les plates-formes mondiales. Est-ce l'effet Groenland ? Un pas dans le sens du rapprochement avec l'immense majorité mondiale ? Il faut l'espérer. Mais on peut aussi en douter. L'Histoire apparemment ne fonctionne pas comme cela. Ne seront-ils pas prêts, de nouveau, à applaudir les États Unis dès qu'ils fondront sur une autre proie. Dernièrement l'annonce de bombardements sur l'Iran a rempli de joie et d'excitation tous les médias mainstream, et les propagandistes, de Londres à Tel-Aviv.
On se moquait de l'absence d'unité des pays arabes, à qui l'unité de l'Europe était donnée en exemple. On voit maintenant que c'est la même chose, quand les mécanismes de domination sont les mêmes, qu'on soit européens ou arabes.
L'unité de l'Europe elle-même s'étiole sous les coups de boutoir des nouveaux rapports de force économiques et militaires dans le monde. L'Europe s'appauvrit très vite. La prospérité unit, l'appauvrissement sépare. Toutes les principales fractures historiques de l'Europe se manifestent de nouveau, séparant l'Europe de l'Ouest de celle de l'Est, celle du Sud de celle du Nord, celle latine de celle anglo-saxonne. La tentative d'unité n'a rien résolu face à l'égoïsme des élites dirigeantes. Elle n'a fait que redonner un nouvel élan aux nationalismes.
L'Histoire connait un sacré coup d'accélérateur. Et ça n'est que le commencement.