16/01/2026 dedefensa.org  14min #302044

Orechnik', star-2026

 Analyse  

• Le missile hypersonique russe de type IRBM a réalisé sa deuxième attaque, comme chacun sait désormais, et les effets opérationnels n'en finissent pas de se répandre en effets politiques. • L'idée que ce missile introduit une révolution dans la dissuasion est maintenant bien installée dans les esprits. • La "démonstration" a beaucoup impressionné les Européens et les pousse à envisager de (r)établir des relations avec Moscou. • Macron proclame la capacité technologique de la France et propose aussitôt, dans un réflexe admirable, d'en faire profiter l'Europe. • Dans un registre bien plus sérieux que ces galéjades macronesques, on notera que nous estimons l'importance de cette révolution technologique et stratégique comme étant fondamentalement à un niveau métapolitique et métahistorique. • 'Orechnik' fait partie de la GrandeCrise, sans la moindre hésitation.

'Orechnik' n'en finit pas de faire des dégâts collatéraux. Fidèle à sa particularité exceptionnelles (pas de dégâts collatéraux opérationnels apocalyptiques comme le nucléaire), ces dégâts collatéraux sont d'ordre politique. Les hommes politiques occidentaux ont fini par s'apercevoir de quelque chose après le deuxième tir d'un 'Orechnik'. C'est notamment le cas des Européens, où l'on signalait déjà  des tendances nouvelles en Italie et en Allemagne, en plus d'un retournement de veste plus ou moins temporaire de Macron il y a quelques semaines.

• Ces derniers jours, le revirement le plus spectaculaire, à la fois discret et élégant, est celui du chancelier  Merz qui découvre presqu'avec indignation ("On m'avait caché cela !") de découvrir que la Russie existe, qu'elle est grande et forte, et quasiment européenne, et qu'il faudrait s'arranger avec elle une fois la paix rétablie (sourire crispé de Zelenski)...

« Le chancelier allemand Friedrich Merz s'est soudainement souvenu que la Russie est le plus grand pays d'Europe et qu'ignorer ce fait serait une grave erreur. Le chef du gouvernement allemand estime qu'il est nécessaire de mettre fin à la confrontation et d'entamer des négociations avec la Russie. Un revirement soudain...

» Lors d'une visite dans les régions orientales de l'Allemagne, M. Merz a exprimé l'espoir qu'une fois la paix et la liberté rétablies dans la région, un équilibre puisse être trouvé dans les relations avec la Russie. Il considère que la normalisation des relations avec la Russie est essentielle pour que l'Allemagne puisse envisager l'avenir avec confiance après 2026. »

• Macron ne pouvait pas laisser ce brouhaha se faire sans y apporter sa contribution, comme une obole d'un riche seigneur à des malheureux ignorants et pleins d'illusions (nous, sans doute). Il a donc décrit rapidement devant les chefs militaires réunis à la base aérienne d'Istres-Le Tube les caractéristiques d''Orechnik'et proclamé hautement :
1). que l'Europe devait se doter d'un missile de type 'Orechnik' ; et
2). que la France avait (évidemment) une position de leader dans le lancement (en 2024) et le développement du programme ELSA, - programme européen évidemment, pourquoi en faire profiter la France seule ? - au sein duquel pourrait naître ce 'Orechnik'-UE.

Bon prince, Macron a invité les Allemands et les Britanniques à participer plus activement à cet effort, qu'il juge essentiel dans la mesure où il croit soudain (sorte de révélation) qu''Orechnik' existe et que la technique 'Orechnik' c'est l'avenir. On parle bien entendu de la capacité de frappe à des vitesses avoisinant Mach 10, avec un énorme effet de puissance cinétique qu'on a déjà décrit en détails (voir le  22 mars 2022 à propos d'un tir d'un 'Kinzhal' en Ukraine) en évoquant en même temps la place que les missiles hypersoniques peuvent prendre dans l'échelle de la dissuasion stratégique

Par conséquent, écoutons quelques mots de  Macron, dont tout le monde a remarqué l'œil droit injecté de sang, - dont lui-même, dans le même discours à ses vaillants soldats étoilés, s'est moqué comme sait faire un vaillant guerrier :

« Si nous voulons conserver notre crédibilité, nous autres Européens - et la France en particulier, qui possède certaines technologies - devons acquérir ces nouvelles armes qui changeront la donne à court terme.

» Avec nos partenaires allemands et britanniques notamment, nous devons progresser significativement dans le domaine des capacités de frappe à longue portée... afin d'accroître notre crédibilité et de renforcer notre dissuasion nucléaire. »

« [L]ogique de la guerre future »

Les Russes, qui sont restés jusqu'ici relativement discret sur l'aspect révolutionnaire des systèmes d'armes hypersoniques, sortent désormais du bois. Cela correspond à l'événement de la seconde frappe d' 'Orechnik', qui suit et "répond" à l'attaque de drones lancée peut-être contre la résidence secondaire de Sotchi du président. Cette destination n'est pas la cible assurée mais les Russes ont choisi cette narrative en même temps qu'ils mettent en place une politique beaucoup plus dure correspondant à l'affaiblissement des espoirs qu'ils avaient mis dans la politique de Trump, surtout après l'affaire du Venezuela.

Un exemple de cette insistance sur la révolution-'Orechnik', qui fait de cet IRBM une arme redoutable (également) dans la guerre de l'information, se trouve dans l'article de l'expert militaire Dimitri Kornev, auteur du projet 'MilitaryRussia', paru  dans RT.com. Cela lui donne une dimension officielle signifiant que cet aspect de l''Orechnik' est désormais complètement assumée par la direction politico-stratégique de la Russie :

« L'une des caractéristiques déterminantes de ce système est sa capacité à maintenir une vitesse hypersonique durant la phase finale de son vol. Contrairement aux ogives balistiques classiques qui décélèrent lors de leur descente, l'Orechnik conserverait des vitesses supérieures à Mach 10, voire Mach 11, même dans les couches atmosphériques denses. Ceci lui permet de frapper avec une énergie cinétique considérable, augmentant ainsi la pénétration et la létalité sans nécessiter une charge explosive importante.

» À de telles vitesses, même une ogive non nucléaire devient une arme stratégique. Un impact concentré à haute vitesse suffit à détruire des bunkers de commandement, des sites radar ou des silos de missiles. L'efficacité de cette arme ne repose pas sur le rayon de l'explosion, mais sur la précision et la puissance de son impact. Cela la rend à la fois plus difficile à détecter et à intercepter.

» D'un point de vue doctrinal, l'Orechnik représente une nouvelle catégorie : un missile balistique stratégique non nucléaire. Il occupe l'espace entre les systèmes de frappe conventionnels à longue portée et les missiles balistiques intercontinentaux nucléaires - avec une portée, une vitesse et un impact suffisants pour modifier les calculs sur le champ de bataille, mais sans franchir le seuil nucléaire.

» Contrairement aux ogives nucléaires, la charge utile d'Orechnik peut être utilisée sans susciter de condamnation internationale ni risquer une escalade incontrôlable. Pourtant, son potentiel destructeur - notamment contre des cibles militaires fortifiées ou des infrastructures critiques - en fait un instrument crédible de coercition stratégique... » [...]

« C'est le cœur de ce que l'on peut appeler une "doctrine de dissuasion non nucléaire" : la capacité d'atteindre des objectifs militaires ou politiques grâce à des systèmes conventionnels avancés qui imitent l'impact stratégique des armes nucléaires, sans pour autant franchir la ligne rouge.

» Dans ce nouveau cadre, Orechnik n'est pas qu'un simple missile. C'est un prototype de la logique de la guerre future : suffisamment rapide pour frapper avant d'être détecté, suffisamment résistant pour échapper à l'interception et suffisamment puissant pour influencer les décisions avant même le début du conflit. »

Voir venir la revolution

A l'occasion, il n'est pas déplaisant de citer un texte ou l'autre, - cette fois du  10 décembre 2022 rassemblant d'autres précisions déjà publiées, où nous donnions une analyse de la révolution stratégique qu'implique l'emploi de l'hypersonique. C'était bien avant l''Orechnik' (premier tir à l'automne 2024) mais le développement du type d'engins de capacités IRBM (autour de 5 000 kilomètres de portée) était une évidence dont l'achèvement devait rapidement s'imposer ; cette même logique est à l'œuvre pour des modèles hypersoniques à capacités stratégique totale (ICBM) qu'on devrait rapidement voir en phase de déploiement.

Donc, ici, un extrait de notre texte de décembre 2022 où la révolution 'Orechnik' (en fait, l'hypersonique) est complètement décrite selon des conceptions très proches de celles de l'analyste Kornev :

« Cela voudrait dire que les Russes pourraient abandonner leur doctrine sacro-sainte du non-usage du nucléaire "en premier" ? C'est alors qu'on en revient à une question déjà abordée dans ces colonnes : la capacité des missiles hypersoniques, du fait de leur fantastique puissance de choc, d'obtenir avec des charges conventionnelles une capacité de destruction sur des cibles bien identifiées et nécessairement concentrées, équivalente à celle du nucléaire envisagé pour cette sorte d'opération.

» Cela rejoint effectivement les remarques développées dans notre texte le plus récent sur cet aspect révolutionnaire de l'hypersonique : un degré de plus dans la dissuasion (juste en-dessous du nucléaire) qui peut aussi se concevoir comme une capacité de première frappe de décapitation sans avoir recours au nucléaire :

» "Bien entendu, et sans doute y pense-t-on déjà, notre réserve fondamentale est alimentée par la remarque évidente qui met en scène les missiles hypersoniques russes (et bientôt chinois, mais pour l'instant il s'agit bien de la Russie, qui a une avance remarquable sur le reste) :

» "'Des capacités non nucléaires développées par des concurrents pourraient infliger des dommages de niveau stratégique aux Etats-Unis et à leurs alliés et partenaires', note le Pentagone, admettant en filigrane la suprématie des armes non nucléaires russes (hypersoniques), et bientôt chinoises..."

» "Cette remarque rejoint ce que nous avons déjà noté à plusieurs reprises à propos des armes hypersoniques dont la flexibilité extrême (autonomie, emport de charge, vols avec manœuvres et altitudes différentes, extrême vitesse et incapacité d'interception, énorme puissance à l'impact du fait de l'énergie cinétique suscitée par la vitesse) leur donne des capacités de frappe stratégique équivalentes à celle d'une arme nucléaire de décapitation et de destruction ciblée. Notre analyse nous conduisait à considérer l'hypersonique dans toutes ses capacités comme installant un nouvel échelon dans l'échelle de la dissuasion, un échelon où le conventionnel devient aussi important que des frappes nucléaires intermédiaires, y compris stratégiques. (Voir notamment  le 22 mars 2022, le  23 avril 2022 et  le 9 octobre 2022.)

» "...Cela implique la possibilité, dans le cas d'une escalade, de la mise en place et de l'existence d'un échelon intermédiaire entre la guerre conventionnelle de haut niveau et la guerre nucléaire avec son enchaînement quasiment inéluctable du tactique au stratégique (guerre totale d'anéantissement). Dans l'état actuel des forces, cette novation serait au seul avantage des Russes, grâce à leur missiles hypersoniques qui, dans certaines conditions, pourraient frapper avec précision une cible militaire aux USA (bases, centre de commandement, etc.) sans provoquer les dégâts collatéraux catastrophiques d'une frappe nucléaire". »

Rôle d''Orechnik' dans la  GrandeCrise

Le  14 mai 2019, nous consacrions un texte suivant la visite de Poutine à un centre aérospatial russe où la Russie suivait et expérimentait le développement des armes hypersoniques dont le président russe avait annoncé  quatorze mois plus tôt l'existence, salué par les lazzis et les haussements d'épaules des experts du monde de la communication de l'Occident-impulsif (mais  pas les militaires US). Paradoxalement par rapport à ce que nous décrivons dans ce texte d'aujourd'hui, nous écrivions dans le titre : « Poutine met l'hypersonique hors-dissuasion ».

En fait, ce à quoi nous faisions allusion, c'est à "l'esprit de la dissuasion" réciproque de la Guerre Froide, où les deux adversaires principaux développaient leurs armements d'une façon coordonnée, de façon à ce qu'aucun des deux ne prenne l'avantage sur l'autre dans ce domaine stratégique nucléaire et soit tentée d'en profiter puisque le but de cette coopération était d'éviter la guerre nucléaire promise à anéantir faux-vainqueurs et vrais-vaincus.

Au cours de cette visite, Poutine annonça que le développement des armes hypersoniques était accompagné par le développement de systèmes de défense contre les armes hypersoniques en prévision du fait que d'autres pays que la Russie développeraient cette technologie après la Russie. C'était effectivement mettre l'hypersonique "hors-dissuasion", c'est-à-dire pouvant être utilisé, en sous-entendant : hors de "l'esprit de la dissuasion" régnant pendant la Guerre Froide.

« C'est la fin de l'"esprit de la dissuasion" de la Guerre froide, qui impliquait que l'on fût au moins à deux pour penser une situation stratégique (à cause du caractère de destruction absolue des armes nucléaires). Désormais, le président russe pense en Russe et rien qu'en Russe, dans cette matière essentielle de la stratégie nucléaire ; il pense en unilatéraliste, exactement comme se comportent les USA, exactement comme les USA lui ont appris à penser. »

Évidemment, cette révolution de la pensée chez un Poutine pourtant centriste et adepte de la coopération avec les USA était d'autant plus possible que les systèmes hypersoniques disposeraient, - on pouvait déjà le prévoie, - d'une telle capacité de destruction par leur seule puissance cinétique qu'il ne serait pas absolument nécessaire, pour en faire même une arme stratégique du plus haut niveau, de l'équiper de têtes nucléaires. Ainsi Poutine annonçait-il la révolution-'Orechnik' que nous constatons aujourd'hui et qui fait trembler enfin tous les experts occidentaux sortis de leur sommeil de simulacre par le deuxième tir d'un 'Orechnik'. Nous pouvions alors écrire ceci qui, sans que nous nous en doutions encore précisément, plaçait cet événement stratégique dans le cadre de la  GrandeCrise et de l'affrontement civilisationnel et métapolitique/métahistorique auquel nous assistons aujourd'hui.

« Après plus de quinze ans de politique démente d'entropisation de la part des USA, les Russes et Poutine ont fini par comprendre que les belles idées de coopération responsable des plus grandes puissances s'étaient dissipées dans la poussière considérable de l'attaque du 11 septembre 2001. Le masque de la  "dictatrice" du monde est tombé et elle apparaît pour ce qu'elle est : une force sans mesure ni limite au service d'un Système dont le but absolument nihiliste est bien l'entropisation du monde. Il n'y a plus de sagesse dans ce monde, il y a une dynamique de surpuissance déchaînée et contre cela on ne peut que chercher à susciter tout ce qui peut favoriser la transmutation vers l'autodestruction. La résilience de Poutine et de la Russie, leur supériorité dans les hypersoniques et leur volonté de les protéger pour garantir cette capacité, constituent une de ces choses inacceptables susceptibles de transformer la surpuissance de la colère nihiliste du Système en une folle colère de l'autodestruction suicidaire. »

Ainsi nous faut-il bien comprendre l'ampleur et prendre la mesure de l'événement. La révolution-'Orechnik' n'est pas seulement un événement stratégique ni un événement russe ou n'importe quoi de cette sorte qui cantonnerait son influence à des affrontements politiques et géopolitiques classiques.

C'est un événement de civilisation, qui tourne et contourne jusqu'à l'annihiler éventuellement la folie totale et nihiliste de la puissance nucléaire pour donner à la  GrandeCrise un sens et un outil de plus. La révolution-'Orechnik' est un facteur important d'un ensemble qui caractérise et nous dit la rupture de l'histoire, sa transformation en métaphysique historique et la possibilité que la Vérité du monde apparaisse en-dehors des simulacres et de la falsification constante que les hommes font subir à leur histoire.

Mis en ligne le 16 janvier 2026 à 19H30

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