
par Mounir Kilani
De l'Ukraine, on entend les dirigeants, les experts, les commentateurs. Du peuple, rien. Il est mobilisé, déplacé, endeuillé, mais jamais interrogé. La guerre est racontée par ceux qui ne la font pas et supportée par ceux qui n'ont pas voix au chapitre. Cette dissociation n'est pas accidentelle : elle permet de transformer une société sous contrainte en récit de volontarisme, et une guerre sans issue en devoir moral. Tant que l'Ukraine d'en bas restera muette face aux paroles d'en haut, la guerre pourra continuer sans avoir à se justifier.
«Où est le peuple ukrainien ?» La question taboue
Quand l'Ukraine est évoquée dans les médias occidentaux, un nom revient inlassablement : Zelensky. Autour de lui gravitent ministres, généraux, experts agréés, diplomates atlantistes et éditorialistes de plateaux. Une galerie de visages interchangeables, une liturgie bien huilée, répétée jusqu'à saturation.
Mais une question essentielle, presque indécente par sa simplicité, demeure soigneusement évitée : où est le peuple ukrainien ?
Celui qui meurt. Celui qui fuit. Celui qui est traqué pour être mobilisé. Celui qui grelotte dans l'obscurité faute de courant, qui renonce à l'eau chaude, et dont l'horizon se réduit à la cave ou à la file d'attente pour un quignon de pain. Celui qui survit dans des villes défigurées, dans des campagnes vidées de leurs hommes, dans une angoisse quotidienne devenue banale. Celui dont la vie, le deuil et la peur ont été réduits à des données d'ajustement dans les rapports stratégiques.
Ce peuple-là n'existe pas dans le récit dominant. Il est absent, effacé, neutralisé. Comme si la guerre pouvait être racontée - et prolongée - sans ceux qui la subissent. Comme si un compte rendu météorologique pouvait décrire une tempête sans jamais évoquer les arbres déracinés.
Une guerre racontée sans ceux qui la vivent
Depuis le début du conflit, l'Ukraine est présentée comme une abstraction morale. Un symbole. Une bannière. Un totem idéologique.
«Il faut aider l'Ukraine», répètent à l'unisson dirigeants occidentaux, experts sécuritaires et journalistes embarqués. Mais de quelle Ukraine parlent-ils ?
Certainement pas de celle des quartiers populaires, des villages périphériques, des régions éloignées des caméras. Certainement pas de celle des familles endeuillées, des hommes cachés pour éviter la conscription, des femmes restées seules, des vieillards abandonnés. Certainement pas de celle qui n'est plus un pays, mais un chantier à ciel ouvert où l'on recycle des vies en résistance, de la douleur en argument.
À force d'être répétée sans contradiction, cette injonction morale a cessé d'être une information pour devenir une position. Et comme toute position, elle engage. Car appeler inlassablement à «tenir», à «ne pas céder», à «aller jusqu'au bout», n'est jamais un geste neutre lorsqu'il s'applique à une population qui, elle, n'a ni tribune, ni possibilité de se retirer du jeu. C'est une condamnation à perpétuité prononcée dans un confortable prétoire étranger.
Où sont les reportages de fond sur :
- les rafles de mobilisation dans les rues et les transports, devenues des chasses à l'homme de routine,
- les contrôles arbitraires et les commissions médicales expéditives, qui transforment des certificats de santé en arrêts de mort différés,
- les milliers de fuites vers l'étranger, cet exode silencieux qui saigne le pays de sa substance vivante,
- la lassitude morale d'un pays saigné à blanc ?
Ils n'existent pas. Non par manque d'accès, mais parce que le réel contredit la narration. Parce que montrer la machine à broyer les vies risquerait de faire questionner ceux qui en fournissent l'huile.
L'Ukraine officielle contre l'Ukraine réelle
Il existe aujourd'hui deux Ukraines.
La première est officielle. Institutionnelle. Médiatique. Celle des conférences de presse, des sommets internationaux, des discours martiaux, des promesses de «victoire finale» toujours repoussée.
La seconde est réelle. Sociale. Humaine. Celle des hommes mobilisés malgré eux, qui ne parlent pas de victoire mais de survie. Celle des fonctionnaires, des enseignants, des policiers, sommés d'afficher une loyauté publique sous peine de sanctions administratives, de suspicion ou d'exclusion. Celle d'une société sous loi martiale, où le silence est devenu une stratégie de protection. Celle où l'espoir a été remplacé par la résignation, et le patriotisme par l'instinct de conservation.
Entre ces deux Ukraines, il n'y a pas seulement une fracture sociale. Il y a une dissymétrie fondamentale : ceux qui parlent de la guerre n'y meurent pas, et ceux qui y meurent n'ont plus le droit de parler. Une dissociation parfaite : la bouche d'un côté, la chair de l'autre.
Cette Ukraine-là n'a pas de porte-voix. Elle n'est ni invitée sur les plateaux, ni consultée dans les décisions. Elle n'existe que comme prétexte. Elle est le combustible dont on entretient la flamme d'une cause, sans jamais regarder ce qui se consume.
Une minorité agissante, une majorité réduite au silence
Les analyses issues de l'observation interne du pays - non pas des sondages officiels, mais de la réalité sociale - dessinent un tableau radicalement différent de la version occidentale.
Selon ces lectures, le noyau dur favorable à la poursuite indéfinie de la guerre ne dépasserait pas une minorité numériquement limitée, concentrée dans :
- certains segments militaro-administratifs, dont la puissance et le budget croissent à chaque annonce d'offensive,
- des réseaux idéologisés ou nationalistes,
- des structures dont l'existence même dépend de la poursuite du conflit. Pour elles, la paix serait un licenciement collectif.
Dans l'armée, la majorité des soldats aspire à une fin rapide, pas à une escalade. Dans la société civile, l'adhésion affichée relève souvent moins de la conviction que de la peur. Car la peur est devenue le principal moteur du «consensus» :
- peur de perdre son emploi,
- peur d'être dénoncé,
- peur d'être accusé de défaitisme ou de trahison,
- peur d'une mobilisation punitive.
Une peur qui a la consistance de l'air, omniprésente et intangible, asphyxiant toute velléité de parole libre.
La guerre ne repose plus sur un élan populaire, mais sur un système de contraintes. Et ce système est d'autant plus efficace qu'il est validé, à l'extérieur, par un récit médiatique qui transforme la contrainte en volontarisme et la peur en patriotisme. Il fabrique du consentement avec de la coercition, et on nous le vend comme un choix souverain.
Les sondages : une mise en scène politique
Pour masquer cette réalité, on brandit régulièrement des sondages - notamment occidentaux - censés prouver que «les Ukrainiens veulent continuer la guerre».
Mais ces enquêtes sont profondément biaisées. Peut-on sérieusement parler d'«opinion libre» dans un pays :
- sous loi martiale,
- sans élections,
- avec des partis interdits,
- des médias fermés,
- et une critique assimilée à une menace sécuritaire ?
Dans un tel écosystème, l'opinion n'est pas recueillie, elle est produite. Comme une pièce d'usine répondant à un cahier des charges.
Les sondages réalisés dans ce contexte ne mesurent pas une volonté populaire. Ils produisent un récit. Leur fonction n'est pas d'informer les Ukrainiens, mais de rassurer les opinions occidentales, de justifier la poursuite de l'aide militaire et financière, de maintenir l'illusion d'un soutien massif et enthousiaste.
Le sondage devient ainsi une arme de guerre informationnelle, un outil de légitimation externe, déconnecté du vécu interne. Un instrument qui permet de prolonger la guerre sans jamais avoir à en assumer le coût humain réel. C'est une anesthésie statistique. On endort la conscience occidentale avec des pourcentages, pendant que des milliers d'hommes deviennent, ailleurs, des nombres définitifs.
Une démocratie suspendue, un peuple captif
Les élections sont reportées sans échéance. L'opposition est neutralisée. Les figures dissidentes sont marginalisées, poursuivies ou contraintes à l'exil. Les décisions majeures sont prises hors du cadre démocratique.
Et pourtant, on continue de parler au nom du «peuple ukrainien».
Mais comment un peuple peut-il consentir quand il n'a plus la possibilité de refuser ? Son «oui» n'est que l'écho obligé de son impossibilité à dire «non». C'est le silence des otages que l'on interprète comme une adhésion.
L'Ukraine contemporaine n'est pas consultée : elle est mobilisée, instrumentalisée, consommée. Elle est passée du statut de sujet politique à celui de matière première sacrificielle.
La guerre comme procuration humaine
Au fond, ce conflit n'est pas seulement une guerre territoriale. C'est une guerre par procuration, où le peuple ukrainien sert de ressource humaine stratégique. Une chair mobilisable, sacrifiable, remplaçable. Une variable d'ajustement dans un affrontement géopolitique qui le dépasse. Une génération entière est traitée comme un stock - le «stock ukrainien» - à gérer, à renouveler, à dépenser selon les courbes des besoins du front.
L'Ukraine d'en haut négocie, promet, parle au monde. L'Ukraine d'en bas enterre ses morts, fuit, se tait.
Prolonger une guerre sans horizon politique crédible, sans perspective de sortie, sans consultation populaire réelle, n'est plus une stratégie : c'est une normalisation de la mort de masse. Et ceux qui appellent à cette prolongation permanente, tout en étant protégés de ses conséquences, ne peuvent éternellement se réfugier derrière la fiction de la neutralité. Ils sont les ingénieurs d'un sacrifice dont ils ne sentiront jamais la chaleur du sang.
Le scandale du silence
L'invisibilisation du peuple ukrainien n'est pas un oubli journalistique. C'est une nécessité politique.
Car reconnaître la fatigue, le doute, le rejet croissant de la guerre obligerait à poser la seule question qui compte vraiment : au nom de qui cette guerre continue-t-elle ? Certainement pas au nom de ceux qui la paient de leur vie.
La répétition mécanique d'un récit, l'exclusion systématique des voix dissonantes, le refus d'enquêter sur les coûts humains réels ne relèvent pas de l'erreur ou de la paresse. Ce sont des choix éditoriaux. Et tout choix, dans une guerre, a des effets matériels. Ce sont des choix qui, à distance, actionnent le levier de la mobilisation, verrouillent les portes de sortie, et signent des arrêts de mort anonymes.
Le peuple ukrainien est la première victime du conflit, mais aussi la première censurée. Tant qu'il restera absent du récit, la guerre pourra se poursuivre, portée par une Ukraine fantasmée, vidée de ses habitants réels.
Et c'est peut-être là le crime le plus profond : avoir transformé un peuple vivant en argument de propagande, et son silence en autorisation de mourir à sa place. Avoir construit un piège où son existence même est devenue la preuve de la nécessité de sa destruction. La boucle est bouclée, implacable et glaciale.
Si le peuple ukrainien était réellement consulté, écouté et libre de parler, il ne serait pas aussi systématiquement absent du récit que l'on produit en son nom. Son absence est la preuve ultime de son asservissement. On ne tait que ceux dont la parole pourrait faire s'effondrer l'échafaudage.
Note : Plusieurs ONG internationales et médias ukrainiens ont documenté les dérives liées à la mobilisation forcée et à la loi martiale. Ces éléments, rarement relayés dans les médias occidentaux, confirment l'existence d'une fatigue sociale profonde, malgré les sondages largement mis en avant par le régime de Kiev et ses soutiens.