La Rédaction
AFP
Cet article a été écrit sur le blog de Spartacus juste avant l'enlèvement de Nicolas Maduro. Il a le mérite d'expliquer ce qui intéresse réellement les Etats-Unis au Venezuela en se basant sur l'excellent livre d'Eduardo Galeano, les Veines ouvertes de l'Amérique latine. Pour la petite histoire, Hugo Chavez avait offert ce livre à Barack Obama... (I'A)
Vous avez sans doute tous vu ces petites embarcations visées et détruites par l'armée américaine, en raison, nous dit-on, du fait qu'elles serviraient à transporter de la drogue.
Cela se passe dans la mer des Caraïbes, au large du Venezuela, pays d'Amérique latine géographiquement parmi les plus proches des États-Unis, avec la Colombie.
À ce jour, 25 frappes ont causé la mort de 95 personnes.
Ce que l'on nous montre un peu moins, c'est que, dans la même région, Trump a mis en place une véritable armada.
Dans les airs, il y a tellement d'avions de chasse américains que deux collisions avec des avions civils ont été évitées de justesse.
Sur mer, de nombreux bâtiments de guerre américains sont déployés, dont le plus grand porte-avions du monde, l'USS Gerald R. Ford.
Au total, 15 000 militaires américains sont présents dans la zone.
Ce n'est évidemment pas la drogue qui constitue la préoccupation centrale de Trump et de ses équipes.
La drogue n'est qu'un écran de fumée destiné à camoufler leurs intentions et leurs pratiques, notamment aux yeux d'un électorat à qui il a été promis de ne jamais lancer les États-Unis dans une nouvelle guerre.
Ce qui préoccupe réellement Trump et les dirigeants américains, c'est le pétrole.
Car le Venezuela, c'est d'abord et avant tout du pétrole.
C'est le pays qui dispose des plus grandes réserves pétrolières prouvées au monde, estimées à 300 milliards de barils.
Mais c'est surtout, du point de vue des États-Unis, un pays qui a nationalisé son pétrole alors qu'il était auparavant sous le contrôle de compagnies privées américaines.
Cette histoire remonte à près d'un siècle, lorsque le pétrole vénézuélien est découvert.
Toute l'industrie pétrolière se développe alors sous le contrôle de compagnies américaines : Standard Oil (via Creole Petroleum), Gulf Oil, Exxon, Mobil, ainsi que l'anglo-néerlandaise Shell.
Jusqu'aux années 1950, plus de 80 % de la production est contrôlée par ces entreprises étrangères.
Pendant longtemps, le Venezuela moderne avait d'abord été le pays du cacao.
Une véritable oligarchie du cacao vivait au XIXᵉ siècle dans la capitale Caracas des profits réalisés grâce à l'exploitation esclavagiste des Noirs.
En 1922, le pétrole jaillit soudainement à flots.
C'est donc au Venezuela que les États-Unis implantent leur mission militaire la plus puissante d'Amérique latine.
Dans Les Veines ouvertes de l'Amérique latine (1971), Eduardo Galeano explique que, durant les années 1950 et 1960, le cours du pétrole vénézuélien ne cesse de baisser.
Les compagnies pétrolières, peu nombreuses, fonctionnent en cartel, dans une entente permanente.
Cette baisse des prix provient de ce monopole, l'un des premiers à s'être mis en place au début du XXᵉ siècle capitaliste.
Galeano écrit ainsi :
« Les filiales du Venezuela produisaient en 1957 plus de la moitié des bénéfices recueillis dans tous les pays par la Standard Oil du New Jersey.
Les filiales vénézuéliennes fournirent à Shell la moitié de ses gains dans le monde entier. »
Voilà le monde dont rêvent Trump et ses acolytes issus de l'industrie pétrolière.
Voilà pourquoi il envoie son plus beau joujou de guerre.
Pour Galeano,
« le pétrole, richesse naturelle du Venezuela et d'autres pays latino-américains, source d'agressions et de pillages organisés, est devenu le principal instrument de leur esclavage politique et de leur dégradation sociale. »
Quelle part de la richesse exploitée empoche le Venezuela, et quelle part revient aux compagnies ?
Réponse de Galeano :
« Les revenus arrachés à cette grande vache laitière ne sont comparables, proportionnellement au capital investi, qu'à ceux que touchaient dans le passé les négriers et les corsaires.
Aucun pays n'a rapporté autant au capitalisme mondial en si peu de temps.
Le Venezuela a drainé une richesse qui dépasse celle que les Espagnols usurpèrent à Potosí et les Anglais à l'Inde.
En 1961, les bénéfices réels des compagnies pétrolières atteignaient 38 %, et 48 % en 1962, bien que les taux déclarés ne fussent respectivement que de 15 % et 17 %. »
Le Venezuela a-t-il au moins profité de cette manne pétrolière ?
« Ce qui est sûr, c'est que selon les chiffres officiels, le Venezuela n'a enregistré aucun nouvel investissement étranger durant la dernière décennie, mais au contraire un retrait systématique.
Le pays subit une saignée de plus de 700 millions de dollars par an au titre des rentes du capital étranger.
Pendant ce temps, les coûts d'extraction baissent, les firmes employant de moins en moins de main-d'œuvre.
Entre 1959 et 1962, plus de dix mille ouvriers ont été licenciés, tandis que la production augmentait fortement. »
Et Galeano poursuit :
« Lorsque les puits ferment, survivre relève du miracle.
Il ne reste que des ossatures de maisons et des eaux huileuses empoisonnées.
Cabimas, qui fut pendant un demi-siècle la principale source de pétrole du pays, n'a même pas le tout-à-l'égout. »
Comment les Américains ont-ils pu mettre la main si facilement sur cette richesse ?
Galeano décrit l'euphorie des débuts :
« En 1917, le pétrole coexistait avec les latifundia traditionnels, où les propriétaires surveillaient leur main-d'œuvre à coups de fouet.
En 1922, le puits de La Rosa jaillit à 100 000 barils par jour.
Soixante-treize sociétés surgirent en un instant.
Le dictateur Juan Vicente Gómez distribua les concessions à ses proches, tandis que les communautés indigènes furent dépouillées de leurs terres. »
Voilà comment le capitalisme s'est mis en place derrière les légendes officielles.
Voilà aussi par quel type de personnage Trump aimerait remplacer le président actuel, Nicolás Maduro.
Un premier changement intervient en 1976, lorsque le président Carlos Andrés Pérez nationalise l'industrie pétrolière.
La nationalisation est « douce » : les compagnies sont indemnisées et deviennent prestataires techniques.
La PDVSA est créée, et le Venezuela reste dans le camp occidental.
Cette situation dure jusqu'aux années 1990.
Mais la PDVSA devient peu à peu un quasi-instrument des compagnies américaines : sur 100 dollars de profits, 60 à 67 reviennent aux compagnies, et seulement 33 à 40 à l'État.
C'est cette situation qu'Hugo Chávez, élu en 1998, va bouleverser avec la Révolution bolivarienne.
Il impose une redistribution plus favorable à l'État et consacre les recettes pétrolières à des programmes sociaux.
Les résultats sont spectaculaires : baisse de la pauvreté, de l'extrême pauvreté, de la mortalité infantile, alphabétisation quasi totale, accès accru à l'éducation, à l'eau et au logement.
Les États-Unis réagissent par des sanctions et le retrait de plusieurs compagnies.
Après la mort de Chávez en 2013, Nicolás Maduro lui succède.
Son régime est de plus en plus contesté, tandis que les sanctions s'intensifient à partir de 2017-2019.
La production pétrolière s'effondre, l'économie plonge, et des millions de Vénézuéliens émigrent.
Le régime de Maduro a pris une tournure autoritaire, ce qui alimente les critiques.
Mais l'objectif de Trump n'est pas un retour à la démocratie.
Il s'agit du renversement de Maduro au profit d'un régime prêt à rouvrir grand la porte aux compagnies pétrolières américaines - quel qu'en soit le caractère politique.
Source : Le blog de Spartacus (Paru sous le titre « Le Venezuela dans le viseur de Trump »)
