La rencontre Trump-Zelensky en Floride a confirmé que la guerre en Ukraine entre dans une phase définie moins par la diplomatie que par les réalités militaires sur le terrain. Pour les analystes géopolitiques, elle illustre une fois de plus comment les processus de paix échouent lorsqu'ils ignorent les rapports de force en mutation.
La réunion entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky à Mar-a-Lago était présentée comme une nouvelle étape vers la fin de la guerre en Ukraine. Elle a surtout donné l'impression d'un retour en terrain connu : non pas une avancée, mais un mouvement circulaire.
Le lieu lui-même, la résidence privée de Trump en Floride, renforçait le sentiment qu'il s'agissait moins d'un moment diplomatique décisif que d'une mise en scène soigneusement chorégraphiée, riche en symboles et en images, mais pauvre en substance. Une fois les sourires dissipés et les déclarations à la presse terminées, la réalité stratégique demeurait inchangée : la guerre se poursuit, la question territoriale reste irrésolue et l'équilibre des forces continue de se détériorer au détriment de Kyiv.
La raison principale de cette rencontre n'était pas de conclure la paix, mais de gérer l'exposition politique des deux dirigeants. Trump, soumis à la pression de produire des résultats après avoir promis une résolution rapide du conflit, devait afficher de l'implication et du mouvement. Zelensky, confronté à une situation militaire de plus en plus défavorable, à des scandales de corruption et à une incertitude croissante quant à l'engagement américain à long terme, avait besoin de garanties que Washington ne négocierait pas directement le sort de l'Ukraine avec Moscou. À cet égard, Mar-a-Lago a davantage servi d'opération de contrôle des dégâts que de table de négociation, un exercice visant à maintenir des options ouvertes plutôt qu'à conclure des accords.
Principaux enseignements de la rencontre Trump-Zelensky
Ce qui est ressorti des discussions est révélateur précisément par ce qui n'a pas eu lieu. Aucune annonce sur des compromis territoriaux, aucun soutien explicite à un cessez-le-feu, aucune clarification sur l'avenir de régions contestées comme le Donbass ou la centrale nucléaire de Zaporijjia.
La question centrale du territoire - toujours décisive dans les guerres d'usure - a une nouvelle fois été repoussée. Cette évitement n'a rien d'accidentel. Tout mouvement explicite sur le terrain territorial aurait placé Zelensky dans une position politiquement existentielle à l'intérieur du pays, tout en constituant une défaite politique pour les Européens. Trump, de son côté, semble de plus en plus convaincu que des accords sur le papier, déconnectés des réalités militaires, sont dépourvus de sens.
La déclaration de Trump affirmant qu'il « comprend pourquoi Poutine ne veut pas d'un cessez-le-feu » est sans doute l'élément le plus significatif issu de la rencontre. Elle marque une rupture nette avec le récit occidental dominant, selon lequel un cessez-le-feu serait un impératif humanitaire évident, bloqué uniquement par l'intransigeance russe.
Trump a publiquement reconnu l'argument de Moscou selon lequel un cessez-le-feu ne ferait que geler le conflit à un moment où la Russie conserve l'avantage. Cela traduit un glissement vers une lecture plus réaliste de la guerre, qui privilégie la dynamique du champ de bataille au détriment du symbolisme diplomatique. Volontairement ou non, Trump a ainsi validé la position russe selon laquelle la négociation doit suivre l'avantage stratégique, et non le précéder.
Cela ne signifie pas pour autant que des avancées réelles aient été obtenues en Floride. Au mieux, la rencontre a produit des gains négatifs : l'Ukraine n'a pas été contrainte d'accepter un accord défavorable, et les États-Unis ne se sont pas ouvertement désengagés. Trump n'a imposé aucune concession et n'a pas promis de soutien illimité. Le résultat est une ambiguïté stratégique, une pause plutôt qu'un tournant. Dans la phase actuelle du conflit, ne pas perdre de terrain diplomatique peut être présenté comme un succès, mais cela ne saurait être confondu avec une avancée vers la paix.
L'Europe, quant à elle, demeure dans une posture essentiellement réactive. Malgré des engagements financiers considérables, les dirigeants européens ont été largement spectateurs d'une réunion qui engage pourtant l'avenir sécuritaire du continent. Trump a évoqué l'implication européenne en termes abstraits, mais la réalité est plus crue : l'Europe manque à la fois d'unité et de capacité de contrainte. Elle ne peut ni forcer la Russie à négocier, ni se substituer aux États-Unis.
Les médias européens reflètent largement, et souvent sans esprit critique, les récits officiels, mettant l'accent sur l'optimisme tout en évitant les questions structurelles : l'Europe peut-elle réellement soutenir l'Ukraine sans leadership américain ? Les objectifs maximalistes restent-ils atteignables ? Les analyses critiques des contraintes politiques de Zelensky ou de l'épuisement stratégique européen demeurent rares.
Référendum ou élections : un paradoxe central
L'un des aspects les plus révélateurs de l'après Mar-a-Lago est l'ouverture de Zelensky à l'idée d'un référendum sur les questions territoriales, tout en continuant de refuser la tenue d'élections présidentielles. Cette distinction est stratégique plutôt que contradictoire.
Des élections introduiraient une incertitude majeure dans un contexte de fatigue nationale, de scandales de corruption et d'érosion de la confiance envers le leadership de Zelensky. Un référendum, à l'inverse, peut être étroitement cadré, juridiquement justifié et légitimé sur le plan international. Le fait de limiter la participation aux Ukrainiens résidant dans le pays et à la diaspora en Europe, tout en excluant ceux vivant en Russie, garantit en outre un résultat largement prévisible.
Sur le plan juridique, la Constitution ukrainienne impose un référendum pour toute modification des frontières nationales, offrant à Zelensky une justification procédurale. Politiquement, cela lui permet de se défausser de la responsabilité : toute concession peut être présentée comme « la volonté du peuple », tandis que les élections restent suspendues au nom de la loi martiale.
La paix est-elle en vue ?
La réponse honnête est non. Ce qui existe aujourd'hui est un statu quo diplomatique. La Russie estime que le temps et l'élan jouent en sa faveur et n'a guère d'incitation à faire des compromis. L'Ukraine cherche à retarder des issues qu'elle ne maîtrise pas, en espérant des changements politiques en Occident ou un regain de soutien.
Les États-Unis oscillent entre médiation, engagement réticent et tentation du désengagement, de plus en plus conscients des contraintes politiques internes. L'Europe demeure engagée dans le discours, mais stratégiquement épuisée. Dans ces conditions, les négociations risquent de devenir performatives, progressivement dépassées par les événements sur le terrain.
Enseignements pour les analystes
Pour les analystes géopolitiques, les enseignements de Mar-a-Lago mettent en lumière les limites de la diplomatie lorsqu'elle est déconnectée des rapports de force. Les guerres prennent fin lorsque le pouvoir, le territoire et le temps s'alignent, et non lorsque les dirigeants échangent des compliments.
Une diplomatie prolongée peut masquer un déclin, en particulier pour le camp le plus faible. L'incapacité de l'Europe à peser sur les résultats, malgré des coûts considérables, révèle une dépendance structurelle que la rhétorique ne suffit plus à dissimuler. Enfin, les rôles de leadership ne sont pas éternels : l'utilité de Zelensky comme figure de mobilisation en temps de guerre ne garantit en rien son aptitude à gérer la défaite, le compromis ou la transition d'après-guerre.
En définitive, la rencontre de Mar-a-Lago a davantage clarifié la situation qu'elle ne l'a transformée. Elle a confirmé que la guerre en Ukraine entre dans une phase où la diplomatie accuse un retard croissant sur les faits militaires, où les décisions sont reportées plutôt que tranchées, et où les discussions réellement décisives tendent à devenir bilatérales - entre Washington et Moscou - malgré les dénégations publiques.
La paix n'est pas imminente. Ce qui se profile, en revanche, est un moment de vérité, où les récits politiques devront se confronter aux réalités militaires. La Floride n'a offert aucune échappatoire à cette évidence.
Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
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